Livre des Métamorphoses : Scylla et Circé

Les Métamorphoses livre Quatorze

D’Hermès à Ovide

Lug Alc

Les Métamorphoses d’Ovide, récit mythologique et hermétique de la génèse ; alchimie de l’énergie vitale et de ses transmutations.
ARGUMENT. Scylla changée en rocher. Les Cercopes métamorphosés en singes. Descente d’Énée aux Enfers. Fable de la Sibylle. Achéménide. Macarée. Enchantements de Circé. Picus et Canente. Compagnons de Diomède changés en oiseaux. Pâtre d’Apulie changé en olivier sauvage. Vaisseaux d’Énée métamorphosés en nymphes. Oiseau né des cendres de la ville d’Ardée. Apothéose d’Énée. Vertumne et Pomone. Iphis et Anaxarète. Eaux froides changées en eaux bouillantes. Apothéose de Romulus et d’Hersilie.
Envoyer cette page
Actuellement 113 connectés
Ajouter à vos favoris
 

Commentaires sur Livre des Métamorphoses : Scylla et Circé

49. Livre des Métamorphoses : Scylla et Circé
Pour le moment, aucun commentaire sur "Livre des Métamorphoses : Scylla et Circé ".
Soyez le premier à apporter votre pierre à l'édifice de la connaissance, en mettant en partage vos richesses !

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Scylla et Circé (XIV, 1-75)

Déjà le dieu qui habite les ondes de l’Eubée a laissé derrière lui l’Etna assis sur le corps des Géants, et la terre des Cyclopes où le soc et des boeufs attelés n’ouvrent point de sillons. Déjà Glaucus s’est éloigné de Zancle et de Rhégium qui s’élève sur le bord opposé, et de ce détroit fameux en naufrages, resserré entre les confins de l’Ausonie et ceux de la Sicile : il fend, de sa main puissante, les flots de la mer Tyrrhénienne, aborde les collines couvertes de plantes où règne Circé, et arrive à son palais rempli d’animaux immondes ou sauvages. Dès qu’il aperçoit la fille du Soleil, qu’il l’a saluée, et en a été salué à son tour :

"Déesse, dit-il, prends pitié d’un dieu qui t’implore. Car toi seule, si je t’en parais digne, peux me rendre plus légères les peines de l’amour. Qui mieux que moi reconnaît le pouvoir des plantes, puisque c’est par elles que j’ai changé de nature ? Apprends la cause du mal qui me possède. Sur le rivage d’Italie qui regarde Messine, j’ai vu, j’ai aimé Scylla ; et, je rougis de le dire, promesses et prières, caresses, amour, elle a tout méprisé. "Ô toi ! s’il est quelque vertu dans les paroles magiques, que ta bouche sacrée les prononce ; ou si la force des plantes l’emporte, emploie celles dont tu as éprouvé les charmes les plus puissants. Je ne te demande ni d’affaiblir mon amour, ni de guérir ma blessure : il ne s’agit point d’éteindre mes feux, il faut qu’elle les partage."

Il dit, et Circé (car aucune mortelle ne fut plus prompte à s’enflammer à de tels discours, soit que la source de ce penchant soit en elle, soit que Venus ait voulu se venger du Soleil en livrant sa fille aux fureurs de l’amour) répond en ces termes : "Tu ferais mieux de suivre la femme qui ne te fuirait pas, qui désirerait ce que tu désires, et brûlerait avec toi des mêmes feux. Certes, tu méritais d’être aimé. Tu pouvais toi-même prétendre à te voir recherché ; et, si tu promettais du retour, crois-moi, tu serais recherché encore. N’en doute point, et que ta confiance naisse de ta beauté. Moi, déesse et la fille brillante du Soleil, moi à qui les enchantements de la voix et des herbes donnent tant de pouvoir, je désire d’être à toi. Méprise donc qui te méprise, aime celle qui t’aime, et venge d’un même coup, toi d’une ingrate, et moi d’une rivale."

"Ah ! reprit Glaucus, on verra les forêts verdir au sein des mers, et l’algue marine croître sur les montagnes, avant que mon amour pour Scylla soit changé !"

La fille du Soleil est indignée, et ne pouvant, ni ne voulant perdre le dieu qu’elle aime, sa haine s’enflamme contre celle qu’il lui préfère. Soudain, dans la fureur de ses feux méprisés, elle choisit d’exécrables herbes, en exprime les sucs horribles, et prononce, en les broyant, des paroles infernales. Elle prend sa robe d’azur, traverse la foule des bêtes immondes qui la flattent sur son passage, s’éloigne de sa cour, et, se dirigeant vers Rhégium, s’élance sur les vagues agitées que séparent les deux rives, marche comme sur un rivage solide, et court à pieds secs sur le sommet des flots.

