Livre des Métamorphoses : Le jugement des armes. Ajax

Les Métamorphoses livre Treize

D’Hermès à Ovide

Lug Alc

Les Métamorphoses d’Ovide, récit mythologique et hermétique de la génèse ; alchimie de l’énergie vitale et de ses transmutations.
ARGUMENT. Dispute des armes d’Achille entre Ajax et Ulysse ; Ajax changé en fleur. Ruine de Troie. Polydore égorgé parle roi des Thraces. Polyxène immolée sur le tombeau d’Achille. Hécube changée en chienne. Oiseaux nés des cendres de Memnon. Énée cherche le Latium. Les filles d’Anius changées en colombes. Diverses métamorphoses. Acis et Galatée ; Acis devient fleuve. Glaucus est mis au nombre des dieux de la mer.
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47. Livre des Métamorphoses : Le jugement des armes. Ajax
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Livre des Métamorphoses d’Ovide : Le jugement des armes. Ajax (XIII, 1-381)

Tous les chefs ont pris place. Les Grecs sont rangés en cercle autour d’eux. Ajax se lève, fier d’un immense bouclier : impatient et fougueux, il jette un regard farouche sur le rivage de Sigée, sur la flotte renfermée dans le port ; et, les bras levés vers les cieux :

"Ô Jupiter, s’écrie-t-il, c’est donc devant les vaisseaux que je plaide ma cause, et c’est avec Ulysse que l’on me compare, Ulysse que ces mêmes vaisseaux ont vu fuir, lorsque, prêt à les embraser, le terrible Hector ne fut repoussé que par moi ! Vaudrait-il donc mieux savoir discourir que combattre ! Il m’est aussi difficile de bien parler, qu’il l’est à Ulysse de bien agir ; et, autant je l’emporte sur lui par les armes, autant par la parole il l’emporte sur moi.

"Cependant, ô Grecs, je ne pense pas qu’il soit nécessaire de vous retracer mes exploits, vous les avez vus. Qu’Ulysse fasse donc connaître les siens, qui n’ont eu de témoins que lui seul et la nuit. Le prix que je demande est grand, je l’avoue : mais un tel concurrent en abaisse l’honneur ; il y en a peu à l’obtenir dès qu’Ulysse a osé y prétendre. Déjà même sa gloire est assez grande, puisque, quoique vaincu, l’on dira qu’il me fut comparé.

"Mais moi, si ma valeur était moins connue, je pourrais me prévaloir des droits de ma naissance. Je suis fils de Télamon, compagnon d’Alcide ravageant les murs d’Ilion ; compagnon de Jason au rivage de la Colchide. Ulysse eut pour père Éaque, qui donne des lois aux ombres silencieuses dans le noir royaume où Sisyphe roule sans cesse un énorme rocher. Le souverain des dieux reconnaît Éaque, et l’avoue pour son fils. Mais Ajax voit aussi dans Jupiter le second de ses aïeux. Que cependant ici soit estimé peu l’honneur de cette illustre origine, si je ne le partage point avec le grand Achille. Achille était fils du frère de mon père : c’est donc l’héritage d’un frère que je réclame. Mais toi ! né du sang de Sisyphe, et qui lui ressembles par tes artifices et par tes larcins, à quel titre veux-tu mêler des noms étrangers aux noms des Éacides ?

"Parce que j’ai pris les armes avant lui, sans y avoir été forcé par un dénonciateur, est-ce pour cela qu’on me refuserait ces armes ? et en jugerait-on plus digne celui qui se présenta le dernier ; celui qui, couvrant sa lâcheté d’une feinte folie, se tint éloigné des périls jusqu’à ce que le fils de Nauplius, Palamède, plus rusé qu’Ulysse, mais trop imprudent, découvrit son infâme artifice, et l’entraîna dans les combats qu’il voulait éviter ? Celui qui refusa de s’armer obtiendrait le plus noble prix de la valeur ! Et j’en serais honteusement privé, quand je peux le regarder déjà comme mon héritage, moi qui accourus aux premiers dangers !

