Livre des Métamorphoses : Pallas et Arachné

Les Métamorphoses livre Six

D’Hermès à Ovide.

Lug Alc

Les Métamorphoses d’Ovide, récit mythologique et hermétique de la génèse ; alchimie de l’énergie vitale et de ses transmutations.
ARGUMENT. Métamorphoses d’Arachné en araignée ; d’Hémus et de Rhodope en montagnes ; de la reine des Pygmées en grue ; d’Antigone en cigogne ; des filles de Cinyre en pierres ; de Niobé en rocher ; des paysans de Lydie en grenouilles ; de Térée en huppe ; de Progné en hirondelle ; de Philomèle en rossignol ; de Marsyas, écorché par Apollon, en fleuve. Épaule d’ivoire de Pélops. Enlèvement d’Orythie. Zéthès et Calaïs.
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32. Livre des Métamorphoses : Pallas et Arachné
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Livre des Métamorphoses d’Ovide : Pallas et Arachné (VI, 1-145)

Pallas avait écouté ce récit et ces chants ; elle avait approuvé la vengeance des neuf Soeurs : "Mais ce n’est pas assez de louer, dit-elle ensuite en elle-même ; je dois mériter d’être louée à mon tour, et ne pas souffrir qu’on méprise impunément ma divinité". Alors elle se rappelle l’orgueil de la lydienne Arachné, qui se vante de la surpasser dans l’art d’ourdir une toile savante. Arachné n’était illustre ni par sa patrie, ni par ses aïeux : elle devait tout à son art. Natif de Colophon, Idmon, son père, humble artisan, teignait les laines en pourpre de Phocide. Née dans un rang obscur, assortie à cet époux vulgaire, sa mère n’était plus. Cependant, malgré son origine, et quoiqu’elle habitât la petite ville d’Hypaepa, Arachné, par son travail, s’était fait un nom célèbre dans toutes les villes de la Lydie.

Souvent les Nymphes de Tmole descendirent de leurs verts coteaux ; souvent les Nymphes du Pactole sortirent de leurs grottes humides pour admirer son art et ses travaux. On aimait à voir et les chefs-d’oeuvre qu’elle avait terminés, et les trames que sa main ourdissait encore avec plus de grâce et de légèreté.

Soit qu’elle trace à l’aiguille les premiers traits ; soit qu’elle dévide la laine en globes arrondie ; soit que, mollement pressés, de longs fils s’étendent imitant, par leur blancheur et leur finesse, des nuages légers ; soit que le fuseau roule sous ses doigtsdélicats ; soit enfin que l’aiguille dessine ou peigne sur sa trame, on croirait reconnaître l’élève de Pallas. Mais Arachné rejette cet éloge. Elle ne peut souffrir qu’on lui donne pour maîtresse une immortelle : "Qu’elle ose me disputer le prix, disait-elle ! si je suis vaincue, à tout je me soumets".

Pallas irritée prend les traits d’une vieille. Quelques faux cheveux blancs ombragent son front, et sur son bâton elle courbe une feinte vieillesse.

Elle aborde Arachné, et lui tient ce discours : "On a tort de mépriser et de fuir les vieillards. L’expérience est le fruit des longues années. Ne rejetez pas mes conseils. Ayez, j’y consens, l’ambition d’exceller parmi les mortelles, dans votre art ; mais cédez à Pallas. Invoquez l’oubli de votre orgueil téméraire, de vos superbes discours, et la déesse pourra vous pardonner".

Arachné jette sur elle un regard irrité. Elle quitte l’ouvrage qu’elle a commencé, et retenant à peine sa main prête à frapper, et la colère qui anime ses traits : "Insensée, dit-elle à la déesse qu’elle ne reconnaît pas, le poids de l’âge qui courbe ton corps affaiblit aussi ta raison. C’est un malheur pour toi d’avoir vécu si longtemps. Que ta fille, ou ta bru, si tu as un fille, si tu as une bru, écoutent tes leçons. Je sais me conseiller moi-même ; et, pour te convaincre que tes remontrances sont vaines, apprends que je n’ai point changé d’avis. Pourquoi Minerve refuse-t-elle d’accepter mon défi ? pourquoi ne vient-elle pas elle-même me disputer le prix ?"

"Elle est venue" ! s’écria la déesse : et soudain, dépouillant les traits de la vieille, elle lui montre Pallas. Les Nymphes la saluent. Les femmes de Lydie s’inclinent avec respect devant elle. Arachné seule n’est point émue ; elle rougit pourtant. Un éclat subit a teint involontairement ses traits, et s’est bientôt évanoui, pareil à l’air qui se teinte de pourpre au lever de l’Aurore, et qu’on voit blanchir aux premiers feux du jour.