Il était une grotte arrondie, aux détours sinueux, où, loin des feux du jour et du courroux des vagues, lorsque au milieu de sa carrière, le Soleil raccourcissait les ombres, Scylla venait chercher, dans une onde tranquille, la fraîcheur et le repos. Circé infecte l’antre, et le souille de ses poisons les plus puissants ; elle y répand les sucs qu’elle a tirés de ses racines funestes, murmure, à trois reprises, des mots mystérieux et nouveaux, et neuf fois répète ses noirs enchantements.

Scylla vient, et déjà elle était à moitié descendue dans l’onde, lorsqu’elle se voit entourée de monstres hurlants. D’abord elle ne croit pas qu’ils fassent partie de son corps : elle s’éloigne, fuit et craint leur rage écumante ; mais, en fuyant, elle entraîne les monstres : elle cherche ses flancs, ses jambes, et ses pieds : partout à leur place elle ne trouve que des gueules de Cerbère, qu’une horrible ceinture de chiens aboyants sans parties inférieures, attachés par le dos autour de son corps.

Glaucus pleura celle qu’il aimait ; il détesta l’amour de Circé et l’usage qu’elle avait fait de son art si funeste. Scylla ne quitta point le lieu témoin de son malheur ; et bientôt elle se vengea de sa rivale en faisant périr les compagnons d’Ulysse. Elle allait aussi submerger les vaisseaux des Troyens, lorsqu’elle fut changée en rocher, écueil redoutable qu’on voit encore dans cette mer, et que le nautonier évite d’approcher.

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Les Cercopes (XIV, 75-100)

Les Troyens, à force de rames, s’étaient éloignés de Scylla et de l’avide Charybde. Déjà ils voyaient les rivages de l’Ausonie, lorsque la tempête les jette sur les Syrtes africains : Didon y reçoit Énée dans son palais : elle l’aime ; et lorsque cet époux trop cher l’abandonne, elle ne peut plus supporter la vie. L’infortunée, feignant un sacrifice aux dieux, fait élever un bûcher, s’étend sur ce lit funèbre, s’y perce le sein, et, trompée par Énée, trompe elle-même toute sa cour.

Après avoir quitté les nouveaux murs qui s’élèvent au milieu des sables de la Libye, Énée est reporté vers le mont Éryx, où le reçoit Aceste, son ami. Il offre un sacrifice sur le tombeau de son père, et se rembarque sur les vaisseaux, où, par ordre de Junon, Iris avait porté la flamme. Il laisse bientôt derrière lui le royaume d’Éole, et les îles où le soufre enflammé s’élance dans les airs, et les écueils des perfides Sirènes. Privé de son pilote, Palinure, il côtoie les îles d’Inarimé, de Prochyté, et de Pithécuses aux stériles rochers, qui a conservé le nom de ses habitants.

Le souverain des dieux, irrité de la mauvaise foi et des parjures des Cercopes, fit prendre à ce peuple trompeur la figure d’un animal difforme, et, sous de nouveaux traits, les Cercopes parurent différer de l’homme et lui ressembler. Leurs membres se contractèrent, leur nez s’aplatit, presque effacé de leur front ; Jupiter sillonna leur visage de vieilles rides, couvrit leur corps d’un poil fauve, et les relégua dans cette île. Déjà il leur avait ôté l’usage de la parole, dont ils ne se servaient que pour le parjure, et il ne leur laissa, pour pouvoir se plaindre, qu’un rauque murmure.

Livre des Métamorphoses d’Ovide : La Sibylle (XIV, 101-153)

Après avoir franchi ces îles, et laissé à droite les murs de Parthénope, à gauche le tombeau du trompette Misène, Énée aborde aux rivages de Cumes, qu’infecte l’algue marécageux. Il pénètre dans l’antre de la Sibylle antique, et la prie de le conduire, par l’Averne, auprès des mânes de son père. La Sibylle lève enfin les yeux qu’elle a longtemps tenus baissés vers la terre, et, pleine du dieu qui l’agite et l’inspire :

"Tu demandes, dit-elle, de grandes choses, héros célèbre dont le bras s’est signalé par l’épée, dont la piété a été éprouvée dans les flammes. Mais rassure-toi, ta prière est accordée. Je vais te conduire : tu verras les demeures de l’Élysée, et les derniers royaumes du monde, et l’ombre de ton père. Il n’est point de chemin inaccessible à la vertu." Elle dit, et, montrant le rameau d’or dans la forêt de la déesse de l’Averne, elle commande au héros de le détacher du tronc : il obéit, et vit les richesses du formidable Pluton, les mânes de ses aïeux, et la vieille ombre du magnanime Anchise. Il connut les lois de l’empire des morts, et les dangers qui l’attendaient dans de nouvelles guerres

Revenant sur ses pas, toujours guidé par la Sibylle, Énée trompe, en s’entretenant avec elle, la fatigue du retour.