"Et plût aux dieux que la démence d’Ulysse eût été véritable, ou du moins que la Grèce n’en eût pas soupçonné l’imposture, et que ce conseiller du crime n’eût point vu les remparts d’Ilion ! Malheureux fils de Péan, nous ne t’aurions pas perfidement abandonné dans Lemnos. Là, comme on le raconte, caché dans des antres sauvages, tu attendris les rochers par tes gémissements. Tu demandes aux dieux que le fils de Laërte reçoive le châtiment mérité : fassent les dieux que tes prières ne soient pas vaines ! Hélas ! ce héros, un des chefs de la Grèce, lié avec nous par les mêmes serments, seul héritier des flèches d’Hercule, tourmenté par un mal cruel, dévoré par la faim, n’ayant pour nourriture que la chair des oiseaux, pour vêtement que leur plumage, exerce contre les habitants de l’air ces mêmes traits réservés pour les destins deTroie. Cependant Philoctète vit encore, parce qu’il n’a point suivi Ulysse sur ces bords.

"L’infortuné Palamède aurait mieux aimé avoir été abandonné ainsi ; se souvenant trop bien que Palamède avait eu le malheur de déjouer sa folie simulée, Ulysse l’accusa de trahir la cause des Grecs. Il supposa le crime, et le prouva en montrant à nos yeux l’or que lui-même il avait enfoui dans la tente de ce guerrier. C’est ainsi que, par l’exil, ou par la mort, Ulysse affaiblit notre armée ; c’est ainsi qu’Ulysse combat, et c’est ainsi qu’il se rend redoutable.

"Fût-il plus éloquent que Nestor, il n’effacerait point à mes yeux la honte d’avoir abandonné ce vieillard dans le combat. Prêt à succomber, son coursier blessé, et le poids des ans trompant son courage, Nestor appelait Ulysse à son secours. Nestor fut trahi par son compagnon ; et ce n’est point ici un crime supposé ; le fils de Tydée sait si j’en impose ; plusieurs fois lui-même il appela Ulysse par son nom, et reprocha vainement à cet ami pusillanime sa fuite et son abandon.

"Mais les dieux tiennent toujours ouvert l’oeil de leur justice sur les actions des mortels. Bientôt Ulysse eut besoin pour lui-même du secours qu’il avait refusé à Nestor. Il méritait d’être abandonné ; il avait donné l’exemple et fait la loi. Il appelle ses compagnons, j’accours : je le vois pâle et tremblant devant la mort présente à ses regards. J’oppose aux ennemis mon vaste bouclier, il couvre son corps renversé sur l’arène, et je sauve un lâche, action sans gloire pour Ajax.

"Si tu persistes à prétendre aux armes d’Achille, viens encore aux mêmes lieux où je sauvai tes jours. Que je t’y retrouve au milieu des mêmes ennemis, avec tes blessures et ta frayeur accoutumée : cache-toi derrière mon bouclier, et là, dispute ensuite contre moi !

"Lorsque je l’eus délivré, trop blessé pour combattre et pour se soutenir, il sut trouver des forces pour la fuite, et aucune blessure ne retarda ses pieds légers. Hector paraît, et entraîne avec lui les dieux dans la mêlée. Partout où il se montre, Ulysse, tu n’es pas seul épouvanté ; les plus braves pâlissent, tant Hector apporte avec lui de terreur ! Je saisis une roche pesante et le renverse au milieu de son vaste carnage. Et comme il demandait qu’un de nous vînt se mesurer avec lui en combat singulier, c’est moi seul qui ai osé le faire ; vous avez alors fait des voeux pour mon sort, Achéens, et vos prières ont été exaucées. Voulez-vous savoir l’issue de ce combat ? sachez qu’Hector ne m’a pas vaincu.

