livre d’Alchimie et d’ésotérisme : Fables et Hiéroglyphes

Les Fables Égyptiennes et Grecques livre premier

D’Hermès à Dom Antoine-Joseph Pernety

Lug Alc

Dans la grande tradition de l’enseignement d’Hermès, l’alchimie est la science qui ne se comprend que par le langage analogique, celui qui relie le visible à l’invisible, le livre de Dom Antoine-Joseph Pernety.
Tout chez les Egyptiens avait un air de mystère, Leurs maisons, leurs, temples, leurs instruments, les habits qu’ils portaient tant dans les cérémonies de leur culte, que dans les pompes et les fêtes publiques, leurs gestes mêmes étaient des symboles et des représentations de quelque chose de grand.
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L’Académie d’Hermès


Livre d’alchimie et d’ésotérisme hermétique : Les Fables Égyptiennes et Grecques.

Livre premier : Introduction.

Tout chez les Egyptiens avait un air de mystère, suivant le témoignage de Saint Clément d’Alexandrie (Stromat, 1.). Leurs maisons, leurs, temples, leurs instruments, les habits qu’ils portaient tant dans les cérémonies de leur culte, que dans les pompes et les fêtes publiques, leurs gestes mêmes étaient des symboles et des représentations de quelque chose de grand. Ils avaient puisé ce goût dans les instructions du plus grand homme qui ait jamais, paru. Il était Egyptien lui-même, nommé Thoth ou Phtath par ses compatriotes, Taut par les Phéniciens (Euseb. 1.1. c. 7.), et Hermès Trismégiste par les Grecs. La Nature semblait l’avoir choisi pour son favori, et lui avait en conséquence prodigué toutes les qualités nécessaires pour l’étudier et la connaître parfaitement ; Dieu lui avait, pour ainsi dire, infusé les arts et les sciences, afin qu’il en instruisît le monde entier.

Voyant la superstition introduite en Egypte, et qu’elle avait obscurci les idées que leurs pères leur avaient données de Dieu, il pensa sérieusement à prévenir l’idolâtrie, qui menaçait de se glisser insensiblement dans le culte Divin. Mais il sentit bien qu’il n’était pas à propos de découvrir les mystères trop sublimes de la Nature et de son Auteur à un peuple aussi peu capable d’être frappé de leur grandeur, qu’il était peu susceptible de leur connaissance. Persuadé que tôt ou tard ce peuple les tournerai en abus, il s’avisa d’inventer des symboles si subtils, et si difficiles à entendre, que les Sages ou les génies les plus pénétrants serraient les seuls qui pourraient y voir clair, pendant que le commun des hommes n’y trouverait qu’un sujet d’admiration. Ayant cependant dessein de transmettre ses idées claires et pures à la postérité, il ne voulut pas les laisser deviner, sans déterminer leur signification, et sans les communiquer à quelques personnes. Il fit choix pour cet effet d’un certain nombre d’hommes qu’il reconnut les plus propres à- être les dépositaires de son secret, et seulement entre ceux qui pouvaient aspirer au trône. Il les établie Prêtres du Dieu vivant, après les avoir rassemblés, et les instruisit de toutes les sciences et les arts, en leur expliquant ce que signifiaient ; les symboles et les hiéroglyphes qu’il avait imaginés. L’Auteur Hébreu du livre qui a pour titre la Maison de Melchisedech, parle d’Hermès en ces termes : « La maison de Canaan vit sortir de son sein un homme d’une sagesse consommée, nommé Adris ou Hermès. Il institua le premier des écoles, inventa les lettres et les sciences Mathématiques, il apprit aux hommes l’ordre des temps ; il leur donna des lois, il leur montra la manière de vivre en société, et de mener une vie douce et gracieuse, ils apprirent de lui le culte Divin, et tout ce qui pouvait contribuer à les faire vivre heureusement ; de manière que tous ceux, qui après lui se rendirent recommandables dans les arts et les sciences, ambitionnaient de porter le même non d’Adris. »

Dans le nombre de ces arts et sciences, il y en avait un qu’il ne communiqua à ces Prêtres qu’à condition qu’ils le garderaient pour eux avec un secret inviolable. Il les obligea par serment à ne le divulguer qu’à ceux qui, après une longue épreuve, auraient été trouvés dignes de leur succéder : les Rois leur défendirent même de le révéler, sous peine de la vie. Cet art était appelé l’Art des Prêtres, comme nous l’apprenons de Salamas (De mirabil. nuindi.), de Mahumet Ben Almaschaudi dans Gelaldinus. d’Ismaël Sciachinicia, et de Gelaldinus lui-même. Alkandi fait mention d’Hermès dans les termes suivants :

« Du temps d’Abraham vivait en Egypte Hermès ou Idris second ; que la paix soit sur lui ; et il fut surnommé Trismégiste, parce qu’il était Prophète, Roi et Philosophe. Il enseigna l’Art des métaux, l’Alchymie, l’Astrologie, la Magie, la science des Esprits.... Pythagore, Bentecle (Empédocle), Archélaüs le Prêtre ; Socrate, Orateur et Philosophe ; Platon Auteur politique, et Aristote le Logicien, puisèrent leur science dans les écrits d’Hermès. » Eusebe déclare expressément, d’après Manéthon, qu’Hermès fut l’instituteur des Hiéroglyphes ; qu’il les réduisit en ordre, et les dévoila aux Prêtres ; que Manéthon, Grand Prêtre des Idoles, les expliqua en Langue grecque à Ptolomée Philadelphe. Ces Hiéroglyphes étaient regardés comme Sacrés ; on les tenait cachés dans les lieux les plus secrets des Temples.

