Livre des Métamorphoses d’Ovide : Pygmalion (X, 243-297)
Témoin du crime des Propétides, Pygmalion déteste et fuit un sexe enclin par sa nature au vice. Il rejette les lois de l’hymen, et n’a point de compagne qui partage sa couche.
Cependant son ciseau forme une statue d’ivoire. Elle représente une femme si belle que nul objet créé ne saurait l’égaler. Bientôt il aime éperdument l’ouvrage de ses mains. C’est une vierge, on la croirait vivante. La pudeur seule semble l’empêcher de se mouvoir : tant sous un art admirable l’art lui-même est caché ! Pygmalion admire ; il est épris des charmes qu’il a faits. Souvent il approche ses mains de la statue qu’il adore. Il doute si c’est un corps qui vit, ou l’ouvrage de son ciseau. Il touche, et doute encore. Il donne à la statue des baisers pleins d’amour, et croit que ces baisers lui sont rendus. Il lui parle, l’écoute, la touche légèrement, croit sentir la chair céder sous ses doigts, et tremble en les pressant de blesser ses membres délicats. Tantôt il lui prodigue de tendres caresses ; tantôt il lui fait des présents qui flattent la beauté. Il lui donne des coquillages, des pierres brillantes, des oiseaux que couvre un léger duvet, des fleurs aux couleurs variées, des lis, des tablettes, et l’ambre qui naît des pleurs des Héliades. Il se plaît à la parer des plus riches habits. Il orne ses doigts de diamants ; il attache à son cou de longs colliers ; des perles pendent à ses oreilles ; des chaînes d’or serpentent sur son sein. Tout lui sied ; mais sans parure elle ne plaît pas moins. Il se place près d’elle sur des tapis de pourpre de Sidon. Il la nomme la fidèle compagne de son lit. Il l’étend mollement sur le duvet le plus léger, comme si des dieux elle eût reçu le sentiment et la vie.
Cependant dans toute l’île de Chypre on célèbre la fête de Vénus. On venait d’immoler à la déesse de blanches génisses dont on avait doré les cornes. L’encens fumait sur ses autels ; Pygmalion y porte ses offrandes ; et, d’une voix timide, il fait cette prière : "Dieux puissants ! si tout vous est possible, accordez à mes voeux une épouse semblable à ma statue". Il n’ose pour épouse demander sa statue elle-même.
Vénus, présente à cette fête, mais invisible aux mortels, connaît ce que Pygmalion désire, et pour présage heureux que le voeu qu’il forme va être exaucé, trois fois la flamme brille sur l’autel, et trois fois en flèche rapide elle s’élance dans les airs.
Pygmalion retourne soudain auprès de sa statue. Il se place près d’elle ; il l’embrasse, et croit sur ses lèvres respirer une douce haleine. Il interroge encore cette bouche qu’il idolâtre. Sous sa main fléchit l’ivoire de son sein. Telle, par le soleil amollie, ou pressée sous les doigts de l’ouvrier, la cire prend la forme qu’on veut lui donner.
Tandis qu’il s’étonne ; que, timide, il jouit, et craint de se tromper, il veut s’assurer encore si ses voeux sont exaucés. Ce n’est plus une illusion : c’est un corps qui respire, et dont les veines s’enflent mollement sous ses doigts.
Il rend grâces à Vénus. Sa bouche ne presse plus une bouche insensible. Ses baisers sont sentis. La statue animée rougit, ouvre les yeux, et voit en même temps le ciel et son amant. La déesse préside à leur hymen ; il était son ouvrage. Quand la lune eut rempli neuf fois son croissant, Paphus naquit de l’union de ces nouveaux époux ; et c’est de Paphus que Chypre a reçu le nom de Paphos.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Myrrha et Cinyras (X, 297-518)
Cinyras fut aussi le fruit de cet hymen : Cinyras qu’on eût pu dire heureux, s’il n’eût pas été père.
Je vais chanter un crime affreux. Jeunes filles, et vous, pères, éloignez-vous et ne m’écoutez pas ; ou si mes vers ont pour vous quelques charmes, doutez du fait que je vais raconter : ou, si vous le croyez, croyez aussi et gravez dans vos coeurs le châtiment qui l’a suivi. Je félicite les peuples de la Thrace, et ce ciel, et ma patrie, d’être éloignés des climats qui furent témoins d’un forfait aussi odieux. Que l’heureuse Arabie soit féconde en amome ; que l’encens, des parfums précieux, des plantes rares, des fleurs odoriférantes, croissent dans son sein : elle voit naître aussi la myrrhe, et l’arbre qui la porte est trop cher acheté par le crime qui l’a produit.