"Voilà que les Troyens portent contre notre flotte et le fer et la flamme. Où étais-tu alors, Ulysse, avec ton éloquence ? Grecs, c’est moi qui fis de mon corps un rempart à vos mille vaisseaux, seul espoir de votre retour. Donnez les armes d’Achille pour tant de vaisseaux conservés. Et s’il m’est permis de parler sans détour, je ferai plus d’honneur à ces armes qu’elles ne m’en apporteront. Notre gloire est unie : les armes d’Achille ont plus besoin d’Ajax, qu’Ajax n’a besoin d’elles.

"Que le roi d’Ithaque oppose à mes exploits l’assassinat de Rhésus et la mort du lâche Dolon et le Palladium enlevé avec le prêtre Hélénus : il n’a rien entrepris au grand jour ; il doit tout à la nuit, et n’a rien fait sans le secours de Diomède. Si vous accordez les armes d’Achille pour prix de ces travaux obscurs, partagez-les du moins, et que Diomède ait la meilleure part. Mais pourquoi les donner à Ulysse, qui agit sans combat, dans les ténèbres, et ne sait que tromper par ses artifices un ennemi peu prévoyant ! L’or dont ce casque étincelle trahirait sa marche et ses stratagèmes au milieu des ombres de la nuit. Sa tête fléchirait d’ailleurs sous ce casque pesant. Son bras débile ne pourrait soutenir cette forte lance ; et ce bouclier, où Vulcain grava l’image entière du monde, ne convient point à une main timide qui ne semble faite que pour le larcin.

" Insensé, pourquoi demandes-tu des armes qui doivent t’accabler ? Si les Grecs trompés te les accordent, elles ne te rendront pas plus redoutable l’ennemi, mais elles offriront l’enlèvement facile d’un riche butin. Le poids de ces armes ralentira ta fuite (car c’est à fuir que tu excelles, ô le plus lâche des mortels !). Ajoute que ton bouclier, qui a vu si peu de combats, est encore entier, tandis que le mien, ouvert par mille traits, demande un successeur.

Enfin, à quoi bon discourir ? Qu’on nous mette à l’épreuve en nous faisant agir ; que l’on jette au milieu des ennemis les armes du héros ; commandez-nous d’aller les chercher et accordez-les à celui qui les rapportera.

Le fils de Télamon avait cessé de parler. Son dernier défi excite parmi les Grecs un murmure favorable. Le fils de Laërte se lève : il tient d’abord les yeux baissés vers la terre ; il regarde ensuite les chefs impatients de l’entendre. Il parle, et, dans son discours, la grâce ne masque point l’éloquence.

"Si les dieux avaient écouté vos voeux et les miens, l’héritier de ces riches dépouilles ne serait pas incertain. Achille, tu jouirais de tes armes, et nous jouirions de toi-même. Mais puisque les destins cruels nous ont envié ce bonheur (et à ces mots, il parut essayer quelques larmes), qui peut plus justement prétendre à l’armure d’Achille que celui. qui donna Achille à la Grèce ? Que l’esprit dur et grossier d’Ajax, qu’il vante lui-même, ne soit pas un titre en sa faveur ; et que mon génie, qui vous fut toujours utile, ne me nuise point aujourd’hui. Que mon éloquence, si j’ai de l’éloquence, n’irrite point l’envie, lorsque après l’avoir employée si souvent pour l’intérêt commun, je m’en sers une fois pour moi seul. On ne doit point refuser de faire usage de ses propres biens, car je regarde comme étant à peine à nous la naissance, les aïeux, et ce que nous n’avons pas fait nous-mêmes. Mais puisque Ajax se glorifie d’être l’arrière-petit-fils de Jupiter, à Jupiter aussi se rattache mon origine. Nos degrés sont égaux. Je suis fils de Laërte, et Laërte eut pour père Arcésius, né de Jupiter. Mais, parmi les miens, on ne trouve ni coupable, ni banni. Mercure, qui reconnaît ma mère pour sa fille, m’a transmis une seconde noblesse, et, des deux côtés, j’ai des dieux pour ancêtres.