Tandis qu’à travers d’épais crépuscules, il poursuit cet horrible chemin : "Que tu sois, dit-il, une déesse favorable aux mortels, ou que tu sois seulement une mortelle agréable aux dieux, je t’honorerai toujours comme une divinité, et je reconnaîtrai que, par toi, j’ai pu descendre aux sombres lieux où règne la mort, et m’échapper vivant de son empire. Pour des bienfaits si grands, dès que j’aurai revu la lumière des cieux, j’élèverai des temples en ton honneur, et l’encens fumera sur tes autels."

La Sibylle le regarde, soupire, et dit : "Je ne suis point déesse : ne juge point digne de l’honneur de l’encens une faible mortelle. Et, afin qu’ignorant mon destin, tu ne t’égares, apprends qui je suis. L’immortalité m’était promise par Apollon, des jours sans fin m’étaient offerts pour prix de ma virginité. Mais, tandis qu’il espère, et que, par ses dons, il cherche à me séduire : "Choisis, dit-il, vierge de Cumes, forme des voeux, et tes voeux seront accomplis." Je lui montre du sable amassé dans ma main, et je le prie, insensée que j’étais, de m’accorder des années égales en nombre à ces grains de poussière.

"J’oubliai de demander, en même temps, le don de ne point vieillir ; cependant il me l’offrait, il me promettait une jeunesse éternelle, si je voulais répondre à ses désirs. Je rejetai les dons d’Apollon, et je suis vierge encore. Mais l’âge le plus heureux a fui ; la pesante vieillesse est venue d’un pas chancelant, et je dois la supporter longtemps ; car, quoique déjà sept siècles se soient écoulés devant moi, il me reste à voir encore trois cents moissons et trois cents vendanges, avant que mes années égalent en nombre les grains de sable qui mesurent ma vie. Le temps viendra où un plus long âge raccourcira mon corps, où, consumés par la vieillesse, mes membres seront réduits à la plus légère étendue. Alors je ne paraîtrai avoir pu ni charmer un dieu, ni mériter de lui plaire. Peut-être Apollon lui-même ne me reconnaîtra plus, ou il niera de m’avoir aimée. Et tel sera mon changement, qu’invisible à tous les yeux, je ne serai connue que par la voix : les destins me laisseront la voix."

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Achéménide chez Polyphème (XIV, 154-222)

Tandis que la Sibylle parlait ainsi, le héros troyen, traversant les chemins profonds de l’Averne, sort enfin du royaume des morts, et rentre dans la ville de Cumes. Il fait aux dieux les sacrifices accoutumés, et aborde au rivage qui ne portait pas encore le nom de sa nourrice.

Là, dégoûté de ses longs voyages, s’était arrêté Macarée, né à Ithaque, et l’un des compagnons du sage Ulysse. Il venait de reconnaître Achéménide, qui fut abandonné sur les rochers de l’Etna. Surpris de le retrouver et de le revoir vivant : "Quel hasard, ou quel dieu, dit-il, a conservé Achéménide ? Comment un Grec se trouve-t-il sur une flotte barbare ? et quelle terre cherches-tu avec les Troyens ? "

Achéménide, que ne couvrent plus de vils lambeaux attachés avec des épines, Achéménide, redevenu lui-même, répond : "Que je revoie encore l’horrible Polyphème et le sang humain découlant de ses lèvres, si les vaisseaux d’Ithaque et si ma patrie me sont désormais plus chers que les Troyens, si je respecte moins Énée que mon père ! Jamais, quoi que je puisse faire, je ne reconnaîtrai assez les bienfaits de ce héros. Si je te parle et si je respire, si je vois le ciel et sa vive lumière, puis-je être ingrat et oublier que c’est à lui que je le dois ! C’est par lui que ma vie ne s’est point éteinte dans la bouche du Cyclope ; et maintenant je puis mourir, mon corps sera reçu dans un tombeau, et non dans les entrailles de ce monstre.

"Juge, à moins que la frayeur ne m’eût ôté tout sentiment, quel fut mon désespoir, lorsque, abandonné sur le rivage, je vous vis gagner la haute mer ! Je voulus crier, mais je craignis de me livrer à l’ennemi : la voixd’Ulysse avait été presque fatale à votre vaisseau. Je vis le Cyclope déraciner et pousser dans les ondes un immense rocher. Je le vis jeter, de son bras gigantesque, des rocs énormes, qu’on eût dit lancés par des machines de guerre ; et je frissonnai, craignant que les flots soulevés par ces masses, n’engloutissent, ou que ces masses elles-mêmes ne brisassent, votre navire, oubliant, en ce moment, qu’il ne me portait pas.

