Livre des Métamorphoses : Penthée

Les Métamorphoses livre trois

D’Hermès à Ovide.

Lug Alc

Les Métamorphoses d’Ovide, récit mythologique et hermétique de la génèse ; alchimie de l’énergie vitale et de ses transmutations.
Cette aventure s’étant répandue dans toutes les villes de la Grèce, rendit plus célèbre le nom de Tirésias, et donna plus de crédit à ses oracles.
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22. Livre des Métamorphoses : Penthée
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Livre des Métamorphoses d’Ovide : Penthée (III, 511-563)

Cette aventure s’étant répandue dans toutes les villes de la Grèce, rendit plus célèbre le nom de Tirésias, et donna plus de crédit à ses oracles. Le fils d’Échion, Penthée, qui méprisait les dieux, seul osa dédaigner son savoir fatidique. Il le raillait sur la perte de sa vue, et sur le sujet qui provoqua la vengeance de Junon. Alors le vieil augure secouant sa tête ornée de cheveux blancs : "Que tu serais heureux, dit-il, si privé comme moi de la lumière des cieux, tu pouvais ne pas voir les mystères de Bacchus ! Un jour viendra, et déjà je pressens qu’il s’approche, où le jeune fils de Sémélé paraîtra dans ces lieux. Si ton encens ne fume sur ses autels, tes membres seront déchirés en lambeaux ; et ton sang souillera les forêts, et les mains de ta mère, et les mains de tes soeurs. Mais cette prédiction s’accomplira ; oui, tu oseras refuser au nouveau dieu les honneurs immortels ; et trop tard tu te plaindras qu’un aveugle ait pu si bien lire au livre des destins".

Il dit, et le fils d’Échion le chasse avec mépris. Mais la prédiction du vieillard va bientôt s’accomplir. Bacchus arrive, et au loin tous les champs retentissent de hurlements sacrés ; la foule se précipite au devant de ses pas ; ensemble confondus les mères, les époux, les enfants, et le peuple, et ses chefs, s’empressent à ces nouvelles solennités. "Dignes enfants de Mars, ô Thébains ! s’écrie Penthée, quelle fureur a saisi vos esprits ? le bruit de l’airain frappé contre l’airain, ces flûtes recourbées, et tous ces vains prestiges ont-ils tant de pouvoir ? Quoi ! vous que n’ont point effrayés le glaive des combats, la trompette guerrière, et les bataillons hérissés de dards, vous céderiez aux cris insensés de ces femmes, à ce vil troupeau qu’agite le délire du vin et le bruit des tambours ? n’êtes-vous plus ces vieux soldats qui, traversant les vastes mers, vinrent dans ces contrées fonder une nouvelle Tyr, et transporter leurs pénates errants ? livrerez-vous vos dieux sans les défendre ? et vous, jeunes Thébains, dont l’âge approche plus du mien, vous à qui sans doute le thyrse convenait moins que le fer, le pampre que le casque."

"Souvenez-vous encore, je vous en conjure, du sang dont vous sortez ! Imitez la belliqueuse audace du dragon qui périt pour défendre son antre et la fontaine de Mars. Ah ! combattez du moins pour votre gloire ! Le dragon vainquit des guerriers valeureux, et vous n’avez devant vous qu’une troupe lâche et efféminée. Soutenez l’honneur de votre race ! et si, par la loi des destins, Thèbes doit périr, que ses murs s’écroulent retentissant sous les coups du bélier, sous l’effort des combattants, au bruit du fer, au milieu de la flamme ! Alors nous n’aurons point à rougir de nos malheurs ; alors nous pourrons déplorer notre destin sans chercher à le cacher. Mais la cité de Cadmus serait-elle donc subjuguée par un faible enfant, qui ne connut jamais les armes, ni les combats, ni l’usage des coursiers ; qui, dans sa mollesse, ne sait que parfumer ses cheveux de myrrhe, les couronner de lierre, se revêtir de pourpre et d’habits tissus d’or ! Cessez de le suivre, et je vais le contraindre d’avouer la supposition de sa naissance, et la fausseté de ses mystères. Acrisius aura donc eu le courage de mépriser cet imposteur sacré ; il lui aura fermé les portes d’Argos ; et cet étranger ferait aujourd’hui trembler Penthée et les Thébains ! Allez, que rien ne vous arrête ! (et il commandait à ses compagnons) saisissez le méprisable chef de cette troupe ; amenez-le devant moi chargé de fers, et que mes ordres soient promptement exécutés".