Emportée par le désir d’une gloire insensée, elle persiste dans son entreprise, et court à sa ruine. La fille de Jupiter accepte le défi ; et renonçant à donner des conseils inutiles, elle s’apprête à disputer le prix. Aussitôt l’une et l’autre se placent de différents côtés. Elles étendent la chaîne de leurs toiles, et l’attachent au métier. Un roseau sépare les fils. Entre les fils court la navette agile. Le peigne les rassemble sous ses dents, et les frappe, et les resserre. Les deux rivales hâtent leur ouvrage. Leurs robes sont rattachées vers le sein. Leurs bras se meuvent avec rapidité ; et le désir de vaincre leur fait oublier la fatigue du travail.

Dans leurs riches tissus, elles emploient les couleurs que Tyr a préparées ; elles unissent et varient avec art leurs nuances légères : tel brille, en décrivant un cercle immense dans la nue, cet arc que de ses rayons le soleil forme sous un ciel orageux ; il brille de mille couleurs : mais l’oeil séduit n’en peut saisir l’accord imperceptible, et séparer les nuances, qui semblent en même temps se distinguer et se confondre. Telle est la délicatesse de leur travail. Sous leurs doigts, de longs fils d’or s’unissent à la laine, et sur leurs tissus elles représentent des faits héroïques.

Pallas peint sur le sien le rocher de Mars, et le différend qu’elle eut avec Neptune sur le nom que porterait la ville de Cécrops. Les douze grands dieux sont assis sur des trônes élevés ; ils brillent de tout l’éclat de l’immortalité. Leurs traits indiquent leur rang et leur grandeur. Au milieu d’eux, Jupiter porte sur son front la majesté suprême du monarque de l’univers. Neptune est debout. Il frappe le rocher de son trident, et de ses flancs ouverts s’élance un coursier vigoureux. C’est par ce prodige qu’il prétend au droit de nommer cette antique contrée. La déesse se peint elle-même, armée de sa lance et de son bouclier. Le casque brille sur sa tête, et la redoutable égide couvre son sein. De sa lance elle frappe la terre, qui soudain produit un olivier riche de son feuillage et de ses fruits. Les dieux admirent ; et Pallas, par sa victoire, termine la dispute, et couronne son travail.

Mais afin que sa rivale apprenne, par l’exemple, ce qu’elle doit attendre de son audace insensée, elle représente dans les angles de son tissu quatre combats pareils. Les figures sont beaucoup moins grandes ; mais elles ont toutes le caractère qui leur est propre, et l’oeil les distingue facilement.

Ici la déesse peint Hémus, roi de Thrace, et Rhodope, son épouse, qui, dans leur fol orgueil, osèrent prendre les noms de Jupiter et de Junon. Autrefois souverains, ils sont aujourd’hui deux monts couronnés de frimas.

Là, elle représente le destin déplorable de la reine des Pygmées. Elle avait osé défier l’épouse du maître des dieux. Changée en grue, elle est condamnée à faire la guerre à ses sujets.

Plus loin, elle trace l’aventure d’Antigone, qui avait eu l’audace de se comparer à Junon. Ni les murs d’Ilion, ni Laomédon, son père, ne purent la garantir du courroux de la déesse ; et, changée en cigogne, elle est encore vaine de la blancheur de son plumage.

Dans le dernier coin du tissu on voit le malheureux Cyniras embrassant, dans les marches d’un temple, ses filles, ainsi métamorphosées par Junon. Il est étendu sur le marbre, et semble le baigner de ses pleurs.

Minerve borde enfin ce tissu de rameaux d’olivier. Tel est son ouvrage : elle le termine par l’arbre qui lui est consacré.

Arachné peint sur sa toile Europe enlevée par Jupiter. L’oeil croit voir un taureau vivant, une mer véritable. La fille d’Agénor semble regarder le rivage qui fuit ; elle semble appeler ses compagnes, et craindre de toucher, d’un pied timide, le flot qui blanchit, gronde, et rejaillit à ses côtés.

Elle peint Astérie résistant, mais en vain, à l’aigle qui cache Jupiter ; Léda, qui, sous l’aile d’un cygne, repose dans les bras de ce dieu ; ce dieu, qui, sous les traits d’un satyre, triomphe de la fille de Nyctéus [Antiope] et la rend mère de deux enfants ; qui trompe Alcmène sous les traits d’Amphytrion ; qui devient or avec Danaé, feu pur avec Égine, berger pour Mnémosyne, et qui, serpent, rampe et se glisse aux pieds de la fille de Déo.