Myrrha ! l’Amour même se défend de t’avoir blessée de ses traits, d’avoir allumé de son flambeau tes feux criminels. Ce fut une des Furies, armée de sa torche infernale, qui souffla sur toi les poisons dont ses affreux serpents étaient gonflés. La haine pour un père est un crime dans ses enfants ; mais l’amour que tu sens est cent fois plus détestable. Tous les princes de l’Orient se disputent et ton coeur et ta main. Parmi tous ces amants, choisis un époux : n’excepte que celui qui t’a donné le jour.
Cependant Myrrha connaît le trouble de son coeur, la honte et l’horreur de sa flamme. "Quelle fureur m’entraîne, dit-elle, et qu’est-ce que je veux ? Ô dieux immortels ! ô piété filiale ! droits sacrés du sang ! étouffez mon amour, et prévenez un si grand crime, si c’est un crime en effet. Mais la nature ne paraît pas condamner mon penchant. Les animaux s’unissent indistinctement et sans choix. Le taureau, le cheval, le bélier fécondent le sein qui les a nourris. L’oiseau couve avec sa mère dans le nid qui fut son berceau. Ah ! l’homme est moins heureux. Il s’est enchaîné par des lois cruelles qui condamnent ce que permet la nature. On dit pourtant qu’il existe des nations où le père et la fille, où le fils et la mère, unis par l’hymen, voient leur amour croître par un double lien.
"Pourquoi chez ces peuples heureux n’ai-je reçu le jour, loin de la terre où je suis née, et dont les lois condamnent mon amour ? Mais pourquoi me retracer ces objets ? Fuyez, vains désirs, faux espoir ! Cinyras mérite mon amour, mais je ne dois aimer Cinyras que comme on aime un père. Ainsi donc, si je n’étais sa fille, je pourrais aspirer à lui plaire ! Ainsi si j’étais moins à lui, il serait plus à moi ! Le lien qui nous unit s’oppose à mon bonheur. Étrangère à Cinyras, ah ! je serais plus heureuse.
"Fuyons de ces lieux. Ce n’est qu’en abandonnant ma patrie que je pourrai triompher d’un penchant criminel. Mais, hélas ! une erreur funeste me retient et m’arrête. Que du moins je puisse voir Cinyras, me placer à ses côtés ; que je puisse lui parler, recevoir ses baisers et les lui rendre, s’il ne m’est permis d’espérer rien de plus. Eh ! que peux-tu, fille impie, prétendre plus encore ? Veux-tu confondre ensemble tous les noms et tous les droits ; être la rivale de ta mère, et la fille de ton époux, et la soeur de ton fils, et la mère de ton frère ? Ne crains-tu pas les sombres déités, aux cheveux de serpents, qui, à la lueur de leurs torches sanglantes, voient et épouvantent le crime dans le coeur des mortels. Ah ! tandis que ton corps est pur encore du crime, garde-toi d’en souiller ton esprit. Ne cherche point à violer les droits sacrés de la nature. Quand ton père partagerait ton funeste délire, ce délire trouve en lui-même sa condamnation. Mais Cinyras a trop de vertu. Il connaît et respecte les droits du sang. Malheureuse ! ah ! pourquoi ne brûle-t-il pas des mêmes feux que moi" !
Ainsi parlait Myrrha. Cependant Cinyras, hésitant sur le choix qu’il doit faire dans le grand nombre d’illustres amants qui recherchent la main de sa fille, l’interroge elle-même, lui nomme ces amants, et consulte son coeur. Elle se tait, elle rougit en regardant son père, et ses yeux enflammés se remplissent de larmes. Cinyras croit que ces larmes et ce silence expriment la pudeur et l’embarras d’une vierge timide. Il lui défend de s’affliger, il essuie ses pleurs, il l’embrasse ; et ce baiser paternel est pour elle plein de charmes. Il l’interroge encore sur le choix qu’elle doit faire : "Puisse mon époux, dit-elle, être semblable à vous" ! Cinyras loue cette réponse, qu’il est loin de comprendre : "Ô ma fille ! s’écrie-t-il, conserve toujours pour ton père la même piété" ! À ce saint nom, Myrrha baisse les yeux et reconnaît son crime.