Le grand Secret qu’observèrent les Prêtres, et les hautes sciences qu’ils professaient, les firent considérer et respecter de toute l’Egypte, tant pendant les longues années qu’ils n’eurent point de communication avec les étrangers, qu’après qu’ils leur eurent laissé la liberté du commerce. L’Egypte fut toujours regardée comme le séminaire des sciences et des arts. Le mystère que les Prêtres en faisaient irritait encore davantage la curiosité. Pythagore (S. Clém. d’Alexand 1.1. Strom.), toujours envieux d’ap-prendre, consentit même à souffrir la circoncision, pour être du nombre des initiés. Il était en effet flatteur pour un homme de se trouver distingué du commun, non par un secret dont l’objet n’aurait été que chimérique, mais par des sciences réelles, qu’on ne pouvait apprendre sans cela, puisqu’elles ne se communiquaient que dans le fond du sanctuaire (Justin quaest. ad orthod), et seule-ment à ceux que l’on en trouvait dignes, par l’étendue de leur génie, et par leur probité.

Mais comme les lois les plus sages trouvent toujours des prévaricateurs, et que les choses les mieux instituées sont sujettes à ne pas durer toujours dans le même état ; les figures hiéroglyphiques, qui dévoient servir de fondement inébranlable pour appuyer la véritable Religion, et la soutenir dans toute sa pureté, furent une occasion de chute pour le peuple ignorant. Les Prêtres, obligés au secret pour ce qui concernait certaines sciences, craignirent de le violer en expliquant ces Hiéroglyphes quant à la Religion, parce qu’ils s’imaginèrent sans doute, qu’il se trouverait des gens du commun assez clairvoyants pour soupçonner que ces mêmes Hiéroglyphes servaient en même temps de voile à quelques autres mystères ; et qu’ils viendraient enfin à bout d’y pénétrer. Il fallut donc quelquefois leur donner le change, et ces explications forcées tournèrent en abus. Ils ajoutèrent même quelques symboles arbitraires à ceux qu’Hermès avait inventés ; ils fabriquèrent des fables qui se multiplièrent dans la suite, et l’on s’accoutuma insensiblement à regarder comme Dieux les choses qu’on ne présentait au peuple que pour lui rappeler l’idée du seul et unique Dieu vivant. Il n’est pas surprenant que le peuple ait donné aveuglément dans des idées aussi bizarres. Peu accoutumé à réfléchir sur les choses qui ne tendent pas à sa ruine de ses intérêts, ou au risque de sa vie, il laisse à ceux qui ont plus de loisir, le soin de penser et de l’instruire. Les Prêtres ne raisonnaient guère avec lui que symboliquement, et le peuple prenait tout à la lettre. Il eut dans les commencements les idées qu’il devait avoir de Dieu et de la Nature ; il est même vraisemblable que le plus grand nombre les conservèrent toujours. Les Egyptiens, qui passaient pour les plus spirituels et les plus éclairés de tous les hommes, auraient-ils pu donner dans des absurdités aussi grossières, et dans des puérilités aussi ridicules que celles qu’on leur attribue ? On ne doit pas même le croire de ceux d’entre les Grecs qui furent en Egypte, pour se mettre au fait de ces sciences qu’on n’apprenait que par hiéroglyphes. Si les Prêtres ne leur dévoilèrent pas à tous le Secret de l’Art sacerdotal, au moins ne leur cachèrent-ils pas ce qui regardait la Théologie et la Physique. Orphée Se métamorphosa, pour ainsi dire, en Egypte, et s’appropria leurs idées et leurs raisonnements, au point que les hymnes, et ce qu’elles renferment, annon-cent plutôt un Prêtre d’Egypte, qu’un Poète Grec. Il fut le premier qui transporta dans la Grèce les fables des Egyptiens ; mais il n’est pas probable qu’un homme, que Diodore de Sicile appelle le plus savant des Grecs, recommandable par son esprit et ses connaissances, aie voulu débiter dans sa patrie ces fables pour des réalités. Les autres Poètes, Homère, Hésiode, auraient-ils voulu de sang froid tromper les peuples, en leur donnant pour de véritables histoires, des faits controuvés, et des acteurs qui n’existèrent jamais en effet ?

Un disciple devenu maître, donne communément ses leçons et ses instructions de la manière et suivant la méthode qu’il les a reçues. Ils avaient été instruits, par des fables, des hiéroglyphes, des allégories, des énigmes, ils en ont usé de même. Il s’agissait de mystères ; ils ont écrit mystérieusement. Il n’était pas nécessaire d’en avertir les Lecteurs ; les moins clairvoyants pouvaient s’en apercevoir. Qu’on fasse seulement attention aux titres des ouvrages d’Eumolpe, de Ménandre, de Melanthius, de Jamblique, d’Evanthe, et de tant d’autres qui sont remplis de fables, on sera bientôt convaincu qu’ils avaient dessein de cacher les mystères sous le voile de ces fictions, et que leurs écrits renferment bien des choses qui ne se manifestent pas au premier coup d’oeil, même à une lecture faite avec attention.

Jamblique s’en explique ainsi au commence-ment de Son ouvrage : « Les Ecrivains d’Egypte pensant que Mercure avait tout inventé, lui attribuaient tous leurs ouvrages. Mercure préside à la sagesse et à l’éloquence ; Pythagore, Platon, Démocrite, Eudoxe, et plusieurs autres se rendirent en Egypte pour s’instruire par la fréquentation des Savants Prêtres de ce pays-là. Les livres des Assyriens et des Egyptiens sont remplis des différentes sciences de Mercure, et les colonnes les présentent aux yeux du public. Elles sont pleines d’une doctrine profonde ; Pythagore et Platon y puisèrent leur Philosophie. »

La destruction de plusieurs villes, et la ruine de presque toute l’Egypte par Cambyse, Roi de Perse, dispersa beaucoup de Prêtres dans les pays voisins, et dans la Grèce. Ils y portèrent leurs sciences ; mais ils continuèrent sans doute à les enseigner à la manière usitée parmi eux, c’est-à-dire, mystérieusement. Ne voulant pas les prodiguer à tout le monde, ils les enveloppèrent encore dans les ténèbres des fables et des hiéroglyphes, afin que le commun, en voyant, ne vît rien, et en entendant, ne comprît rien.Tous puisèrent dans cette source ; mais les uns n’en prenaient que l’eau pure et nette, pendant qu’ils la troublaient pour les autres, qui n’y trouvèrent que de la boue.