"À peine la fuite vous avait dérobés à une mort horrible, le Cyclope furieux parcourt tout l’Etna et le remplit de ses gémissements. Privé de son oeil, il écarte de la main les arbres pour s’ouvrir un passage, heurte les rochers, et, tendant ses bras ensanglantés sur l’onde, s’emporte en exécrations contre les Grecs :

"Oh ! s’écriait-il, si quelque hasard me ramenait Ulysse ou quelqu’un de ses compagnons, sur qui s’exerçât ma colère, dont je pusse dévorer les entrailles, et de ma main déchirer les membres palpitants ; dont le sang inondât ma gorge altérée, et dont les ossements brisés criassent sous mes dents, combien la perte de mon oeil me deviendrait insensible ou légère !"

"Ainsi parla le Cyclope en ajoutant d’autres imprécations. Je pâlissais d’horreur voyant son visage souillé de carnages récents, ses mains cruelles, la vaste orbite où fut son oeil, ses membres effroyables, et sa barbe épaissie dans le sang humain. La mort était devant mes yeux, mais la mort était le moindre de mes maux. Déjà je me voyais, surpris par le monstre, descendre vivant dans ses entrailles. J’avais toujours présente l’horrible image du temps où je l’avais vu saisir deux de mes compagnons, meurtrir trois ou quatre fois leurs corps sur la terre, se jeter sur eux comme un lion affamé, dévorer leurs membres déchirés, leurs intestins, leurs chairs encore vivantes, la moelle de leurs os brisés, et les engloutir dans son avide sein, La terreur m’avait envahi, et le sang s’était arrêté dans mes veines, en voyant le monstre mâcher ces mets funestes, les rejeter de sa bouche, et les vomir entassés dans des flots de vin.

"Je ne voyais dans ma misère que l’attente d’un sort pareil. De longs jours s’écoulèrent, tandis que, caché, tremblant au moindre bruit, craignant la mort et désirant de mourir, n’ayant pour assouvir ma faim que le gland, l’herbe, et les feuilles des forêts ; je vivais seul, privé de tout, sans espoir, réservé aux souffrances et à la mort. Enfin, j’aperçus au loin un navire, je courus au rivage, mes gestes suppliants excitèrent la pitié, et un Grec fut reçu sur un vaisseau troyen.

"Mais toi-même, ô le plus cher de mes compagnon, apprends-moi tes aventures, celles d’Ulysse et de tous ceux qui se sont confiés à la mer avec toi."

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Macarée. Ulysse et Circé (XIV, 273-319)

Alors Macarée raconte que le fils d’Hippotas, Éole, qui règne dans la profonde mer de Toscane, et tient les vents enchaînés dans de vastes cavernes, les avait enfermés dans des peaux de boeuf, et remis au roi d’Ithaque ; qu’ayant reçu ce don merveilleux, le vaisseau vogua neuf jours sous un ciel favorable ; qu’on apercevait déjà la terre désirée, quand, à la dixième aurore, les compagnons d’Ulysse, se laissant vaincre à leur cupidité, et croyant trouver les outres pleines d’or, les avaient déliées ; que les vents s’en étaient échappés en fureur, et qu’entraînant le vaisseau en arrière ils l’avaient fait rentrer avec eux dans le port d’Éolie.

"Nous arrivons, dit Macarée, dans la ville des Lestrygons, qu’avait fondée Lamus ; Antiphate y régnait. Je suis député vers lui avec deux de mes compagnons : mais à peine puis-je me sauver par une prompte fuite. Un autre s’échappe avec moi : le troisième a déjà teint de son sang la bouche impie du Lestrygon. Il nous poursuit, il excite les siens : ils courent au rivage, et, lançant des poutres et des rochers, submergent les hommes et les vaisseaux. Un seul de ces derniers, celui qui me portait avec Ulysse, est préservé du naufrage. Après avoir longtemps déploré la perte de nos compagnons, nous abordons cette terre que tu vois d’ici dans le lointain. Ne vois jamais que dans le lointain cette terre funeste, où je suis descendu. Et toi, fils d’une déesse, et le plus juste des Troyens (car les travaux de Mars ayant cessé, tu ne dois plus être appelé notre ennemi), Énée, crois-moi, fuis aussi la terre de Circé.