Le char de la Nuit roulait dans l’ombre et le silence. Le sommeil suspendait les travaux et les peines des mortels. La fille de Cinyras veille, et brûle d’un feu qu’elle ne peut dompter. En proie à cette passion fatale, tantôt elle désespère, et tantôt elle veut tout oser. Elle rougit, elle désire, et ne sait à quel parti s’arrêter. Comme, près de sa racine, profondément par la hache entamé, l’arbre qui n’attend plus qu’un dernier coup, gémit, chancelle, ne sait de quel côté son poids va l’entraîner, et de tous côtés fait craindre son immense ruine : telle, profondément blessée, Myrrha sent s’égarer son esprit agité de mouvements divers. Elle forme tantôt un dessein, tantôt un autre : enfin, elle ne voit plus de repos pour elle et de remède a son mal que dans la mort. Elle se lève, elle veut de ses propres mains terminer sa triste destinée ; et soudain à une poutre attachant sa ceinture : "Adieu, dit-elle, cher Cinyras ! Puissiez-vous ne pas ignorer la cause de ma mort" ! Elle dit, et déjà elle attachait à son cou le funeste tissu.
Mais des murmures confus ont frappé les oreilles de sa nourrice, qui repose près de son appartement. La vieille se lève, ouvre la porte, voit les funèbres apprêts, s’écrie, meurtrit son sein, arrache et déchire la ceinture fatale. Elle pleure ensuite, embrasse Myrrha, et veut enfin connaître la cause de son désespoir.
Myrrha se tait, immobile, et les yeux baissés, accusant en secret le zèle pieux qui vient retarder son trépas. La nourrice redouble ses prières, et découvrant sa tête blanchie par les ans, son sein aride et flétri, elle la conjure par les soins qu’elle prit d’elle au berceau, par ce sein dont le lait fut son premier aliment, de confier son secret à son amour, à sa foi. Myrrha soupire, se détourne, et gémit. La nourrice la presse encore de rompre le silence : "Parlez, dit-elle, et souffrez que je vous sois utile. Ma vieillesse, encore active, ne peut m’empêcher de vous servir. Si l’amour est le mal qui fait votre tourment, je trouverai dans les plantes et dans des paroles magiques un remède certain. Si par quelque maléfice vos esprits sont troublés, j’emploierai pour vous guérir les charmes les plus puissants. Si la colère des dieux s’est appesantie sur vous, on peut les apaiser par des sacrifices. Que dois-je craindre encore, et qui peut vous affliger ? Tout vous rit ; la fortune de votre maison est à l’abri des revers. Votre mère vit, ainsi que votre père heureux de votre amour ".
Au nom de son père, Myrrha pousse un profond soupir. La nourrice ne soupçonne encore aucun crime ; mais elle attribue ce soupir à l’amour. Elle insiste, elle conjure Myrrha de rompre le silence. Elle la prend en pleurant sur ses genoux chancelants ; elle la serre dans ses bras par l’âge affaiblis.
"Je le vois, dit-elle, vous aimez. Mes services vous seront utiles ; bannissez toute crainte. Je saurai vous cacher de votre père". À ces mots, furieuse, égarée, Myrrha s’arrache des bras de sa nourrice, et pressant son lit de son front : "Éloigne-toi, s’écrie-t-elle, et respecte la honte qui m’accable. Éloigne-toi, ou cesse de me demander la cause de ma douleur ! Ce que tu veux savoir est un crime odieux".
La nourrice frémit, et lui tendant des bras de vieillesse et de crainte tremblants, elle se prosterne suppliante à ses pieds. Elle emploie tour à tour la prière et la crainte. Elle menace de révéler ce qu’elle a vu, le lien fatal à la poutre attaché ; elle promet au contraire de servir l’amour dont le secret lui sera confié.
Myrrha lève la tête, elle baigne de ses pleurs le sein de sa nourrice, elle veut parler, et sa voix se refuse au pénible aveu qu’elle va faire. Enfin, couvrant son front de sa robe, elle dit : "Ô trop heureuse ma mère, épouse de Cinyras" ! Elle s’arrête, et gémit. Mais la nourrice n’a que trop entendu cet aveu commencé. Tous ses membres frémissent d’horreur, et ses cheveux blanchis se hérissent sur sa tête. Elle épuise tous les raisonnements pour vaincre une passion si détestable. Myrrha reconnaît la vérité, la sagesse de ses avis ; mais elle est sûre de mourir, si elle renonce à son amour : "Vivez donc, dit enfin la nourrice ! Oui, vous posséderez... " Elle n’ose ajouter votre père ; elle se tait, et confirme sa promesse en attestant les dieux.