De là cette Source d’absurdités qui ont inondé la terre pendant tant de siècles. Ces mystères cachés sous tant d’enveloppes, mal entendus, nul expliqués, se répandirent dans la Grèce, et de là par toute la terre.

Ces ténèbres, dans le sein desquelles l’idolâtrie prit naissance, s’épaissirent de plus en plus. La plupart des Poètes, peu au fait de ces mystères quant au fond, enchérirent encore sur les fables des Egyptiens, et le mal s’accrut jusqu’à la venue de Jésus-Christ notre Sauveur, qui détrompa les peuples des erreurs où ces fables les avaient jetés. Hermès avait prévu cette décadence du culte Di-vin, et les erreurs des fables qui devaient pren-dre sa place (In Asclepio.) : « Le temps viendra, dit-il, où les Egyptiens paraîtront avoir inutilement adoré la Divinité avec la piété requise, et avoir observé en vain son culte avec tout le zèle et l’exactitude qu’ils devaient.... O Egypte ! ô Egypte ! il ne restera de ta Religion que les fables ; elles deviendront même incroyables à nos descendants ; les pierres gravées et sculptées seront les seuls monuments de ta piété. » Il est certain qu’Hermès ni les Prêtres d’Egypte ne reconnaissaient point la pluralité des Dieux. Qu’on lise attentivement les Hymnes d’Orphée, particulièrement celle de Saturne, où il dit que ce Dieu est répandu dans toutes les parties qui composent l’Univers, et qu’il n’a point été engendré ; qu’on réfléchisse Sur l’Asclépius d’Hermès, sur les paroles de Parmenide le Pythagoricien, sur les ouvrages de Pythagore même, on y trouvera partout des expressions qui manifestent leur sentiment sur l’unité d’un Dieu, principe de tout, sans principe lui-même ; et que tous les autres Dieux dont ils font men-tion ne sont que des différentes dénominations, soit de ses attributs, soit des opérations de la Nature. Jamblique seul est capable de nous en convaincre, par ce qu’il dit des mystères des Egyptiens, lorsque ses disciples lui demandèrent quelle il pensait que fût la première cause et le premier principe de tout.

Hermès et les autres Sages ne présentèrent donc aux peuples les figures des choses comme des Dieux, que pour leur manifester un seul et unique Dieu dans coures choses ; car celui qui voit la Sagesse (S. Denis l’Aréopag.), la providence et l’amour de Dieu manifestées dans ce monde, voit Dieu, même ; puisque toutes les créatures ne sont que des miroirs qui réfléchissent sur nous les rayons de la Sagesse divine. On peur voir là-dessus l’ouvrage de M. Paul Ernest Jablonski, où il justifie parfaitement les Egyptiens de l’idolâtrie ridicule qu’on leur impute (Panthéon AEgyptiorum. Francorurri, 1751.).

Les Egyptiens et les Grecs ne prirent pas toujours ces hiéroglyphes pour de purs symboles d’un seul Dieu ; les Prêtres, les Philosophes de la Grèce, les Mages de la Perse, etc. furent les seuls qui conservèrent cette idée ; mais celle de la pluralité des Dieux s’accrédita tellement parmi le peuple, que les principes de la Sagesse et de la Philosophie ne furent pas toujours assez forts pour vaincre la timidité de la faiblesse humaine dans ceux qui auraient pu désabuser ce peuple, et lui faire connaître son erreur. Les Philosophes paraissaient même en public adopter les absurdités des fables, ce qui fit qu’un Prêtre d’Egypte, gémissant sur la puérile crédulité des Grecs, dit un jour à quelques-uns : Les Grecs sont des enfants et seront toujours enfants (Platon in Timeo.).

Cette manière d’exprimer Dieu, ses attributs, la nature, ses principes et ses opérations, fut usitée de toute l’Antiquité et dans tous les Pays. On ne croyait pas qu’il fût convenable de divulguer au peuple des mystères si relevés et si sublimes. La nature de l’hiéroglyphe et du symbole, est de conduire à la connaissance d’une chose, par la représentation d’une autre tout-à-fait différente. Pythagore, selon Plutarque (L. de Osir. et Isid.), fut tellement saisi d’admiration, quand il vit la manière dont les Prêtres d’Egypte enseignaient les sciences, qu’il se proposa de les imiter, il y réussit si bien, que ses ouvrages sont pleins d’équivoques ; et ses sentences sont voilées sous des détours, et des façons de s’exprimer très mystérieuses. Moïse, si nous en voulions croire Rambam (In exordio Geneseos), écrivit ses livres d’une manière énigmatique : « Tout ce qui est contenu dans la loi des Hébreux, dit cet Auteur, est écrit dans un sens allégorique ou littéral, par des termes qui résultent de quelques calculs arithmétiques, ou de quelques figures géométriques des caractères changés, ou transposés, ou rangés harmoniquement suivant leur valeur. Tout cela résulte des formes des caractères, de leurs jonctions, de leurs séparations, de leur inflexion, de leur courbure, de leur droiture, de ce qui leur manque, de ce qu’ils ont de trop, de leur grandeur, de leur petitesse, de leur ouverture, etc. »

Salomon regardait les hiéroglyphes, les pro-verbes et les énigmes comme un objet digne de l’étude d’un homme Sage ; on peut voir les louanges qu’il leur donne dans tous ses ouvrages. Le Sage s’adonnera (Prov. c. I.) à l’étude des paraboles, il s’appliquera a interpréter les expressions, les sentences et les énigmes des anciens Sages. Il pénétrera (Abenephi.) dans les détours et les subtilisés des para-boles ; il discutera les proverbes pour y découvrir ce qu’il y a de plus caché, etc.