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Les matelots tyrrhéniens (III, 564-733)

Il dit : cependant Cadmis, aïeul de Penthée ; Athamas, son oncle, et tous les siens, condamnent ce discours impie, et vainement s’efforcent de le détourner de sa résolution : leurs sages conseils irritent sa fureur ; elle s’accroît des efforts mêmes qu’ils font pour la calmer. Tel j’ai vu le torrent rouler plus lentement, et avec moins de fracas, son onde dans les champs ouverts à son passage ; mais si des arbres, si des rochers l’arrêtent dans son cours, sa violence s’accroît encore de cet obstacle : il s’enfle, mugit, et furieux précipite ses flots.

Bientôt les soldats reviennent couverts de sang et de blessures. Penthée leur demande ce qu’ils ont fait de Bacchus : "Nous ne l’avons point vu, répondent-ils ; mais voici un de ses compagnons, ministre de ses mystères sacrés" ; et ils lui livrent enchaîné cet homme qui avait quitté l’Étrurie pour suivre le nouveau dieu.

Penthée lance sur lui de farouches regards, et diffère à peine son supplice. "Tu périrais, s’écrie-t-il, et ta mort servirad’exemple à tes pareils. Dis-moi ton nom ; quels sont tes parents ? quelle est ta patrie ? et pourquoi t’es-tu fait le ministre de cette fausse divinité ?" Le captif répond sans se troubler :

"Mon nom est Acétès ; mon pays, la Méonie ; je suis né de parents obscurs ; mon père ne m’a laissé ni champs que retournent les taureaux infatigables, ni troupeaux chargés d’une riche toison. Il fut aussi pauvre que moi ; il s’occupait à tendre des pièges aux avides poissons, et à les prendre bondissants au fer dont il armait sa ligne. Son métier était toute sa fortune ; lorsqu’il me l’eut enseigné : "Héritier et successeur de mes travaux, dit-il, reçois toutes les richesses que je possède". Et en mourant il ne me laissa que les eaux pour héritage ; c’est ce que je puis appeler le seul bien de mes pères. Bientôt las de vivre, toujours retenu sur les mêmes rochers, j’appris à gouverner le timon, j’observai l’astre pluvieux de la chèvre Amalthée, les Pléiades, les Hyades, la grande Ourse ; je connus les maisons des vents et les ports amis des matelots.

"Un jour que je naviguais vers l’île de Délos, je fus forcé de relâcher à Naxos : la rame propice me conduit au rivage ; j’y descends d’un pied léger, et je foule le sable humide qui le couvre. La nuit venait de replier ses voiles ; l’orient brillait des premières clartés de l’aurore : je me lève ; je commande aux nautoniers d’apporter de l’eau vive ; je montre le chemin des fontaines ; et cependant du haut d’un rocher j’observe le ciel, et je recueille la promesse des vents ; je retourne au rivage, j’appelle mes compagnons : "Me voici", s’écria le premier Opheltès. Il amenait un enfant d’une beauté ravissante, et qu’il avait surpris dans un champ solitaire : cet enfant semble le suivre à peine ; il chancelle appesanti de sommeil et de vin. J’observe l’éclat de sa figure, son air, son maintien ; je ne reconnais rien en lui qui soit d’un mortel ; je le sens, et m’écrie : "Compagnons ! je ne sais quelle divinité se cache sous les traits de cet enfant ; mais, je n’en doute point, ses traits annoncent la présence d’un dieu. Ô toi, qui que tu sois, daigne nous protéger ; rends-nous la mer favorable, et pardonne à mes compagnons de t’avoir méconnu". — "Cesse de l’implorer pour nous", reprend Dyctis, Dyctis de tous le plus agile pour monter à la cime des mâts et pour en redescendre ; Lybis, le blond Mélanthus, qui veille à la proue ; Alcimédon, Épopée, dont la voix excite les nautoniers, et commande aux rames le mouvement et le repos, tous se déclarent contre mon avis ; tant est grand chez eux l’aveugle désir d’une injuste proie ! "Non, m’écriai-je alors, je ne souffrirai point que notre vaisseau soit souillé par un sacrilège ; et plus que vous ici j’ai le droit de commander". Mais je résistais en vain : le plus emporté, le plus audacieux de cette troupe impie, Lycabas, banni de l’Étrurie pour un meurtre qu’il avait commis, me frappe à la gorge d’un poing ferme et nerveux ; et si je n’eusse été retenu par un câble propice, je serais tombé sans connaissance dans la mer.