C’était le temps où les femmes, en longs habits de lin, célébraient les fêtes de Cérès, et offraient à la déesse les prémices des fruits et les premiers épis. Pendant les neuf jours de ces solennités, elles devaient s’abstenir de la couche nuptiale. Avec elles Cenchréis, épouse de Cinyras, assistait à la célébration des mystères sacrés.
Tandis que la reine abandonnait ainsi le lit de son époux, l’artificieuse nourrice, trouvant le roi échauffé des vapeurs du vin, lui peint sous un nom supposé une amante réelle, et vante ses attraits. Interrogée sur son âge : "C’est, dit-elle, celui de Myrrha". Elle reçoit l’ordre de l’amener. Elle rejoint Myrrha : "Réjouissez-vous, ma fille, s’écrie-t-elle, la victoire est à nous" ! Mais une joie parfaite ne remplit point le coeur de la triste Myrrha. Il est troublé de sinistres présages, et cependant elle se réjouit : tant sont grands le désordre et la confusion de ses sens !
La nuit avait ramené le silence et les ombres. Le Bouvier roulait obliquement son char entre les étoiles de l’Ourse. Myrrha marche à son crime. La lune, au front d’argent, la voit, se, détourne, et s’enfuit. De sombres nuages voilent les astres, et la nuit a caché tous ses feux. Icare, le premier, tu couvris ton visage, ainsi que ta fille Ërigone, qu’auprès de toi plaça sa piété.
Trois fois en marchant le pied de Myrrha tremble et chancelle. Trois fois un hibou funèbre semble l’avertir et la rappeler par ses cris. Sans écouter ce sinistre présage, elle avance et poursuit. L’obscurité profonde l’encourage. Ce qui lui reste de pudeur dans les ténèbres s’évanouit. D’une main, elle s’appuie sur sa nourrice ; de l’autre, qui se meut en avant dans l’ombre, elle interroge le chemin. Elle touche enfin la porte de l’appartement où repose son père : elle l’ouvre, elle entre, elle frémit. Ses genoux tremblants fléchissent : son sang s’arrête dans ses veines ; elle pâlit ; son courage l’abandonne. Plus elle est près du crime, plus le crime lui fait horreur. Elle se repent d’avoir trop osé. Elle voudrait pouvoir, sans être reconnue, revenir sur ses pas ; mais, tandis qu’elle hésite, la vieille l’entraîne par le bras, et, la conduisant près du lit de Cinyras : "Je vous la livre, elle est à vous", dit-elle, et sa main les unit.
Cinyras reçoit ainsi sa fille dans son lit incestueux. Il attribue la frayeur qui l’agite aux combats de la pudeur. Elle tremblait : il la rassure. Peut-être aussi, par un nom à son âge permis, il l’appelle : ma fille ; elle répond : mon père ! afin que rien, pas même ces noms sacrés, ne manque à leur forfait.
Myrrha sort du lit de son père, portant dans son flanc le fruit d’un inceste odieux. La nuit du lendemain voit renouveler son crime ; plusieurs autres nuits en sont les complices et les témoins. Enfin Cinyras veut voir cette amante inconnue. Un flambeau qu’il tient lui montre et sa fille et son crime. Saisi d’horreur, la parole expire sur ses lèvres ; soudain il saisit son épée suspendue auprès de son lit. Le fer brille.
Myrrha fuit épouvantée. Les ténèbres la protègent ; elle échappe à la mort. Elle erre dans les campagnes ; elle traverse celles de l’Arabie fertile en palmiers, celles de Panchaïe. Elle voit neuf fois croître et décroître le disque de Phébé. Enfin, succombant sous le poids de son sein et de ses longues courses, elle s’arrête aux champs de la Sabée. Incertaine dans les voeux qu’elle a formés, lasse de vivre, et craignant la mort, elle s’écrie : "Ô dieux ! si vous êtes touchés de l’aveu des fautes des mortels et de leur repentir, je reconnais avoir mérité ma peine, je me soumets au châtiment que m’a réservé votre colère. Mais, afin que ma vue ne souille pas les yeux des humains, si je reste sur la terre ; ni les regards des ombres, si je descends dans leur triste séjour, sauvez-moi de la vie, sauvez-moi de la mort ; et, changeant ma forme et ma figure, faites qu’en même temps je sois et ne sois plus !"