Les Egyptiens ne s’exprimaient pas toujours par des hiéroglyphes ou des énigmes ; ils ne le faisaient que quand il s’agissait de parler de Dieu ou de ce qui se passa de plus secret dans les opérations de la Nature ; et les hiéroglyphes de l’un n’étaient pas toujours les hiéroglyphes de l’autre. Hermès inventa l’écriture des Egyptiens ; on n’est pas d’accord sur l’espèce de caractère qu’il mit d’abord en usage ; mais on sait qu’il y en avait de quatre sortes : la (Ecclis. c. 39.) première était les caractères de l’écriture vulgaire, connue de tout le monde, et employés dans le commerce de la vie. La seconde n’était en usage que parmi les Sages, pour parler des mystères de la Nature ; la troisième était un mélange de caractères et de symboles ; et la quatrième était le caractère sacré, connu des Prêtres, qui ne s’en servaient que pour écrire sur la Divinité et ses attributs. Il ne faut donc pas confondre toutes ces différentes façons que les Egyptiens avaient pour peindre et corporifier leurs pensées. Ce défaut de distinction a occasionné les erreurs où sont tombés nombre d’Antiquaires, qui n’ayant qu’un objet en vue, expliquaient tous les monuments antiques conformément à cet objet. De là les dissertations multipliées faites par différents Auteurs qui ne sont point d’accord entre eux. Il faudrait, pour réussir parfaitement, avoir des modèles de tous ces différents caractères. Ce qui serait écrit dans les Antiques d’une espèce de caractère, serait expliqué des choses que l’on exprimait par ce caractère. Si c’était le premier des Egyptiens, on pourrait assurer que les choses déduites regarderaient le commerce de la vie, l’histoire, etc. ; si c’était le second, les choses de la Nature ; le quatrième ce qui concerne Dieu, son culte, ou les fables. On ne se trouverait pas alors dans le cas de recourir à la conjecture, et d’expliquer un monument antique d’une chose, pendant qu’il avait un tout autre objet. Mais il ne nous reste proprement de certain sur tout cela que les fables, comme l’avait prévu Hermès dans l’Asclépius d’Apulée que nous avons cité à ce Sujet.