"Après avoir attaché notre navire au rivage, ne pouvant oublier Antiphate et le farouche Cyclope, nous refusions d’aller en avant et d’entrer sous des toits inconnus. Le sort fixa le choix de ceux qui seraient envoyés. Le sort me désigna avec le fidèle Polytès, Euriloque, et Elpénor, qui aimait trop le vin. Dix-huit autres compagnons partent avec nous. Arrivés aux portes du palais de Circé, mille loups, et avec eux des ours et des lions, accourent, s’avancent, et d’abord la terreur nous saisit ; mais nous n’avions rien à craindre ; leurs dents ne menaçaient nos corps d’aucune blessure : ils agitaient l’air de leurs queues caressantes, et, en nous flattant, accompagnaient nos pas. Les femmes de Circé nous reçoivent, et, à travers des portiques de marbre, nous conduisent à leur souveraine. Elle est assise dans une magnifique salle, sur un trône éclatant, vêtue d’une robe blanche que couvre un riche tissu d’or.

"Les Néréides et les Nymphes forment sa cour. On ne voit point la laine s’étendre sur leurs fuseaux ; elles ne conduisent point de longs fils sous leurs doigts agiles : elles arrangent des plantes, rassemblent et séparent, dans des corbeilles, des fleurs éparses sans ordre, et des herbes de diverses couleurs : c’est là l’ouvrage que leur reine exige d’elles. Circé connaît l’usage de chaque plante, et les effets qu’on obtient de leur mélange ; elle les retourne, les pèse, et les examine attentivement.

"Dès qu’elle nous aperçoit, après le salut reçu et rendu, un doux sourire nous accueille, et comble nos voeux. Soudain, elle ordonne qu’on prépare une boisson où se mêlent à l’orge brûlé, le miel, le vin, et le lait caillé. Elle y ajoute furtivement des sucs inconnus et que nous cache la douceur du breuvage. Nous recevons les coupes que présente sa main, et, tandis que, dévorés par une soif ardente, nous buvons tous ensemble, la Déesse cruelle touche légèrement nos fronts de sa baguette. Soudain, j’ai honte de le dire, mon corps commence à se hérisser d’un poil rude ; déjà je ne puis plus parler : au lien de mots, je ne forme qu’un rauque murmure. Mon front se courbe vers la terre. Je sens ma bouche se fendre et se durcir en long museau ; mon cou s’enfle sous les plis de mes chairs, et de la même main qui venait de saisir la coupe, je forme des pas : telle était la force de ce breuvage ! On m’enferme dans une étable avec mes compagnons. Nous voyons Euryloque qui seul a conservé sa figure : seul il avait refusé la coupe fatale qui lui fut présentée ; et, s’il l’eût acceptée, il serait encore comme nous changé en vil pourceau : Ulysse n’eût point appris par lui notre infortune, et il ne serait pas venu, prêt à nous venger.

"Le héros avait reçu du dieu qui porte le Caducée une fleur dont la feuille est blanche, la racine noire, et que les dieux appellent ’moly’. Fort du pouvoir de cette plante, et muni d’avertissements célestes, il entre dans le palais de Circé. Invité au breuvage trompeur, il tire l’épée, repousse la coupe, et épouvante la déesse, dont la baguette cherche en vain à effleurer ses cheveux. Bientôt Circé donne au héros et sa main et sa foi. Ulysse est reçu dans son lit, et demande pour dot à sa femme qu’elle lui rende ses compagnons.

"Circé répand sur nous les sucs puissants d’une herbe qui ne peut nuire, tourne sur notre tête sa baguette en sens contraire, et fait entendre des mots opposés à ceux qu’elle avait prononcés. Tandis qu’elle poursuit son chant magique, nos corps, soulevés par degrés de la terre, se redressent ; nos soies tombent, nos pieds cessent d’être fendus en deux cornes, nos épaules renaissent, et nous avons retrouvé nos coudes et nos bras. Nous embrassons en pleurant Ulysse, qui pleure avec nous. Longtemps nous nous attachons à son cou, et nos premières paroles expriment notre reconnaissance.

"Circé nous retint un an entier dans son île. Pendant ce long séjour, je fus témoin de beaucoup de prodiges, et beaucoup d’autres me furent racontés. Voici, parmi ces derniers, ce que j’ai appris d’une des quatre femmes que la déesse emploie à ses horribles mystères. Cette suivante, pendant que sa maîtresse était retenue auprès d’Ulysse, me fit voir la statue d’un jeune homme, en marbre blanc, portant sur sa tête un pivert, placée dans un asile sacré, et parée d’un grand nombre de couronnés. Je voulus savoir et je demandai quel était ce jeune homme, pourquoi il était honoré comme dans un temple, et ce que signifiait l’oiseau qui surmonte sa tête : "Écoute Macarée, dit cette femme, connais, par ce que je vais te dire, jusqu’oùs’étend le pouvoir de Circé, et prête-moi une oreille attentive."