Le coupable qui se repent trouve toujours quelque divinité propice. Du moins les derniers voeux de Myrrha furent exaucés par des dieux bienfaisants. Elle parlait encore, et ses pieds s’enfoncent dans la terre ; des racines en sortent, serpentent, affermissent son corps. Nouvel arbre, ses os en font la force : leur moelle est moelle encore ; la sève monte et circule dans les canaux du sang. Ses bras s’étendent en longues branches, ses doigts en légers rameaux ; sa peau se durcit en écorce. Déjà l’arbre pressait son flanc, couvrait son sein, et, croissant par degrés, s’élevait au-dessus de ses épaules. Myrrha, impatiente, penche son cou, plonge sa tête dans l’écorce, et y cache sa douleur.
Mais, quoique en perdant sa forme, elle ait aussi perdu le sentiment, elle pleure encore ; un parfum précieux distille de l’arbre qui porte son nom, et le rendra célèbre jusque dans les siècles à venir.
Cependant le fruit d’un coupable amour avait crû, et cherchait à s’ouvrir le tronc qui renferme sa mère. Le tronc s’enfle ; Myrrha sent les douleurs de l’enfantement ; mais elle n’a plus de voix pour les exprimer, pour appeler Lucine à son secours. L’arbre en travail se recourbe, gémit, et des larmes plus abondantes semblent couler de son écorce.
La compatissante Lucine approche des rameaux ; elle y porte les mains, et prononce des mots puissants et favorables. L’arbre se fend, l’écorce s’ouvre, il en sort un enfant. À ses premiers cris, les Naïades accourent, le couchent sur l’herbe molle, arrosent son corps, et l’embaument des pleurs de sa mère. Il pourrait plaire même aux yeux de l’Envie. Il est semblable à ces Amours que l’art peint nus sur la toile animée ; et si l’on veut que l’oeil trompé s’y méprenne, qu’on donne un carquois à Adonis, ou qu’on l’ôte aux Amours.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Vénus et Adonis (X, 519-559)
Oh ! comme le temps insensible et rapide en son cours emporte notre vie ! que de nos ans qui s’écoulent la trace est passagère ! Adonis, né de son aïeul et de sa soeur, naguère enfermé dans un arbre, naguère le plus beau des enfants, bientôt adolescent, bientôt jeune homme, et chaque jour en beauté se surpassant lui-même, déjà plaît à Vénus, et va venger sa naissance et sa mère.
Un jour l’enfant ailé jouait sur le sein de la déesse. Sans y songer, d’un trait aigu, il la blesse en l’embrassant. Vénus sent une atteinte légère, repousse son fils, mais la blessure est plus vive qu’elle ne le paraît, et la déesse y fut d’abord trompée. Bientôt, séduite par les charmes d’Adonis, elle oublie les bosquets de Cythère ; elle abandonne Paphos, qui s’élève au milieu de la profonde mer ; elle cesse d’aimer Cnide, où le pêcheur ne promène jamais sur l’onde une ligne inutile ; elle déserte Amathonte, célèbre par ses métaux ; le ciel même a cessé de lui plaire. Elle préfère au ciel le bel Adonis. Elle le suit, elle l’accompagne en tous lieux : elle qui jusqu’alors aimant le repos, le frais, et l’ombre des bocages, n’était occupée que des soins de sa beauté, que de la parure qui peut en relever l’éclat ; aujourd’hui, telle que Diane, un genou nu, la robe retroussée, elle erre sur les monts et sur les rochers ; elle court dans les bois, dans les plaines ; elle excite les chiens ; elle poursuit avec Adonis une timide proie, le lièvre prompt à fuir, le cerf aux bois rameux, le daim aux pieds légers ; mais elle craint d’attaquer le sanglier sauvage ; elle évite le loup ravisseur, l’ours par sa force terrible, et le lion qui se rassasie du carnage des troupeaux.