Tout homme sensé qui veut de bonne foi faire réflexion sur les absurdités des fables, ne saurait s’empêcher de regarder les Dieux comme des êtres imaginaires ; puisque les Divinités Païennes tirent leur origine de celles que les Egyptiens avaient inventées. Mais Orphée et ceux qui transportèrent ces fables dans la Grèce, les y débitèrent de la manière et dans le sens qu’ils les avaient apprises en Egypte. Si dans ce dernier pays elles ne furent imaginées que pour expliquer symboliquement ce qui se passe dans la Nature, ses principes, ses procédés, ses productions, et même quelque opération secrète d’un art qui imiterait la Nature pour parvenir au même but, on doit sans contredit expliquer les fables Grecques, au moins les anciennes, celles qui ont été divulguées par Orphée, Mélampe, Lin, Homère, Hésiode, etc. dans le même sens, et conformément à l’intention de leurs Auteurs, qui se proposaient les Egyptiens pour modèle. La plupart des ouvrages fabuleux sont parvenus jusqu’à nous, on peut en faire une analyse réfléchie, et voir s’ils n’y ont point glissé quelques traits particuliers qui démasquent l’objet qu’ils avaient en vue. Toutes les puérilités, les absurdités qui frappent dans ces fables, montrent que le dessein de leurs Auteurs n’était pas de parler de la Divinité réelle. Ils avaient puisé dans les ouvrages d’Hermès, et dans la fréquentation des Prêtres d’Egypte, des idées trop pures et trop relevées de Dieu et de ses attributs, pour en parler d’une manière en apparence si indécente et si ridicule. Lorsqu’il s’agit de traiter les hauts mystères de Dieu, ils le font avec beaucoup d’élévation d’idées, de sentiments et d’ex-pressions, comme il convient. Il n’est point alors question d’incestes, d’adultères, de parricides, etc. Ils ne pouvaient donc avoir que la Nature en vue ; ils ont personnifié, à la manière des Egyptiens, les principes qu’elle emploie, et ses opérations ; ils les ont représentés sous différentes faces, et enveloppés sous différents voiles, quoi-qu’ils n’entendissent que la même chose. Ils ont eu l’adresse d’y mêler des leçons de politique, de morale, des traits généraux de Physique, ils ont quelquefois pris occasion d’un fait historique pour former leurs allégories ; mais toutes ces choses ne sont qu’accidentelles, et n’en faisaient pas la base et l’objet. En vain se mettra-t-on donc en frais pour expliquer ces hiéroglyphes fabuleux par leur moyen. Ceux qui ont cru de-voir le faire par l’histoire, ont été dans la nécessité d’admettre la réalité de ces Dieux, Déesses, Héros et Héroïnes, au moins comme des Rois, Reines, et des gens dont on raconte les actions. Mais la difficulté de ranger le tout suivant les règles de la saine chronologie, présente à leur travail, un obstacle invincible : c’est un labyrinthe dont ils ne se tirerons jamais. L’objet de l’histoire fut dans tous les temps de proposer des modèles de vertus à suivre, et des exemples pour former les moeurs ; on ne peut guère penser que les Auteurs de ces fables se soient proposé cet objet ; puisqu’elles sont remplies de tant d’absurdités, et de traits si licencieux, qu’elles sont infiniment plus propres à corrompre les moeurs, qu’à les former. Il serait donc pour le moins aussi inutile de se donner la torture pour leur trouver un sens moral. On peut cependant probablement distinguer quatre sortes de sens donnés à ces hiéroglyphes, tant par les Egyptiens, que par les Grecs et les autres Nations où ils furent en usage. Les ignorants, donc le commun du peuple est composé, prenaient l’histoire des Dieux à la lettre, de même que les fables qui avaient été imaginées en conséquence : voilà la source des superstitions auxquelles le peuple est si enclin. La seconde classe était de ceux qui sentant bien que ces histoires n’étaient que des fictions, pénétraient dans les sens cachés et mystérieux des fables et des hiéroglyphes, et les expliquaient des causes, des effets et des opérations de la Nature. Et comme ils en avaient acquis une connaissance parfaire, par les instructions secrètes qu’ils se donnaient les uns aux autres successivement, suivant celles qu’ils avaient reçues d’Hermès, ils opérèrent des choses surprenantes en faisant jouer les seuls ressorts de la Nature, dont ils se proposèrent d’imiter les procédés pour parvenir au même but. Ce sont ces effets qui formaient l’objet de l’Art sacerdotal ; cet Art sur lequel ils s’obligeaient par serment de garder le secret, et qu’il leur était défendu, sous peine de mort, de divulguer en aucune manière à d’autres qu’à ceux qu’ils jugeraient dignes d’être initiés dans l’Ordre Sacerdotal, d’où les Rois étaient tirés. Cet Art n’était autre que celui de faire une chose qui put être la source du bonheur et de la félicité de l’homme dans cette vie, c’est-à-dire, la source de la santé et des richesses et de la connaissance de toute la, Nature. Ce secret si recommandé ne pouvoir pas avoir d’autres objets. Hermès, en instituant les hiéroglyphes, n’avait pas dessein d’introduire l’idolâtrie, ni de tenir secrètes les idées que l’on devait avoir de la Divinité, son but était même de faire connaître Dieu, comme l’unique Dieu, et d’empêcher que le peuple n’en adorât d’autres ; il s’efforça de le faire connaître dans tous les individus, en faisant remarquer dans chacun des traits de la sagesse divine. S’il voila sous l’ombre des hiéroglyphes quelques mystères sublimes, ce n’était pas tant pour les cacher au peuple, que parce que ces mystères n’étaient pas à sa portée, et que ne pouvant les contenir dans les bornes d’une connaissance prudente et Sage, il ne manquerait pas d’abuser des instructions qu’on leur donnerait à cet égard. Les Prêtres étaient les seuls à qui cette connaissance était confiée après une épreuve de plusieurs années. Il fallait donc que ce secret eût un autre objet. Plusieurs Anciens nous ont dit qu’il consistait dans la connaissance de ce qu’avaient été Osiris, Isis, Horus et les autres prétendus Dieux ; et qu’il était défendu, sous peine de perdre la vie, de dire qu’ils avaient été des hommes. Mais ces Auteurs étaient-ils bien certains de ce qu’ils avançaient ? et quand même ce qu’ils disent serrait vrai, ce secret n’aurait pas pour objet Dieu, les mystères de la Divinité, et son culte ; puisque Hermès, qui obligea les Prêtres à ce secret, savait bien qu’Osiris, Isis, etc. n’étaient pas des Dieux, et il ne les eût pas donnés comme tels aux Prêtres, qu’il aurait instruit de la vérité, en même temps qu’il aurait induit le peuple en erreur. On ne peut pas soupçonner un si grand homme d’une conduite si condamnable, et qui ne s’accorde en aucune façon avec le portrait qu’on nous en fait.

Le troisième sens dont ces hiéroglyphes étaient susceptibles, fut celui de la morale ou des rè-gles de conduite. Et le quatrième enfin était proprement celui de la haute sagesse. On expliquait, par ces prétendues histoires des Dieux, tout ce qu’il y avait de sublime dans la Religion, dans Dieu, et dans l’Univers. C’est là où les Philosophes puisèrent tout ce qu’ils ont dit de la Divinité. Ils n’en faisaient pas un secret à ceux qui pouvaient le comprendre. Les Philosophes Grecs en furent instruits dans la fréquentation qu’ils eurent avec les Prêtres, et l’on en a de grandes preuves dans tous leurs ouvrages. Tous les Auteurs en conviennent ; on nomme même ceux de qui ces Philosophes prirent des leçons. Eudoxe eut, dit-on, pour maître Conophée de Memphis ; Solon, Sonchis de Saïs ; Pythagore, OEnuphée d’Héliopolis, etc. Mais quoi-qu’ils n’eurent rien de caché pour la plupart de ces Philosophes, quant à ce qui regardait la Divinité, et la Philosophie tant morale que physique, ils ne leur apprirent cependant pas à tous cet Art sacerdotal donc nous avons parlé. Qui dit Art, dit une chose pratique. La connaissance de Dieu n’est pas un art, non plus que la connaissance de la morale, ni même de la Philosophie. Les anciens Auteurs nous apprennent qu’Hermès enseigna aux Egyptiens l’Art des métaux et l’Alchimie. Le P. Kircher avoue lui-même, sur le témoignage de l’Histoire et de toute l’Antiquité, qu’Hermès avait voilé l’art de faire de l’or sous l’ombre des énigmes et des hiéroglyphes ;