"Mais ce n’est ni parce que ma mère rend ma naissance plus illustre que celle d’Ajax, ni parce que l’auteur de mes jours ne s’est point souillé du meurtre de son frère, que je demande les armes d’Achille. Ne nous jugez que sur nos actions. Que ce ne soit pas un avantage pour Ajax que Télamon soit frère de Pélée. Les degrés du sang ne doivent point fonder nos droits : c’est au mérite seul à les établir. Si cependant on voulait rechercher dans l’ordre du sang le premier héritier d’Achille, le père de ce héros, Pélée, vit encore, et Pyrrhus est fils d’Achille. Qu’on porte donc ces armes à Phthie Ou à Scyros. Teucer n’est pas moins qu’Ajax le cousin d’Achille. Mais demande-t-il ces armes ? et s’il les demandait, les obtiendrait- il ? C’est par les faits qu’il faut y prétendre. Il me sera difficile de rappeler tous les miens. Je suivrai cependant l’ordre des temps.

"Thétis, mère d’Achille, prévoyant la mort prématurée de son fils, cacha son sexe sous l’habit d’une vierge, et ce déguisement trompa les Grecs, et Ajax avec eux. C’est moi qui, parmi de frivoles atours, mêlai des armes, dont la vue devait émouvoir le courage d’un héros. Ses vêtements étaient encore ceux d’une compagne de Déidamie, quand il saisit le bouclier et l’épée : "Fils d’une déesse, m’écriai-je alors, les destins réservent à ton bras la chute de Pergame. Que tardes-tu à venir renverser ses trous et ses remparts ?" Et, saisissant sa main, je l’entraîne, et conduis un grand courage à de grandes actions. Ainsi, tout ce qu’a fait Achille, c’est à moi que vous le devez. Ainsi, croyez que c’est par ma lance que Télèphe fut abattu, que Télèphe vaincu et suppliant conserva la vie. Croyez que la ruine de Thèbes fut mon ouvrage ; que Lesbos, Ténédos, Chrysé et Cilla, villes consacrées à Apollon, devinrent ma conquête ; que j’ai pris Scyros, que j’ai fait tomber les murailles de Lyrnèse. Et, passant sous silence tant d’autres exploits, c’est moi qui ai donné à la Grèce celui qui pouvait seul vaincre Hector : c’est donc par moi que l’illustre Hector a péri. Je demande ces armes pour prix de celles qui me firent reconnaître Achille ; je lui donnai des armes pendant sa vie ; je réclame les siennes après sa mort.

"Lorsque l’injure d’un seul eut armé toute la Grèce, et que nos mille vaisseaux étaient retenus dans l’Aulide par le silence des vents, un oracle inhumain ordonnait qu’Agamemnon immolât sa fille innocente au courroux de Diane : Agamemnon refusait d’obéir ; il accusait les dieux, et le père l’emportait sur le roi. C’est moi qui fis céder sa tendresse à l’intérêt commun. Maintenant, je l’avoue, et qu’Atride ne s’offense pas de cet aveu, le succès était difficile devant un juge séduit par l’amour paternel. Mais l’intérêt des peuples de la Grèce, l’affront de son frère, et la dignité du sceptre remis dans ses mains, l’emportent enfin, et il consent qu’un peu de sang achète tant de gloire. Je suis envoyé au-devant de Clytemnestre. Il ne s’agissait plus d’exhorter, de persuader une mère : il fallait la tromper. Si Ajax eût pris ma place, nos voiles dans l’Aulide attendraient encore les vents.

"Député par les Grecs, j’entre avec audace dans les remparts de Troie. Je vois la cour superbe de Priam : elle était alors pleine de guerriers. Je parle, avec assurance, au nom de toute la Grèce, qui m’a rendu son interprète. J’accuse Pâris, je redemande Hélène et les trésors enlevés avec elle. Priam est ému, Anténor est persuadé. Mais Pâris et ses frères, et les complices de l’enlèvement d’Hélène peuvent à peine contenir leur fureur. Ménélas, tu t’en souviens, et ce jour te vit partager ce premier péril avec moi.