Toi-même, Adonis, elle t’avertit ; mais de quoi servent les conseils ! Elle te conjure de ne pas exposer tes jours : "Réserve, dit-elle, ton courage contre les animaux qu’on attaque sans péril. L’audace contre l’audace est téméraire. N’expose point, cher Adonis, une vie qui m’est si chère. Ne poursuis pas ces fiers animaux par la nature armés, et crains une gloire acquise au prix de mon bonheur. Ton âge et ta beauté, qui ont triomphé de Vénus, ne pourraient désarmer ni le lion furieux, ni le sanglier au poil hérissé. Les hôtes des forêts n’ont pour être touchés de tes charmes, ni mon coeur, ni mes yeux. Les sangliers violents semblent porter dans leurs défenses la foudre inévitable. La colère du lion est plus vaste et plus terrible encore. Je hais cette race cruelle : si tu en demandes la cause, je te la dirai ; tu seras étonné de l’antique prodige d’un juste châtiment. Mais, fatiguée d’une course nouvelle et pénible pour moi, je suis hors d’haleine. Ce peuplier nous offre une ombre favorable ; ce gazon nous invite au repos. Asseyons-nous sur le gazon, à l’ombre du peuplier."
Elle dit, et s’assied ; et pressant à la fois l’herbe tendre et son amant, et reposant sa tête sur son sein, elle commence ce récit, qu’elle poursuit, qu’elle interrompt souvent par ses baisers.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Atalante et Hippomène(X, 560-739)
"Le nom d’Atalante a peut-être frappé ton oreille. Elle surpassait à la course les hommes les plus légers. Ce qu’on en raconte n’est point une fable, elle les surpassait en effet ; et on n’eût pu dire ce qu’on devait admirer davantage en elle ou sa vitesse, ou sa beauté. Un jour, par elle consulté sur le choix d’un époux, l’oracle lui répond : "Crains un époux, fuis l’hymen ; mais tu ne le fuiras pas toujours ; et sans te priver du jour, l’hymen te privera de toi-même."
"Par cet oracle épouvantée, Atalante fuyait les hommes et vivait dans les forêts ; mais, poursuivie par les voeux des prétendants, elle leur imposa cette loi : "Je ne dois appartenir qu’à celui qui m’aura vaincue à la course. Entrez en lice avec moi. Je serai le prix et l’épouse du vainqueur ; mais le vaincu périra : telle est la loi du combat."
"Cette loi était dure et cruelle ; mais tel est l’empire de la beauté, que les prétendants voulurent en foule entrer dans la carrière.
"Spectateur du combat, Hippomène était assis sur la barrière : "Et c’est à travers tant de dangers qu’on cherche une épouse ! s’écriait-il". Il condamnait l’imprudence et l’amour des concurrents. Mais il aperçoit Atalante ; elle lève son voile ; et dès qu’il la voit, telle que je suis, ou telle qu’on pourrait toi-même t’adorer sous les traits d’une femme, il est ébloui, il admire, et levant les mains, il s’écrie : "Amants, dont j’ai blâmé la flamme, pardonnez à mon erreur ; le prix auquel vous aspirez ne m’était pas connu" ! Il s’enflamme en voyant, en louant Atalante. Il fait des voeux pour qu’aucun des prétendants ne la devance à la course ; il craint de trouver un rival heureux : "Eh ! pourquoi, dit-il, ne tenterais-je pas aussi les hasards du combat ? les dieux favorisent ceux qui savent oser". Tandis qu’il parle encore, Atalante part et s’élance : l’oiseau dans son vol a moins d’agilité. La flèche que le Scythe a lancée ne fend pas plus vite les airs. Alors même les charmes d’Atalante brillent de plus d’éclat aux regards d’Hippomène. La rapidité de sa course augmente sa beauté. Sa robe flottante découvre ses pieds agiles ; sur ses épaules, ses cheveux voltigent en arrière emportés par les vents. Sous un léger tissu, son genou se dessine ou se découvre. Animée par la course, un rouge délicat nuance ses traits : telle on dirait reflétée sur l’albâtre une gaze à Sidon colorée.
"Mais tandis qu’Hippomène admire, Atalante touche le but fatal, triomphe, ceint de laurier sa tête virginale ; les vaincus gémissent et se soumettent à la loi terrible du combat.
"Cependant, sans être épouvanté du trépas qu’ils reçoivent, Hippomène s’élance, s’arrête au milieu de la lice. Là, tenant les yeux attachés sur les yeux d’Atalante : "Pourquoi, dit-il, cherchez-vous une gloire facile contre des hommes sansvertu ? Courez avec moi dans la carrière. Si je dois à la fortune la palme du combat, vous n’aurez à rougir ni de votre défaite, ni de votre vainqueur. Je suis fils de Mégarée qui règne à Oncheste, et petit-fils du dieu des mers. Mon courage n’est point au-dessous de ma noble origine ; et si je succombe, votre victoire sur Hippomène vous assure une gloire immortelle "
"Il dit, et la fille de Schénée le regarde, et son coeur est ému. Elle semble incertaine si elle doit désirer de vaincre, ou d’être vaincue.