et des mêmes hiéroglyphes qui servaient à ôter au peuple la connaissance des mystères de Dieu et de la Nature. « Il est si constant, dit cet Auteur (OEdypus. Egypt. T. II. p. 2. De Alchym. c. I.), que ces premiers hommes possédaient l’art de faire l’or, soit en le tirant de toutes sortes de matières, soit en transmuant les métaux, que celui qui en douterait, ou qui voudrait le nier, se montrerait parfaitement ignorant dans l’histoire. Les Prêtres, les Rois et les Chefs de famille en étaient les seuls instruits. Cet Art fut toujours conservé dans un grand Secret, et ceux qui en étaient possesseurs gardèrent toujours un profond silence à cet égard, de peur que les laboratoires et le sanctuaire les plus cachés de la Nature, étant découverts au peuple ignorant, il ne tournât cette connaissance au détriment et à la ruine de la République. L’ingénieux et prudent Hermès prévoyant ce danger qui menaçait l’Etat, eut donc raison de cacher cet Art de faire de l’or sous les mêmes voiles et les mêmes obscurités hiéroglyphiques, donc il se servait pour cacher au peuple profane la partie de la Philosophie qui concernait Dieu, les Anges et l’Univers. » Le P. Kircher n’est point suspect sur cet article, puisqu’il a combattu la pierre Philosophale dans toutes les circonstances où il a eu occasion d’en parler. Il faut donc que l’évidence et la force de la vérité lui aient arraché de tels aveux ; sans cela il est assez difficile de le concilier avec lui-même. Il dit dans fa Préface sur l’Alchimie des Egyptiens : « Quelque Aristarques s’élèvera sans doute contre moi de ce que j’entreprends de parler d’un Art que bien des gens regardent comme odieux, trompeur, sophistique, plein de supercheries, pendant que beaucoup d’autres personnes en ont une idée comme d’une science qui manifeste le plus haut degré de la sagesse divine et humaine. Mais qu’il sache que m’étant proposé d’expliquer, en qualité d’OEdipe, tout ce que les Egyptiens ont voilé sous leurs hiéroglyphes, je dois traiter de cette science qu’ils avaient ensevelie dans les mêmes ténèbres des symboles. Ce n’est pas que je l’approuve, ou que je pense qu’on puisse tirer de cette science aucune utilité quant à la partie qui concerne l’art de faire de l’or ; mais parce que toute la respectable Antiquité en parle, et nous l’a transmise sous le sceau d’une infinité d’hiéroglyphes et de figures symboliques. Il est certain que de tous les arts et de toutes les sciences qui irritent la curiosité humaine, et auxquelles l’homme s’applique, je n’en connais point qui ait été attaquée avec plus de force, et qui ait été mieux défendue. » Il rapporte dans le cours de l’ouvrage un grand nombre de témoignages d’Auteurs anciens, pour prouver que cette science était connue chez les Egyptiens ; qu’Hermès l’enseigna aux Prêtres ; et qu’elle était tellement en honneur dans ce pays-là, que c’était un crime digne de mort de la divulguer à d’autres qu’aux Prêtres, aux Rois et aux Philosophes de l’Egypte.

Le même Auteur conclut, malgré cous ces té-moignages (De Alchym. AEgypt. C.7), que les Egyptiens ne connaissaient point fa pierre Philosophale, et que leurs hiéroglyphes n’avaient point sa pratique pour objet. Il est surprenant que s’étant donner la peine de lire les Auteurs qui en traitent, pour expliquer par eux l’hiéroglyphe Hermétique dont il donne la figure, et que les copiant, pour ainsi dire, mot pour mot à cet effet, tels que sont les douze traités du Cosmopolite, et l’Arcanum Hermeticae Philosophiae opus de d’Espagnet, etc. le P. Kircher ose soutenir que cette figure et les autres hiéroglyphes ne regardent pas la pierre Philosophale, dont les Auteurs que je viens de citer traitent, comme on dit, ex professo. Puisque tout ce que ces A meurs disent concerne la pierre Philosophale, le P. Kircher n’a dû employer leurs raisonnements que pour cet objet. « Les Egyptiens, dit-il (Loc. cit.) , n’avaient point en vue la pratique de cette pierre ; et s’ils touchent quelque chose de la préparation des métaux, et qu’ils dévoilent les trésors les plus secrets des minéraux ; ils n’entendaient pas pour cela ce que les Alchimistes anciens et modernes entendent ; mais ils indiquaient une certaine substance du monde inférieur analogue au Soleil ; douée d’excellentes vertus, et de propriétés si surprenantes, qu’elles sont fort au-dessus de l’intelligence humaine, c’est-à-dire, une quintessence cachée dans tous les mixtes, imprégnée de la vertu de l’esprit universel du monde, que celui qui, inspiré de Dieu et éclairé de ses divines lumières, trouverait le moyen d’extraire, deviendrait par son moyen exempt de toutes infirmités, et mènerait une vie pleine de douceur et de satisfactions. Ce n’était donc pas de la pierre Philosophale qu’ils parlaient, mais de l’élixir donc je viens de parler. »

Si ce que nous venons de rapportée du Père Kircher n’est pas précisément la pierre Philosophale, je ne sais pas en quoi elle consiste. Si l’idée qu’il en avait n’était pas conforme à celle que nous en donnent les Auteurs, tout ce qu’il dit contre elle ne la regarde pas. On peut en juger, tant par ce que nous avons dit jusqu’ici, que par ce que nous en dirons dans la suite. L’objet des Philosophes Hermétiques anciens ou modernes, fut toujours d’extraire d’un certain sujet, par des voies naturelles, cet élixir ou cette quintessence, dont parle le P. Kircher ; et d’opérer, en suivant les lois de la Nature, de manière à le séparer des parties hétérogènes dans lesquelles il est enveloppé, afin de le mettre en état d’agir sans obstacles, pour délivrer les trois règnes de la nature de leurs infirmités ; ce qu’on ne saurait guère nier être possible ; puisque cet esprit universel étant l’âme de la Nature, et la base de tous les mixtes, il leur est parfaitement analogue, comme il l’est par ses effets et ses propriétés avec le Soleil ; c’est pourquoi les Philosophes disent que le Soleil est son père, et la Lune sa mère.