"Il serait trop long de rappeler tous les services que vous ont rendu ma sagesse et mon bras pendant la durée de cette longue guerre. Après les premiers combats, les Troyens se tinrent longtemps renfermés derrière leurs murailles. La carrière de Mars ne s’ouvrit plus au courage : enfin, à la dixième année, nous avons combattu. Que faisais-tu cependant, toi qui ne connais que la lance et l’épée ? Quels étaient les services alors par toi rendus ?

"Si tu cherches les miens, je dressais des pièges à l’ennemi ; je fortifiais notre camp ; je consolais le soldat, je l’exhortais à supporter patiemment les ennuis d’une si longue guerre ; j’indiquais les moyens de trouver des vivres ; j’enseignais l’art de combattre, et j’étais envoyé partout où les besoins de l’armée appelaient ma présence.

"Cependant, trompé par un songe qu’il croit envoyé par Jupiter, Agamemnon ordonne de lever le siège. L’autorité de Jupiter peut lui servir d’excuse. Mais Ajax s’oppose-t-il au départ des Grecs ? Exige-t-il que Pergame succombe ? Demande-t-il à combattre, seule gloire à laquelle il puisse prétendre ? Pourquoi n’arrête-t-il pas les soldats qui déjà regagnent les vaisseaux ? Pourquoi ne prend-il pas les armes ? Pourquoi ne donne-t-il pas l’exemple à l’armée ? Ce n’était pas trop pour celui qui ne sait que vanter ses exploits. Mais, que dis-je ? toi-même, Ajax, je t’ai vu fuir, et j’ai rougi, lorsque, tournant le dos à Troie, tu préparais les voiles pour un honteux départ. Aussitôt je m’écrie : "Que faites-vous ; où fuyez-vous ? Quelle démence vous entraîne, et vous fait abandonner Troie prête à succomber ! Qu’allez-vous remporter dans la Grèce, si ce n’est la honte, après dix ans de travaux ! " Par ce discours et par d’autres encore que l’indignation rend éloquents, je ramène les Grecs, déjà montés sur les vaisseaux, et se préparant pour le retour.

"Le fils d’Atrée convoque ses compagnons paralysés par la terreur ; même alors le fils de Télamon n’ose pas ouvrir la bouche ; et cependant Thersite avait bien osé lancer contre les rois des paroles insolentes. Je me lève, j’excite contre les Troyens les chefs indécis et troublés ; et, à ma voix, les Grecs retrouvent leur vertu. Dès ce moment, tout ce qu’Ajax a pu faire de grand devient mon ouvrage, puisque je l’ai rappelé de la fuite aux combats.

"Enfin, quel est celui des Grecs qui te vante et s’associe avec toi ! Mais Diomède me communique tous ses projets ; il écoute mes conseils, et toujours se croit sûr du succès, ayant Ulysse pour compagnon. C’est un honneur sans doute d’être seul choisi par Diomède entre tant de guerriers. Le sort ne m’avait point désigné pour le suivre, lorsque, méprisant les dangers de la nuit et du nombre des ennemis, nous marchons, et j’immole Dolon, qu’un projet pareil au nôtre avait conduit vers les tentes des Grecs ; mais je ne lui donnai la mort qu’après l’avoir contraint de révéler tout ce qu’il savait, et je connus les desseins secrets de la perfide Troie.

"Je savais tout, je n’avais plus d’enquête à faire ; je pouvais retourner sur mes pas avec la gloire que je m’étais promise. Mais c’était peu pour moi : je marche aux tentes de Rhésus, et, au milieu de son camp, je le plonge avec ses compagnons dans les ombres éternelles. Alors, satisfait et triomphant, je reviens, monté sur le char du vaincu et chargé de ses dépouilles. Maintenant, refusez-moi les armes d’Achille, d’Achille dont le traître Dolon demandait les chevaux pour prix des périls d’une nuit, et qu’Ajax vous paraisse plus digne de les obtenir.