"Quel dieu cruel et jaloux l’oblige, disait-elle, à rechercher mon hymen au péril du trépas ? Ah ! mon hymen est d’un moindre prix. Ce n’est pas la beauté de ce jeune étranger qui me séduit ; elle serait cependant digne de me toucher. Mais il est encore dans un âge si tendre ! Ce n’est pas lui, c’est son âge qui m’intéresse ; c’est son audace intrépide et son courage que ne peut effrayer l’aspect du trépas ; c’est le sang des dieux qui coule dans ses veines ; c’est surtout son amour et ce généreux dessein de m’obtenir par la victoire, ou de périr si le sort me refuse à ses voeux.
"Tandis que tu le peux encore, jeune étranger, éloigne-toi. Fuis un hymen sanglant. La recherche de ma main est funeste et terrible. Il n’est point de princesse qui, plus heureuse qu’Atalante, refuse de s’unir à toi par les plus doux liens. Mais d’où naît ce tendre intérêt que je prends à son sort, lorsque tant d’autres princes ont déjà succombé ? Qu’il meure, s’il le veut, puisque ces tragiques exemples n’ont pu l’épouvanter ; qu’il meure, puisqu’il est si las de vivre.
"Il mourra donc parce qu’il a voulu vivre pour moi ! un indigne trépas deviendra le prix de son amour ! Ah ! ma victoire sera cruelle et peu digne d’envie. Mais cependant qu’on n’accuse que lui... Puissent les dieux te faire renoncer au danger où tu cours ! ou si ta raison t’abandonne, que tes pieds soient donc plus vites que les miens ! Malheureux Hippomène ! pourquoi m’as-tu connue ! Tu méritais de vivre ; et si, moins infortunée, les destins jaloux ne me défendaient l’hymen, toi seul aurais fixé mon sort et fait ma destinée."
"Elle dit, et déjà, par l’Amour d’un premier trait blessée, elle désire, et ignore ; elle aime, et ne sait pas encore ce que c’est que l’amour.
Mais déjà le peuple et le père d’Atalante demandent par leurs cris que la course commence. Alors le petit-fils de Neptune m’invoque, et m’adresse cette prière : "Ô Cythérée, soutiens mon courage, préside à mon entreprise, et protège des feux que tu viens d’allumer". Les Zéphyrs favorables m’apportent ses voeux ; je vois et je plains ses dangers. Mais les secours étaient pressants : un moment pouvait perdre Hippomène.
"Il est à Chypre, dans le vallon le plus fertile, un champ que les habitants de l’île ont appelé champ de Tamasus, et que leurs ancêtres m’ont consacré en l’ajoutant aux terres qui dotent mes autels. Au milieu de ce champ s’élève un arbre dont les bruyants rameaux agitent des feuilles et des pommes d’or. J’avais, sans dessein, cueilli trois de ces pommes ; je les tenais encore : invisible pour tout le monde, excepté pour Hippomène, je l’aborde, je lui remets ces fruits, et de ce don je lui prescris l’usage.
Les trompettes avaient donné le signal. Hippomène et Atalante s’élancent de la barrière. Une égale ardeur les anime ; leurs pieds légers volent sur l’arène et l’effleurent sans la toucher. On dirait qu’ils pourraient courir à pied sec sur la profonde mer, ou sur les moissons de Cérès, sans courber les épis. Les spectateurs applaudissent ; ils excitent Hippomène ; ils s’écrient : "Courage, jeune étranger ! presse tes pas, sers-toi de toutes tes forces ; hâte ta course, et tu vaincras". Peut-être en ce moment, Atalante n’est-elle pas moins flattée de cette faveur publique que le héros qui en est l’objet. Ah ! combien de fois, trop légère, et redoutant de vaincre, elle retarda son élan trop rapide ! combien de fois tournant la tête pour voir l’étranger, elle reprit à regret sa course vers le but fatal !
"Déjà de fatigue accablé, le fils de Mégarée ne tirait plus qu’une haleine pénible de sa bouche desséchée. Il se voyait encore bien loin du terme de la lice. Alors il lance dans l’arène une des pommes d’or. Atalante s’étonne, admire, saisit l’or qui roule. Hippomène la devance, les spectateurs applaudissent, et leurs cris remplissent les airs. Mais, reprenant sa course rapide, Atalante répare le temps qu’elle a perdu : Hippomène est derrière elle. Il jette un second fruit ; elle y court, le ramasse, revole, et le fils de Mégarée est encore devancé. Déjà le but n’était plus éloigné : "Maintenant,, s’écrie Hippomène en s’adressant à moi, déesse, qui m’as fait ces dons, sois-moi favorable". Il dit, et lance obliquement et au loin son dernier fruit dans la carrière.