Il ne faut pas confondre les Philosophes Hermétiques ou les vrais Alchimistes avec les Souffleurs : ceux-ci cherchent à faire de l’or immédiatement avec les matières qu’ils emploient ; et les autres cherchent à faire une quintessence, qui puisse servir de panacée universelle pour guérir toutes les infirmités du corps humain, et un élixir pour transmuer les métaux imparfaits en or. C’est proprement les deux objets que se proposaient les Egyptiens, suivant tous les Auteurs tant anciens que modernes. C’est cet Art sacerdotal donc ils faisaient un si grand mystère ; et que les Philosophes tiendront toujours enveloppé dans l’obscurité des symboles et les ténèbres des hiéroglyphes. Ils se contenteront de dire avec Haled (Comment, in Hermet.) : « Qu’il y a une essence radicale, primordiale, inaltérable dans tous les mixtes, qu’elle se trouve dans toutes les choses et en tous lieux ; heureux celui qui peut comprendre et découvrir cette secrète essence, et la travailler comme il faut ! Hermès dit aussi que l’eau est le secret de cette chose, et l’eau reçoit sa nourriture des hommes. Marcunes ne fait pas de difficulté d’assurer que tout ce qui est dans le monde se vend plus cher que cette eau ; car tout le monde la possède, tout le monde en a besoin. Abuamil dit, en parlant de cette eau, qu’on la trouve en tout lieu, dans les plaines, les vallées, sur les montagnes ; chez le riche et le pauvre, chez le fort et le faible. Telle est la parabole d’Hermès et des Sages, touchant leur pierre ; c’est une eau, un esprit humide, dont Hermès a enveloppé la connaissance sous des figures symboliques les plus obscures, et les plus difficiles à interpréter. » La matière d’où se tire cette essence renferme un feu caché et un esprit humide ; il n’est donc pas surprenant qu’Hermès nous l’ait représentée sous l’emblème hiéroglyphique d’Osiris, qui veut lire feu caché (Kirch. OEdip. AEgypt. T. I. p. 176.), et d’Isis, qui étant prise pour la Lune, signifie une nature humide. Diodore de Sicile confirme cette vérité, en disant, que les Egyptiens qui regardent Osiris et Isis comme des Dieux, disent qu’ils parcourent le monde sans cesse ; qu’ils nourrissent et font croître tout, pendant les trois saisons de l’année, le Printemps, Eté et Hiver ; et que la nature de ces Dieux contribue infiniment à la génération des animaux, parce que l’un est igné et spirituel, l’autre humide et froid ; que l’air est commun à tous deux ; enfin que tous les corps en sont engendrés, et que le Soleil et la Lune perfectionnent la nature des choses. Plutarque nous assure de son côté, que tout ce que les Grecs nous chantent et nous débitent des Géants, des Titans, des crimes de Saturne, et des autres Dieux, du combat d’Apollon avec Python, des courses de Bacchus, des recherches et des voyages de Cérès, ne différent point de ce qui regarde Osiris et Isis ; et que tout ce qu’on a inventé de semblable avec assez de liberté dans les fables que l’on divulgue, doit être entendu de la même manière, comme ce qui s’observe dans les mystères sacrés, et que l’on dit être un crime de le dévoiler au peuple.

Tout étant dans la Nature engendré du chaud et de l’humide, les Egyptiens donnèrent à l’unie nom d’Osiris, à l’autre celui d’Isis, et dirent qu’ils étaient frère et soeur, époux et épouse. On les prit toujours pour la Nature même, comme nous le verrons dans la suite.

Quand on voudra ne pas recourir à des subtilités, il sera aisé de découvrir ce que les Egyptiens, les Grecs, etc. entendaient par leurs hiéroglyphes et leurs fables. Ils les avaient si ingénieusement imaginés, qu’ils cachaient plusieurs choses sous la même représentation, comme ils n’entendaient aussi qu’une même chose par di-vers hiéroglyphes et divers symboles : les noms, les figures, les histoires mêmes étaient variés ; mais le fond et l’objet n’étaient point différents.