"La troupe mutinée applaudit à cette extrême violence. Mais enfin Bacchus (car c’était Bacchus lui-même), comme si les clameurs des matelots eussent interrompu son sommeil, et dégagé ses sens de la vapeur du vin : "Que faites-vous ? dit-il, pourquoi ce tumulte et ces cris ? comment me trouvé-je au milieu de vous ? et dans quels lieux prétendez-vous me conduire ?" — "Ne craignez rien, répond celui qui était à la proue : faites-nous connaître les bords où vous voulez descendre, nous vous y conduirons".— "Tournez, dit le dieu, vos voiles vers l’île de Naxos : c’est là qu’est ma demeure, et vous y trouverez un sol hospitalier".

Les traîtres jurent par la mer et ses divinités qu’ils vont obéir : ils m’ordonnent de déployer les voiles, et de cingler vers l’île de Naxos. Elle était à droite ; à droite je dirige le vaisseau : "Insensé ! s’écrie-t-on de toutes parts ; Acétès, quelle fureur t’aveugle ! tourne à gauche". La plupart me font connaître leur dessein par des signes ; plusieurs me l’expliquent à l’oreille ; je frémis : "Qu’un autre, m’écriai-je, prenne le gouvernail, je cesse de prêter mon ministère au crime et à ses artifices". Un murmure général s’élève contre moi : "Crois-tu, dit Éthalion, qu’ici le salut de tous de toi seul va dépendre ?" et soudain il vole au gouvernail, commande à ma place, s’éloigne de Naxos, et tient une autre route.

Alors le dieu, comme s’il feignait d’ignorer leurs complots, du haut de la poupe regarde la mer, et affectant des pleurs : "Nochers, dit-il, où sont les rivages que vous m’aviez promis ? où est la terre que je vous ai demandée ? comment ai-je mérité ce traitement ? est-ce donc pour vous une grande victoire si, dans la force de l’âge, réunis tous contre un seul, vous trompez un enfant" ! Cependant je pleurais : l’impie nautonier riait de mes larmes, et la rame fendait les flots à coups précipités.

"Thébains ! j’en atteste Bacchus, et il n’est point de dieu plus puissant que Bacchus. Les faits que je vais raconter sont aussi vrais qu’ils sont peu vraisemblables. Le vaisseau s’arrête au milieu des flots, comme s’il eût été à sec sur le rivage. Les nautoniers surpris continuent d’agiter leurs rames. Toutes les voiles sont déployées. Inutiles efforts ! le lierre serpente sur l’aviron, l’embrasse de ses noeuds et le rend inutile ; ses grappes d’azur pendent aux voiles appesanties. Alors Bacchus se montre le front couronné de raisins : il agite un javelot que le pampre environne ; autour de lui couchés, simulacres terribles, paraissent des lynx, des tigres, et d’affreux léopards.