"Rappellerai-je les bataillons du lycien Sarpédon que ravagea mon épée, lorsque je renversai dans des flots de sang Céranos fils d’Iphitus, Alastor et Chromius, Alcandre et Halius, Noémon et Prytanis ? Citerai-je Chersidamas et Thoon, et Charops, et Ennomos conduit par des destins cruels, et tant d’autres guerriers moins célèbres que mon bras a fait tomber sous les remparts de Troie ! Mes blessures attestent ma valeur, et leur place est honorable. Ô Grecs, ne croyez pas à de vains discours, mais voyez (et en même temps il découvre son sein), voyez ce coeur toujours dévoué à vos intérêts ; mais, en dix ans de guerre, quel sang le fils de Télamon a-t-il versé pour vous ? Son corps est sans blessures. Qu’importe cependant, s’il assure avoir pris les armes pour défendre nos vaisseaux contre les Troyens et Jupiter lui-même ? Il l’a fait, je l’avoue : ce n’est point mon usage de ternir méchamment les grandes actions. Mais qu’Ajax ne prétende pas s’attribuer à lui seul la gloire qui est commune à tous, et qu’il daigne au moins vous en laisser une part. Patrocle, couvert des armes d’Achille, et pris pour ce héros lui-même, repoussa mieux qu’Ajax les Troyens dont les flammes menaçaient nos vaisseaux.

"Ajax se vante d’avoir osé seul accepter le défi d’Hector. Mais il oublie Agamemnon, et d’autres, et moi-même. Il ne se présenta que le neuvième, et ne fut choisi que par le sort. Mais enfin, quel fut, vaillant Ajax, l’événement de ce combat ? Hector se retira sans aucune blessure.

"Ô douleur ineffaçable ! pourquoi suis-je obligé de rappeler ce jour où, avec Achille, tomba le rempart de la Grèce ! Ni mes larmes, ni mon accablement, ni mes périls, ne m’empêchèrent de relever son corps couché dans la poussière. Ce fut sur ces épaules que je portai le grand Achille, sur ces épaules que je portai les armes du héros, ces mêmes armes que je demande à porter encore. Mes forces suffisent donc pour un si noble poids ; et si vous me jugez digne de cet honneur, je puis du moins en sentir, en reconnaître le prix.

"Thétis, dans sa tendre ambition pour son fils, n’aurait-elle fait fabriquer ces armes immortelles où Vulcain déploya tout son art, que pour qu’elles devinssent la parure d’un soldat ignorant et grossier ! Connaîtrait-il seulement ce que le ciseau grava sur ce bouclier, l’Océan et la Terre, les Astres et les Cieux ; les Pléiades, les Hyades, l’Ourse, qui ne descend jamaisdans l’onde, tant de cités diverses, et la brillante épée d’Orion ? Il demande des armes, qui seraient une énigme pour lui.

"Il m’accuse d’avoir fui les travaux de Mars, et de n’y avoir pris part que lorsqu’ils étaient commencés. Mais il ne s’aperçoit pas qu’il insulte au magnanime Achille ! S’il appelle crime une feinte, Achille et moi avons feint tous les deux. Si c’est une faute d’être venu tard devant Troie, j’y suis venu avant Achille. Je fus retenu par la tendresse d’une épouse, Achille l’était par celle d’une mère. Les premiers moments leur furent donnés : le reste vous appartint. Et, si je ne pouvais l’excuser, je ne craindrais pas un crime qui m’est commun avec le grand Achille. Cependant, cet Achille fut découvert par l’adresse d’Ulysse, mais Ulysse l’a-t-il été par l’adresse d’Ajax !

"Je ne m’étonne point qu’il ait lancé sur moi les traits de sa langue grossière. Grecs, il ne vous a pas épargnés vous-mêmes. S’il est honteux pour moi d’avoir accusé Palamède d’un crime imaginaire, est-il glorieux pour vous de l’avoir condamné ? Mais le fils de Nauplius ne put justifier son crime : il était évident. On ne se borna point à vous parler de sa trahison, vous la vîtes ; et le prix qu’il en avait reçu fut mis devant vos yeux.