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Picus et Canente( XIV, 320-440)

"Picus, fils de Saturne, régna dans l’Ausonie. Il aimait les coursiers et leur ardeur belliqueuse. Sa beauté était celle que tu vois dans cette image, et que l’art a su rendre fidèle. Son esprit égalait sa beauté. Il n’avait pu, depuis sa naissance, voir quatre fois les jeux qu’on célébrait dans l’Élide, et déjà il avait attiré les regards des Dryades nées sur les montagnes du Latium. Déjà il avait enflammé les Naïades des fontaines, et celles de l’Albula et du Numicius, et celles qui se jouent dans les ondes de l’Anio ; de l’Almo, qui achève si vite son cours ; du Nar, si rapide dans le sien, du Farfarus, qui coule sous d’épais ombrages ; celles enfin qui habitent l’étang placé dans le bois consacré à Diane et les lacs d’alentour. Il dédaigna toutes ces Nymphes ; une seule avait su lui plaire : fille de Janus au double front et de Vénilia, on la disait née sur le mont Palatin.

"Quand l’âge eut mûri sa beauté nubile, elle préféra Picus à tous les Latins, et devint sa compagne. Elle avait une beauté rare, mais sa voix était plus rare encore, et le charme de ses chants la fit appeler Canente. Sa voix agitait les arbres, attendrissait les rochers, rendait les tigres caressants, arrêtait le cours des fleuves, et le vol des oiseaux dans les airs.

"Un jour qu’elle modulait des sons ravissants, Picus était sorti de son palais ; il poursuivait le sanglier dans les bois, pressait les flancs d’un coursier rapide, tenait en main deux javelots, et portait une chlamyde de pourpre attachée par une agrafe d’or. La fille du Soleil était venue dans les mêmes forêts : voulant cueillir des herbes nouvelles sur les fertiles collines des Laurentins, elle avait quitté les campagnes qui portent son nom.

"Cachée dans un taillis, elle voit le jeune prince et demeure interdite : les herbes qu’elle avait cueillies s’échappent de son sein. Un feu violent s’allume dans ses veines. Dès qu’elle a pu se reconnaître dans les soudains transports qui l’agitent, elle se décide à faire éclater ses désirs. Mais la vitesse du coursier de Picus et la garde qui l’environne l’empêchent d’approcher : "Et cependant, s’écrie-t-elle, quand tu serais emporté par les vents, tu ne m’échapperas pas, si je me connais bien moi-même, si toute la vertu des plantes n’est pasévanouie, et si je ne suis trompée par mes enchantements."

"Elle dit, et, formant l’image sans corps d’un sanglier fantastique, elle lui commande de courir devant le roi, de paraître se retirer dans l’épaisse forêt où les arbres trop rapprochés n’offrent au cavalier aucun passage. Soudain, Picus trompé court après l’ombre d’une proie. Il s’élance au dos fumant de son coursier, et, poursuivant une espérance vaine, erre d’un pied rapide dans la haute forêt. Alors la fille du Soleil commence ses charmes magiques. Elle dit des mots funestes, elle invoque des dieux inconnus, dans des chants plus inconnus encore, avec lesquels elle a coutume de troubler le visage argenté de la Lune et d’envelopper d’épais nuages la tête de son père. À ses accents formidables, le ciel se couvre de ténèbres, et de noires vapeurs s’exhalent de la terre. Les compagnons de Picus errent au hasard dans cette nuit soudaine, et les gardes sont dispersés.

"Saisissant l’occasion et le moment : "Ô le plus beau. des mortels, s’écrie l’enchanteresse, je te conjure par ces yeux qui ont les miens, par cette beauté qui force une déesse à te supplier, réponds à mes feux, reçois pour beau-père le Soleil, qui voit tout, et, trop insensible, ne méprise pas la Titanide Circé."

"Elle dit, et Picus repousse froidement la déesse et ses voeux : "Qui que tu sois, répond-il, je ne puis être à toi. Une autre me possède, et je désire qu’elle me possède toujours. Je n’offenserai point les droits sacrés de l’hymen par des amours étrangères, tant que les destins me conserveront la fille de Janus !"

"Ayant longtemps encore, mais en vain, essayé la prière, Circé s’écrie enfin : "Tes dédains ne resteront pas impunis : tu ne reverras plus Canente. Tu connaîtras ce que peut une femme, une amante outragée, quand cette amante, quand cette femme est Circé."