Soudain, frappés de vertige, ou saisis de terreur, les nautoniers s’élancent dans les flots. Médon est le premier dont le corps resserre en arc, se recourbe, et noircit sous l’écaille : Quel prodige te transforme en poisson, lui criait Lycabas ? et déjà la bouche de Lycabas ouverte s’élargissait sous de larges naseaux. Lybis veut de sa main agiter la rame qui résiste, et sa main se retirant, en nageoire est changée. Un autre veut du lierre débarrasser les cordages, mais il n’a plus de bras, il tombe dans les flots, et les sillonne de sa queue en croissant terminée. On les voit tous dans la mer bondissant : de leurs naseaux l’eau jaillit élancée ; ils se plongent dans l’élément liquide, reparaissent à sa surface, se replongent encore, nagent en troupe, jouent ensemble, meuvent leurs corps agiles, aspirent l’onde et la rejettent dans les airs.

De vingt que nous étions je restais seul, pâle, glacé, tremblant. Le dieu me rassure à peine par ces mots : "Cesse de craindre, et prends la route de Naxos". J’obéis ; et arrivé dans cette île, je m’empresse aux autels de Bacchus, et j’embrasse ses mystères sacrés".

"J’ai longtemps écouté, reprit le fils d’Échion, le long artifice de tes discours, pour voir si ce retard pourrait vaincre ma colère. Amis, saisissez cet imposteur, et, par les tourments les plus cruels, faites-le descendre chez les morts". Soudain on entraîne Acétès ; on l’enferme dans une affreuse prison ; et tandis qu’on prépare contre lui le fer et la flamme, instruments de son supplice, d’elle-même, dit-on, la porte de sa prison fut ouverte ; et, sans être détachés, les fers tombèrent de ses mains.

Cependant le fils d’Échion persiste. Il n’ordonne plus d’aller, il court lui-même d’un pas rapide sur le Cithéron, où vont se célébrer les mystères de Bacchus, mont sacré, qui déjà des cris des Bacchantes au loin retentissait. Tel qu’un coursier ardent, quand l’airain sonore de la trompette guerrière a donné le signal, frémit et respire le feu des combats, tel s’émeut Penthée quand les cris des Ménades remplissent les airs, et sa fureur s’anime au bruit confus de leurs longs hurlements.

Vers le milieu du mont est un vaste champ qu’embrassent les forêts ; mais dans son enceinte on ne découvre aucun arbre qui soit un obstacle à la vue. C’est là que, d’un oeil profane, Penthée regarde les mystères sacrés. Agavé, sa mère est la première qui l’aperçoit ; et soudain, de fureur transportée, elle lui lance son thyrse, et s’écrie : "Io ! voyez, mes soeurs, cet énorme sanglier qui erre dans nos campagnes : c’est moi qui vais le frapper". Elle dit : les Bacchantes accourent, se rassemblent, et, rendues furieuses par le dieu qui les agite, s’élancent sur lui. Il fuit, il tremble, il ne menace plus. Déjà même il se condamne, il reconnaît son crime ; déjà blessé, il s’écriait : "Autonoé, secourez-moi ! ayez pitié du fils de votre soeur ; je vous en conjure par l’ombre d’Actéon". Mais Autonoé ne se souvient plus de son fils Actéon. Elle arrache le bras qui l’implore ; Ino déchire l’autre. Infortuné ! il n’a plus de main qu’il puisse tendre à sa mère ; il lui montrait son corps sanglant et déchiré : "Voyez, s’écriait-il, ô ma mère, voyez" ! Mais Agavé ne peut le reconnaître. Elle jette d’affreux hurlements, secoue sa tête et ses cheveux abandonnés aux vents ; et d’une main au carnage échauffée, elle enlève la tête deson fils et s’écrie : "Io ! Accourez, ô mes compagnes ! cette victoire m’appartient". Alors ces femmes cruelles dispersent ses membres sanglants. Telles, mais moins rapidement, détachées par le vent froid de l’automne, les feuilles volent dans les forêts.

Instruites par ce terrible exemple, les Thébaines célèbrent avec ardeur les fêtes de Bacchus, font fumer l’encens sur ses autels, et révèrent ses mystères sacrés.