Et toi, Neptune, aussi, elle te peint auprès de la fille d’Éole, sous les traits d’un taureau. Tu plais à la mère des Aloïdes, sous la figure du fleuve Énipée ; faux bélier, tu trompes Bisaltis ; coursier fougueux, tu triomphes de la déesse des moissons ; mère du cheval ailé, Méduse, aux cheveux de serpent, t’aime sous la forme d’un oiseau, et Mélantho, sous celle d’un dauphin.

Elle donne aux personnages, elle donne aux lieux les traits qui leur conviennent. On voit Apollon prendre un habit champêtre, ou le plumage d’un vautour, ou la longue crinière d’un lion ; enfin, sous les traits d’un berger, il séduit Issé, fille de Macarée. Arachné n’a point oublié Érigone abusée, qui presse Bacchus caché dans un raisin ; ni Saturne, qui bondit en coursier près de Phylire, et fait naître le centaure Chiron. L’ouvrage est achevé ; la toile est ornée d’une riche bordure, où serpente en festons légers le lierre entrelacé de fleurs.

Pallas et l’Envie n’y pourraient rien reprendre. La déesse, qu’irrite le succès de sa rivale, déchire cette toile, où sont si bien représentées les faiblesses des Dieux ; et de la navette que tient encore sa main, elle attaque Arachné, et trois fois la frappe au visage. L’infortunée ne peut endurer cet affront ; dans son désespoir, elle court, se suspend, et cherche à s’étrangler. Pallas, légèrement émue, et la soutenant en l’air : "Vis, lui dit-elle, malheureuse ! vis : mais néanmoins sois toujours suspendue. N’espère pas que ton sort puisse changer. Tu transmettras d’âge en âge ton châtiment à la postérité".

Elle dit, et s’éloigne, après avoir répandu sur elle le suc d’une herbe empoisonnée. Atteints de cet affreux poison, ses cheveux tombent, ses traits s’effacent, sa tête et toutes les parties de son corps se resserrent. Ses doigts amincis s’attachent à ses flancs. Fileuse araignée, elle exerce encore son premier talent, et tire du ventre arrondi qui remplace son corps les fils déliés dont elle ourdit sa toile.

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Niobé (VI, 146-312)

La Lydie frémit de ce châtiment. La Renommée en porta le bruit dans les villes de la Phrygie, et le propagea dans tout l’univers.

Niobé, avant son hymen, et lorsqu’elle habitait encore Sipyle, dans la Méonie, avait connu la malheureuse Arachné ; mais elle apprit son malheur, qu’elle regarda comme le châtiment d’une fille vulgaire, et n’en retira pas cette leçon qu’il lui convenait de s’abaisser devant les dieux, et d’être moins superbe dans ses discours. Tout contribuait à la rendre présomptueuse et vaine ; mais quoique son amour-propre en fût flatté, ce n’étaient ni les murs bâtis aux accords de la lyre de son époux, ni le sang des dieux qui coulait dans ses veines, ni le sceptre des rois, qui l’enivraient d’un orgueilleux délire :c’étaient ses enfants ; et Niobé eût pu être la plus heureuse des mères, si elle n’eût été elle-même trop fière de ce bonheur.

La fille de Tirésias, Manto, qui connaît l’avenir, agitée par un esprit divin, prédisait un jour dans la rue de Thèbes : "Isménides, criait-elle, courez ceindre vos têtes de laurier ! empressez-vous ! offrez vos voeux ! faites fumer l’encens aux autels de Latone et de ses enfants ! C’est Latone elle-même qui vous le commande par ma voix" ! Elle dit : les Thébaines obéissent. Elles couronnent leur front du feuillage sacré. L’encens fume sur les autels, et la prière monte avec lui vers les cieux.

Cependant Niobé s’avance au milieu de sa nombreuse cour. On la reconnaît à sa robe de pourpre tissue d’or. Belle, malgré sa colère, elle agite sa tête superbe et ses cheveux sur son épaule ondoyants. Elle s’arrête, et promenant devant elle l’orgueil de ses regards : "Quelle est, s’écria-t-elle, votre folie ? pourquoi préférer ainsi les dieux qu’on vous annonce aux dieux que vous voyez ? pourquoi Latone a-t-elle des autels, tandis que j’en attends encore ? Moi ! fille de Tantale, qui seul de tous les mortels fut admis à la table des dieux ! moi, fille d’une soeur des Pléiades, et petite-fille d’Atlas, qui sur sa tête soutient l’axe des cieux ! moi, dont le père fut fils de Jupiter ! moi, dont Jupiter est encore le beau-père ! "

"Les peuples de la Phrygie sont soumis à mes lois. Je règne dans le palais de Cadmus. Ces murs, qui s’élevèrent aux accords de mon époux, et le Thébain qui les habite, reconnaissent son pouvoir et le mien. Je possède d’immenses richesses qui s’offrent partout à mes regards. J’ai les traits et la majesté d’une déesse. Ajoutez à tant d’éclat sept filles et sept fils ; ajoutez bientôt sept gendres et sept brus ; et demandez ensuite d’où peut naître mon orgueil !"