"Alors elle se tourne deux fois vers l’Orient, deux fois vers l’Occident. Elle touche trois fois Picus de sa baguette, et fait entendre des mots magiques, trois fois répétés. Picus fuit : il s’étonnait de la rapidité de sa course ; il voit que son corps a des ailes. Nouvel oiseau, il s’élance indigné dans les forêts du Latium, perce d’un bec dur les chênes noueux, et, dans sa rage, blesse leurs rameaux. Ses ailes ont conservé la pourpre de la chlamyde qu’il portait, et, dont l’agrafe nuance d’or son col et son plumage. Picus, dans sa nouvelle forme, n’a conservé de l’ancienne que son nom.

"Cependant, ses compagnons, qui l’appelaient à grands cris et le cherchaient en vain, rencontrent Circé (car déjà la déesse avait éclairci les airs, et permis aux vents et au soleil de dissiper les nuages). Ils l’accusent du crime dont elle n’est que trop coupable, redemandent leur roi, se disposent à la violence, et présentent leurs dards. En même temps Circé répand des poisons devant elle, évoque la Nuit et les Dieux de la Nuit, l’Érèbe et le Chaos, et adresse à Hécate de magiques hurlements. Ô prodige ! la forêt change de place, la terre gémit, les arbres pâlissent, l’herbe des pâturages distille des gouttes de sang ; on entend mugir les collines ; les chiens aboient, d’horribles serpents rampent sur la terre, et l’on voit des mânes légers voltigeant dans les airs. Les soldats épouvantés frémissent. Circé, de sa baguette trempée dans le suc des poisons, touche leurs fronts étonnés : tous prennent aussitôt la forme de divers animaux des forêts ; et nul d’entre eux n’a conservé sa première figure.

" Déjà le char du Soleil presse à l’Occident les rivages de Tartesse, et l’époux de Canente est en vain attendu par elle. En vain Canente l’appelle et le cherche des yeux. Ses esclaves et le peuple parcourent la forêt, portant d’inutiles flambeaux. Ce n’était pas assez, pour la Nymphe, de verser des pleurs, d’arracher ses cheveux, de faire entendre de longs gémissements. Elle donne cependant tous ces témoignages de la douleur. Mais bientôt elle se précipite hors du palais, et, privée de sa raison, s’égare au hasard dans les campagnes du Latium.

"La nuit couvrit six fois la terre, et six fois le soleil ramena la lumière, tandis que l’infortunée, sans sommeil et sans aliments, erre à l’aventure sur les collines et dans les vallons. Enfin le Tibre la vit, vaincue par la lassitude et par le malheur, assise sur ses bords. Triste et plaintive, d’une voix affaiblie dans les larmes, elle modulait sa douleur. Tel autrefois le cygne mourant chantait ses funérailles. Enfin, consumée par sa peine, desséchée jusque dans les sources de la vie, elle se dissout insensiblement et s’évanouit dans les airs. Mais la Renommée a rendu célèbre le lieu témoin de cette aventure, et les Muses anciennes de l’Ausonie, lui conservant le nom de la Nymphe, l’appelèrent Canente.

"De semblables merveilles ont été apprises ou vues par moi dans le cours d’une année. Amollis dans le repos, nous avions oublié les fatigues de Neptune. Le départ est ordonné, le vent enfle les voiles. La Titanide nous avait prédit des routes incertaines, de vastes travaux, et les longs périls d’un élément perfide. Je craignis, je l’avoue, et, descendu sur ce rivage, je m’y suis attaché."

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Les compagnons de Diomède (XIV, 441-511)

Macarée avait terminé son récit. Énée enferme les cendres de sa nourrice dans une urne, et fait graver cette épitaphe sur le marbre de son tombeau : "Ici, le héros pieux que j’ai nourri a brûlé dans les flammes du bûcher qu’il lui devait, le corps de Caïète, après l’avoir sauvé des flammes de Troie ".

Le héros coupe ensuite les câbles qui retiennent le vaisseau au rivage. Il évite et la vue et les artifices de Circé. Il arrive vers le bois épais où le Tibre porte à la mer ses ondes que le sable a jaunies ; et, reçu sous le toit de Latinus, fils de Faune, il devient l’époux de sa fille. Mais cet hymen s’achète par la guerre ; il faut combattre un peuple belliqueux. Turnus, en fureur, redemande Lavinie, qui lui fut promise par son père.

Toute la Toscane arme contre le Latium. La victoire est longtemps disputée. Chaque parti accroît sa force des forces de l’étranger. Plusieurs peuples combattent pour les Rutules, plusieurs pour les Troyens. Énée n’a pas inutilement appelé le secours d’Évandre ; mais Vénulus, que Turnus envoie, s’est en vain rendu dans la nouvelle ville qu’a bâtie Diomède ; ce prince s’était établi dans l’Iapygie, où il avait épousé la fille de Daunus, et élevé de superbes remparts.