Atalante, incertaine, paraît hésiter ; j’excite son désir ; elle se détourne, elle court après le fruit roulant, et le saisit ; je le rends plus pesant dans ses mains. Retardée par ce poids et par le détour qu’elle a fait, Atalante est vaincue ; et, pour ne pas rendre ce récit plus long que la course, Hippomène triomphe. Atalante est sa conquête et son épouse.
"Dis-moi, bel Adonis, ne méritais-je pas sa reconnaissance et son encens ? Oubliant mes bienfaits, l’ingrat négligea de m’offrir son encens et ses voeux. Indignée de ce mépris, voulant venger le droit de mes autels, et ne pas les voir, dans l’avenir, sans culte et oubliés, je vouai à ma vengeance les deux coupables époux.
"Ils passaient un jour près du temple qu’au fond d’un bois sacré, Échion fit bâtir à la puissante mère des dieux : la fatigue d’un long voyage les invitait au repos. J’allume dans leurs sens des feux hors de saison.
"Près du temple, taillé dans le roc, et recevant une faible lumière, est une grotte profonde, asile consacré, ou les prêtres ont déposé les simulacres en bois des dieux antiques. Hippomène pénètre dans cet antre avec son épouse. Ils le profanent, et les dieux détournent leurs regards. La déesse au front couronné de tours allait précipiter les coupables dans les ondes du Styx. Mais ce châtiment paraît trop doux à sa vengeance. Soudain l’ivoire de leur cou de crins fauves se hérisse. Leurs doigts s’arment d’ongles durs et tranchants. Leurs bras en pieds sont transformés. Le poids entier de leur corps sur leur sein tombe et se réunit. Une longue queue se traîne sur leur trace. La colère sur leur front imprime ses traits. Ils ne parlent plus, ils rugissent. Leurs palais sont les antres et les forêts. Lions terribles aux humains, ils mordent le frein de Cybèle, qui les soumet et les attelle à son char.
"Fuis-les, cher Adonis ; fuis, avec eux, tous ces monstres sauvages, qui, sans craindre la poursuite du chasseur, lui présentent un front menaçant, et le défient au combat. Ah ! crains que ton courage ne nous perde tous deux." Elle dit, et sur un char attelé de cygnes s’élève dans les airs. Mais le courage rejette les conseils timides. Les limiers d’Adonis poursuivaient un sanglier farouche, forcé dans sa retraite, et déjà prêt à sortir de la forêt. Le jeune fils de Cinyras l’atteint et le blesse d’un trait obliquement lancé. Le monstre furieux secoue le dard ensanglanté, poursuit le jeune chasseur tremblant qui fuit, et cherchait un asile ; il lui plonge dans l’aine ses terribles défenses, le jette et le roule expirant sur l’arène
Sur son char fendant encore les airs, Vénus n’avait point atteint le rivage de Chypre. Les gémissements d’Adonis frappent son oreille. Elle dirige vers lui ses cygnes et son char ; et le voyant du haut des airs, sans vie, baigné de son sang, elle se précipite, arrache ses cheveux, frappe et meurtrit son sein.
Après avoir longtemps accusé les Destins : "Il ne sera point, s’écria-t-elle, tout entier soumis à vos lois. Le nom de mon cher Adonis et les monuments de ma douleur auront une durée éternelle. Sa mort, tous les ans pleurée dans des fêtes solennelles, rappellera mes pleurs. Le sang d’Adonis en fleur sera changé. Si, jalouse de Mentha, Proserpine put changer cette nymphe en plante de son nom, ne pourrais-je pas opérer le même prodige en faveur de mon amant" ! Elle dit, et arrose de nectar ce sang qui s’enfle, pareil à ces bulles d’air que la pluie forme sur l’onde. Une heure s’est à peine écoulée, il sort de ce sang une fleur nouvelle, que la pourpre colore, et qui des fruits de la grenade imite l’incarnat. Mais cette fleur légère, sur sa faible tige, a peu de durée ; et ses feuilles volent jouet mobile du vent qui l’a fait éclore, et qui lui donne son nom.
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