"Je ne sais pourquoi vous osez me préférer une Titanide, la fille de Céus, Latone, à qui la Terre refusa une retraite où elle pût enfanter. Votre divinité ne put trouver un asile ni dans le ciel, ni sur la terre, ni sur les mers. Elle fut exilée du monde jusqu’à ce que Délos, touchée de ses malheurs, et, pour arrêter sa course vagabonde, lui dit : "Vous errez sur la terre, comme moi sur les mers" ; et elle lui offrit son sein mobile et flottant sur les ondes. Latone y devint mère de deux enfants. Mais ce n’est que la septième partie de ceux qui me doivent le jour. Je suis heureuse : qui pourrait le nier ? Je serai toujours heureuse : qui oserait en douter ? C’est ma fécondité qui assure mon bonheur. Je suis au-dessus des revers de la fortune. Quelque bien qu’elle puisse m’ôter, elle m’en laissera toujours plus que n’en possède Latone ; et ma félicité est trop élevée pour que rien puisse désormais en borner le cours. Quand même dans ce peuple d’enfants le Destin m’en ravirait plusieurs, je ne serai jamais réduite, comme Latone, à n’en avoir que deux. Ah ! combien elle sera toujours éloignée du nombre qui me restera ! Allez donc : détachez de vos fronts ces couronnes, et cessez des sacrifices vains". Les Thébaines obéissent. Elles détachent le laurier qui ceint leurs cheveux ; elles interrompent leurs sacrifices ; mais elles continuent d’adorer la déesse en silence.

Latone est indignée. Elle se transporte sur le sommet du Cynthe, et parle ainsi à ses enfants : "C’est en vain que je suis votre mère ! c’est en vain que, fière de votre naissance, je croyais ne céder qu’à l’auguste Junon. Je doute maintenant de ma divinité. Si vous ne les protégez, on va s’éloigner des autels où, depuis tant de siècles, on m’adresse des voeux. Mais ce n’est pas tout encore. La fille de Tantale ajoute l’insulte à son impiété. Elle ose vous préférer ses enfants ; et, imitant le crime de son père, elle ose me mépriser, se comparer à moi, et flétrir ma maternité d’un reproche odieux. Je suis à peine mère, dit-elle ! Ah ! puisse-t-elle incessamment l’être moins que moi-même."

La déesse allait ajouter la prière à ce discours : "C’en est assez, dit Apollon : une plus longue plainte retarderait la vengeance" — " C’en est assez, s’écrie Diane" ! et l’un et l’autre, cachés dans un nuage, s’élancent rapidement dans les airs, et arrivent sur les remparts thébains.

Hors des portes s’étend une plaine immense, sans cesse foulée par les chevaux rapides, sans cesse aplanie par les chars qui volent sur l’arène. C’est là que s’étaient rendus les enfants de Niobé, montés sur des coursiers ardents que pare la pourpre de Tyr, et qui obéissent à des freins d’or.

Tandis qu’Ismène, le premier qui fit sentir à Niobé l’orgueil d’être mère, modérant ses coursiers écumants, tourne et retourne en cercle, il jette un cri soudain. Un trait mortel le frappe et pénètre son coeur. Sa main mourante abandonne les rênes ; il penche lentement à gauche ; il tombe, et ses yeux se couvrent des ombres de la mort.

Au bruit du trait fatal qui siffle et résonne dans l’air, Sipyle presse son coursier : tel qu’un pilote qui, présageant la tempête, à l’aspect du nuage menaçant, déploie toutes ses voiles et appelle le rivage : tel Sipyle presse sa fuite. Mais le trait inévitable le suit ; il frémit sur sa tête, s’y fixe, et sort par sa bouche sanglante. Le cou tendu, il courait penché sur son coursier. Il glisse sur la crinière, et tombe, et roule sur l’arène.