"Quant à l’abandon de Philoctète dans Lemnos, ce n’est pas moi qu’il faut en accuser : Grecs, défendez votre cause. Je l’avoue, j’ai donné le conseil : vous avez ordonné. Je voulais, sauvant au fils de Péan les fatigues du voyage, les travaux de la guerre, laisser à ses maux cruels un calme nécessaire. Il consentit lui-même à ne pas vous suivre, et il vit encore. Mon avis ne fut pas seulement sincère, il fut heureux : il suffisait qu’il fût sincère.

"Mais puisqu’un oracle le demande pour renverser les murs de Troie, ne m’envoyez point à Lemnos : c’est Ajax qu’il faut charger de cette mission. Son éloquence saura calmer un furieux qu’aigrissent la colère et de longues douleurs ; ou bien l’adroit Ajax réussira par quelque autre artifice. Mais on verra le Simoïs remonter vers sa source, l’Ida dépouillé de son feuillage, et les Grecs s’armer pour les Troyens, avant que l’industrie d’Ajax soit utile à vos intérêts, si je les abandonne.

"Farouche Philoctète, quelque irrité que tu sois contre les Grecs, contre Agamemnon et moi- même, malgré les imprécations et la haine dont tu me poursuis ; quoique tu ne cesses de dévouer ma tête, de demander que le ciel m’offre à ta colère, et que tu aspires à te rassasier de mon sang, en devenant maître de mon sort comme je le fus du tien, j’irai cependant te chercher : je te persuaderai de me suivre ; ou du moins, secondé par la fortune, je saurai m’emparer de tes flèches, comme je m’emparai du devin Hélénos ; comme par lui je connus les réponses des Immortels et les destins d’Ilion ; comme j’enlevai le Palladium dans le temple de Minerve, au milieu des Troyens. Et Ajax ose se comparer à Ulysse ! Les oracles l’annonçaient, Troie était imprenable, si elle conservait l’image de Pallas. Où est le superbe Ajax ? Que servent les discours si fiers de ce grand capitaine ? Pourquoi craint-il, lorsque Ulysse ose marcher dans les ténèbres, se confier à la nuit, traverser les gardes ennemies, pénétrer non seulement dans Ilion, mais dans sa haute citadelle, enlever la statue de la déesse, et l’emporter à la vue des Troyens. Sans cette heureuse audace, vainement Ajax aurait couvert de sept cuirs son vaste bouclier. Dans cette nuit, je triomphai de Troie ; je vainquis Troie, en la réduisant à n’être plus invincible.

"Cesse, Ajax, de me rappeler, en ce moment, Diomède par ton geste et par tes murmure. Sans doute Diomède a sa part de gloire dans mes exploits. Mais toi-même, étais-tu seul, lorsque, couvert de ton bouclier, tu défendis nos vaisseaux ! Une foule de guerriers t’accompagnaient, et je n’en avais qu’un avec moi. Si Diomède ne savait que la valeur cède à la prudence, et qu’être invincible n’est pas un titre pour prétendre aux armes d’Achille, il les eût demandées. Et le fils d’Oïlée, plus modeste que toi, le terrible Eurypile, le généreux fils d’Andramon, Idoménée, et Mérionès, nés dans la même patrie, prétendraient à cette récompense ; le frère du puissant Atride aurait les mêmes droits. Tous ces braves, qui ne te cèdent pas en valeur, ont cédé à ma prudence. Ton bras peut servir dans les combats, mais il a besoin que mes conseils le dirigent. Tu n’as qu’une force aveugle, je prévois l’avenir. Tu peux combattre, mais le fils d’Atrée choisit avec moi le temps du combat. Le corps seul agit en toi, dans Ulysse c’est la sagesse ; et autant le pilote qui gouverne le vaisseau est au-dessus du rameur, et le chef d’armée au-dessus du soldat, autant je l’emporte sur toi. Cependant mon génie n’est pas supérieur à mon courage, et l’un et l’autre ont la même vigueur.