On sait, et il ne faut qu’ouvrir les ouvrages des Philosophes Hermétiques, pour voir au premier coup d’oeil qu’ils ont dans tous les temps, non seulement suivi la méthode des Egyptiens pour traiter de la pierre Philosophale, mais qu’ils ont aussi employé les mêmes hiéroglyphes et les mêmes fables en tout ou en partie, suivant la manière dont ils étaient affectés. Les Arabes ont imité de plus près les Egyptiens, parce qu’ils traduisirent dans leur langue un grand nombre des traités Hermétiques et autres, écrits en langue et style Egyptiens. La proximité du pays, et par conséquents la fréquentation et le commerce plus particulier des deux Nations peut aussi y avoir beaucoup contribué. Cette unanimité d’idées, et cet usage non interrompu depuis tant de siècles forment, sinon une preuve sans réplique, du moins une présomption que les hiéroglyphes des Egyptiens et les fables avaient été imaginés en vue du grand oeuvre, et inventés pour instruire de sa théorie et de sa pratique quelques personnes seulement, pendant qu’à cause des abus et des inconvénients qui en résulteraient, on tiendrait l’une et l’autre cachées au peuple, et à ceux qu’on n’en jugerait pas dignes. Je ne suis donc pas le premier qui ait eu l’idée d’expliquer ces hiéroglyphes et ces fables par les principes, les opérations et le résultat du grand oeuvre, appelé aussi pierre Philosophale, et Médecine dorée. On les voit répandus presque dans tous les ouvrages qui traitent de cet Art mystérieux. Quelques Chymistes ont même fait des traités dans la même vue que moi. Fabri de Castelnaudari donna dans le siècle dernier quelque chose sur les- travaux d’Hercule, sous le titre d’Hercules Philochymicus ; Jacques Tolle voulut embrasser toute la fable dans un petit ouvrage intitulé : Fortuita. Il n’est pas surprenant que l’un et l’autre n’aient pas réussi parfaitement. Le premier paraît avoir lu les Philosophes Hermétiques, mais assez superficiellement, pour n’avoir pas été en état d’en faire une concordance judicieuse, et de pénétrer dans leurs véritables principes. Le second trop entêté de la Chymie vulgaire ne jurait que par Basile Valentin, qu’il n’en entendait sans doute pas, puisqu’il l’explique presque toujours à la lettre, quoique suivant Olaus Bornchius (Prospect. Chym. Celebr.), Basile Valentin soit un des Auteurs Hermétiques des plus difficiles à entendre, tant à cause des altérations qu’on a mises dans ses traités, que par le voile obscur des énigmes, des équivoques, et des figures hiéroglyphiques dont il les a farcis.

Michel Maïer a fait un grand nombre d’ouvrages sur cette matière ; on peut en voir l’énumération dans le Catalogue des Auteurs Chymistes, métallurgistes, et Philosophes Hermétiques que M. l’Abbé Lenglet du Fresnoy a inséré dans son histoire de la Philosophie Hermétique, D’Espagnet estimait entre autres ouvrages de Maïer son traite des Emblèmes, parce qu’ils représentent, dit-il, avec assez de clarté aux yeux des clairvoyants ce que le grand oeuvre a de plus secret, et de plus caché. J’ai lu avec attention plusieurs des traités de Michel Maïer, et ils m’ont été d’un si grand secours, que celui qui a pour titre Arcana Arcanissima, a servi de canevas à mon ouvrage, au moins pour sa distribution, car je n’ai pas toujours suivi ses idées. Cet Auteur embrouillait ses raisonnements quand il ne voulait ou ne pouvait pas expliquer cer-tains traits de la fable, soit que le secret si recommandé aux Philosophes lui tint fort à coeur, et qu’il craignît d’être indiscret, soit (comme on pourrait le croire) que sa discrétion fût forcée.

Les Philosophes Hermétiques qui ont employé les allégories de la fable, sont pour le moins aussi obscurs que la fable même, pour ceux qui ne sont pas Adeptes ; ils n’ont répandu de lumière sur elle qu’autant qu’il en fallait pour nous faire comprendre que ses mystères n’étaient pas des mystères pour eux. « Souvenez-vous bien de ceci, dit Basile Valentin (Traité du Vitriol.) : travaillez de manière que Paris puisse défendre la belle et noble Hélène ; empêchez que la ville de Troye ne soit ravagée de nouveau par les Grecs ; faites en sorte que Priam et Ménélas ne soient plus en guerre et en affliction ; Hector et Achille seront bientôt d’accord ; ils ne combattront plus pour le sang royal ; ils auront alors une Monarchie qu’ils laisseront même en paix à tous leurs descendants. » Cet Auteur introduit tous les principaux Dieux de la fable dans ses douze Clefs. Raymond Lulle parle souvent de l’Egypte et de l’Ethiopie. L’un enfin emploie une fable, l’autre une autre ; mais toujours allégoriquement.

Toutes les explications que je donnerai sont prises de ces Auteurs, ou appuyées sur leurs textes et leurs raisonnements ; elles seront si naturelles, qu’il sera aisé d’en conclure que la véritable Chymie, fut la source des fables, qu’elles en renferment tous les principes et les opérations, et qu’en vain se donne-t-on la torture pour les expliquer nettement par d’autres moyens. Je ne pense pas que tout le monde en convienne ; l’usage s’est introduit d’expliquer les Antiquités par l’histoire et la morale ; cet usage a même prévalu, et s’est accrédité au point que le préjugé fait regarder toute autre application comme des rêveries. On regardera celles-ci dans tel point de vue qu’on voudra, peu m’importe. J’écris pour ceux qui voudront me lire, pour ceux qui ne pouvant sortir du labyrinthe ou ils se trouvent engagés, en suivant les systèmes ci-dessus, chercheront ici un fil d’Ariadne, qu’ils y trouveront certainement ; pour ceux qui, versés dans la lecture assidue des Philosophes Hermétiques, sont plus en état de porter un jugement sain et désintéressé. Ils y trouveront de quoi fixer leurs idées vagues et indéterminées sur la matière du grand oeuvre, et sur la manière de la travailler. Quant à ceux qui, aveuglés par le préjugé ou par de mauvaises raisons, prêtent aux égyptiens, aux Pythagore, aux Platon, aux Socrate et aux autres grands hommes des idées aussi absurdes que celles de la pluralité des Dieux, je les prie seulement de concilier, avec ce sentiment, l’idée de la haute Sagesse que l’on remarque dans tous leurs écrits, et qu’on leur accorde avec raison. Je les renverrai à une lecture de leurs ouvrages plus sérieuse et plus réfléchie, pour y trouver ce qui leur avait échappé. Je n’ai garde d’ambitionner les applaudissements de ceux à qui la Philosophie Hermétique est tout-à-fait inconnue. Ils ne pourraient guère juger de cet ouvrage que comme un aveugle juge des couleurs.