L’infortuné Phédime, et Tantale, qui porte le nom de son aïeul, après avoir terminé leur course, exerçaient à la lutte leur force et leur adresse. Ils aiment ces jeux d’une jeunesse ardente et vigoureuse. Déjà leurs seins se touchaient fortement pressés. Un même trait les atteint, les perce l’un et l’autre. En même temps ils gémissent, ils tombent ; leurs corps sont encore entrelacés. En même temps ils ferment les yeux et descendent chez les morts.

Alphénor, qui les voit expirants, se frappe, se meurtrit, accourt, soulève leurs corps glacés, veut les réchauffer, les embrasse, et meurt dans ce pieux devoir. Un trait lancé par Apollon lui perce le sein. Le fer qu’il en retire entraîne une partie du poumon. Son sang jaillit, et son âme s’évapore dans les airs.

Le jeune Damasichthon ne meurt pas d’une seule blessure. Une flèche le frappe entre le genou et les noeuds souples de son jarret nerveux. Tandis que sa main veut arracher le trait fatal, un nouveau trait l’atteint à la gorge : le sang qui s’élance avec force repousse le trait, et retombe avec lui.

Le dernier de tous, Ilionée, élève en vain ses bras vers le ciel, et lui adresse d’inutiles prières : "Pardonnez, grands dieux", s’écriait-il, ignorant qu’il n’en avait que deux à fléchir. Apollon fut ému ; mais il n’était plus temps. La flèche meurtrière était déjà lancée ; elle frappe légèrement au coeur de cet enfant, qui expire dans de moindres douleurs.

Bientôt la Renommée, les cris du peuple, et le deuil de la cour, annoncent à Niobé le meurtre rapide de ses enfants ; elle s’étonne, elle s’indigne que les Dieux aient eu tant d’audace et tant de pouvoir. En même temps elle apprend qu’Amphion, son époux, vient de terminer, par le fer, sa vie et sa douleur.

Oh ! qu’en ce moment Niobé était différente de cette reine superbe qui éloignait le peuple des autels de Latone ! Niobé, qui portait sa tête altière dans les murs de Thèbes, Niobé, enviée par les flatteurs qui formaient son cortège, de ses ennemis même pourrait maintenant obtenir la pitié. Elle presse, elle embrasse les corps glacés de ses enfants ; elle leur donne les derniers baisers. Levant ensuite vers le ciel ses bras décolorés : "Jouis, s’écrie-t-elle, cruelle Latone ! jouis de ma douleur. Assouvis ton coeur de mes larmes. Repais ce coeur barbare du sang de mes enfants. Je souffre, et tu triomphes, implacable ennemie. Tu triomphes ! Mais que dis-je ? si mon malheur est extrême, moins heureuse que moi, tu me cèdes encore ; et, après tant de funérailles, je l’emporte sur toi."

Elle parle, et déjà résonne dans l’air l’arc tendu par la main de Diane. Les Thébains ont frémi : Niobé seule est intrépide. L’excès du malheur ajoute à son audace. Couvertes de longs voiles de deuil, les cheveux épars, ses filles étaient debout rangées autour des lits funèbres de leurs malheureux frères. Soudain, l’une d’elles frappée arrache de son sein le trait déchirant, tombe sur le corps d’un de ses frères, et meurt en l’embrassant. Une autre s’efforçait de consoler sa mère infortunée ; elle parlait encore, elle expire atteinte par une invisible main. L’une tombe en fuyant ; une autre succombe à ses côtés ; une autre en vain se cache ; une autre tremble, et ne peut éviter son destin. Une seule restait. Sa mère la couvre de tout son corps, de tous ses habits, et s’écrie : "De sept filles que j’eus, ah ! laisse-m’en du moins une : je n’en demande qu’une, et la plus jeune encore !"

Mais tandis qu’elle implorait Latone, cette tendre et dernière victime expirait dans ses bras. Veuve de son époux, ayant perdu tous ses enfants, Niobé s’assied au milieu d’eux. Tant de malheurs ont épuisé sa sensibilité. Déjà le vent n’agite plus ses longs cheveux. Son sang s’est arrêté, et son visage a perdu sa couleur. Son oeil est immobile. Tout cesse de vivre en elle. Sa langue se glace dans sa bouche durcie. Le mouvement s’arrête dans ses veines. Sa tête n’a plus rien de flexible ; ses bras et ses pieds ne peuvent se mouvoir. Ses entrailles sont du marbre. Cependant ses yeux versent des pleurs. Un tourbillon l’emporte dans sa patrie. Là, placée sur le sommet d’une montagne, elle pleure encore, et les larmes coulent sans cesse de son rocher.