Lorsque Vénulus, exécutant les ordres de son maître, invoque l’appui du héros d’Étolie, ce dernier le refuse. Il ne veut point exposer au hasard des combats les peuples de son beau- père, et les Grecs qui l’ont suivi sont en trop petit nombre pour les armer : "Mais, afin, dit-il, que vous ne puissiez voir, dans mon refus, une vaine excuse, je vais retracer ici le cours de mes malheurs, quoique des pleurs amers doivent suivre encore ces tristes souvenirs. Ilion et ses superbes tours avaient péri dans les flammes ; le héros de Naryx, en outrageant une vierge, venait d’attirer, sur tous les Grecs, le châtiment que lui seul méritait : nos vaisseaux sont emportés par les vents sur des mers ennemies ; nous souffrons et la foudre et la nuit et la pluie, le courroux du ciel et celui des flots, et Capharée comble enfin nos revers. Mais, sans rappeler, dans leur ordre successif, nos funestes aventures, il vous suffira de savoir qu’alors Priam lui-même eût pu croire la Grèce digne de pitié. Cependant le secours de Pallas me sauve du naufrage ; mais bientôt je suis chassé de ma patrie. Vénus a cruellement vengé son ancienne blessure, et j’ai soutenu tant de pénibles travaux sur les mers et dans les champs de la guerre, que j’ai souvent appelé heureux mes compagnons engloutis par la tempête et les écueils de Capharée, et que j’ai regretté de n’avoir pas péri avec eux.

"Enfin, mes compagnons, vaincus par les longs périls de Mars et de Neptune, demandent un terme à leurs travaux. Mais le violent Acmon, que tant de malheurs irritent encore, s’écrie : "Amis, que reste-t-il maintenant qui puisse étonner votre courage ! De quels maux plus grands, quand elle le voudrait, pourrait encore nous frapper Cythérée ? On peut faire des voeux quand un sort plus funeste est à craindre. Mais lorsque les maux sont extrêmes, la crainte n’a plus de place, et la sécurité naît de l’excès même du malheur. Que Vénus m’entende, peu m’importe ! Que sa haine atteigne, comme elle l’a fait, tous les compagnons de Diomède ! Nous méprisons tous la haine de Vénus : une grande force est pour nous dans notre désespoir."

"C’est par de tels discours qu’Acmon irrite encore la déesse, et réveille son ancienne colère. Quelques Grecs seuls ont applaudi, Acmon est blâmé par le plus grand nombre. Il allait poursuivre : sa voix et le passage de sa voix ont moins d’étendue. Ses cheveux se changent en duvet qui couvre son col et son dos et son sein. Ses bras sont emplumés, ses coudes se replient en ailes légères ; de longs doigts remplacent ses pieds, et sa bouche se durcit en bec aigu et prolongé.

Lycus, Idas, Rhéxénor, Nyctée, Abas, regardent et s’étonnent ; mais tandis qu’ils s’étonnent, ils subissent, et d’autres avec eux, le même changement. La plupart de mes compagnons s’élèvent dans les airs, et volent autour du vaisseau, en battant des ailes. Si vous demandez quelle est la forme de ces oiseaux douteux, ce ne sont pas des cygnes, mais ils ressemblent aux cygnes par leur blancheur.

"Enfin j’arrivai sur ces bords, et, gendre de Daunus, j’ai reçu de lui les campagnes arides de l’Iapygie, que j’habite avec le faible reste de mes compagnons."

Livre des Métamorphoses d’Ovide : L’olivier sauvage (XIV, 512-526)

Ainsi parle Diomède. Vénulus s’éloigne de ses états. Il traverse le pays des Peucétiens, et entre dans les campagnes de Messapie. Il y voit des antres ombragés par des arbres touffus ; une eau pure distille des rochers, et de faibles roseaux croissent dans cette onde. C’est la demeure du Dieu Pan : jadis c’était celle des Nymphes.

Un berger d’Apulie les ayant épouvantées par sa présence soudaine, elles fuirent ; maïs bientôt, cessant de craindre, elles revinrent et méprisèrent le pâtre grossier qui les suivait encore. Elles formaient en choeur des pas cadencés, il insulte à leur danse, veut l’imiter par des sauts rustiques, et mêle à des propos obscènes d’abjectes injures : il ne se tut que, lorsque, enveloppant son corps par degrés, l’écorce d’un olivier sauvage eut pressé son gosier. Cet arbre fait encore connaître l’âpre caractère du berger, et, dans ses fruits amers, exprime la rudesse de son langage.