"Illustres chefs de la Grèce, donnez donc ces armes à qui veilla toujours pour le salut de l’armée. Que cet honneur soit la récompense de tout ce qu’il a fait d’utile dans cette longue guerre. Déjà nous touchons au terme de nos travaux. J’ai détruit l’obstacle qu’opposaient les destins. J’ai pris Pergame, en rendant sa conquête possible. Je vous conjure donc par l’espérance commune, et par ces remparts qui vont s’écrouler. Je vous conjure par les dieux que j’ai ravis aux Troyens, par le génie et la prudence qu’il faudra consulter s’il reste encore à tenter quelque entreprise difficile et hardie pour achever les destins de Troie : souvenez-vous d’Ulysse ; et si vous me refusez les armes d’Achille, donnez-les à cette déesse". Et à ces mots, il montra la statue fatale de Minerve ".

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Mort d’Ajax (XIII, 382-398)

Les chef de l’armée applaudirent. On vit alors ce que peut l’art savant du langage, et l’éloquent Ulysse emporta les armes du vaillant Achille. Ajax, qui soutint seul tant de fois et le fer et la flamme, Hector et Jupiter, ne peut soutenir l’affront qu’il a reçu. Ce guerrier invincible est vaincu par la douleur. Il saisit son épée : "Du moins, dit-il, ce fer m’appartient. Mais Ulysse le demanderait-il encore ! Je n’ai plus qu’à m’en servir contre moi : il fut souvent rougi du sang phrygien ; qu’il le soit enfin de celui de son maître ; et qu’Ajax ne puisse être vaincu que par Ajax !" Il dit, et enfonce le glaive dans son sein jusque-là sans blessure. On fit de vains efforts pour arracher le fer ; le sang, jaillissant avec violence, put seul le repousser. La terre que ce sang rougit fit éclore, sur une tige verte, une fleur de pourpre pareille à celle qui naquit du sang d’Hyacinthe. Le mêmes lettres tracées sur les feuilles, dans l’une expriment un nom, et dans l’autre une plainte.

Livre des Métamorphoses d’Ovide : Hécube. Les Troyennes (XIII, 399-438)

Ulysse, après sa victoire, s’embarque pour Lemnos, terre infâme où jadis les hommes qui l’habitaient, furent tous égorgés par ordre d’Hypsipylé, fille de Thoas. Maître des flèches d’Hercule, et suivi de Philoctète, Ulysse revient sous les remparts de Troie.

Enfin les derniers travaux de cette longue guerre s’achèvent. Troie et Priam tombent en même temps. Hécube, épouse infortunée, après avoir tout perdu, perdit encore la forme humaine, et, par des aboiements nouveaux, épouvanta les airs sur des rives étrangères.

Ilion brûlait aux bords où l’Hellespont s’allonge, se resserre et s’enferme entre deux mers. L’autel de Jupiter avait bu le vieux sang de Priam. Traînée par les cheveux, la prêtresse d’Apollon, Cassandre, tendait vers le ciel de suppliantes mains. Prix injurieux de la victoire, les mères Troyennes, embrassant, tandis qu’elles le peuvent encore, les autels des Dieux de leur patrie, et réfugiées dans les temples embrasés, en sont arrachées par le vainqueur. Le jeune Astyanax est précipité du haut de ces tours d’où sa mère lui montrait si souvent Hector combattant pour lui et pour le trône de ses aïeux.

Déjà le souffle heureux de Borée invite les Grecs à partir. Les voiles s’enflent et frémissent. Le pilote veut qu’on profite de la faveur des vents : "Adieu, Troie ! on nous arrache de ton sein !" s’écrient les Troyennes captives. Elles embrassent la terre qui les vit naître, et quittent les toits fumants de leur patrie. Hécube, quel spectacle ! Hécube arrive la dernière. Ulysse l’entraîne : il l’a trouvée errante au milieu des tombeaux de ses fils, et baisant leurs froids ossements. Elle a pu du moins avaler les cendres de son Hector ; elle les emporte dans son sein, et n’a laissé sur le monument que ses cheveux blancs et ses larmes, seules offrandes aux mânes de son fils.

Sur la rive opposée aux lieux où fut Troie, est le pays habité par les Thraces. C’est là que régnait le riche Polymestor. Priam lui avait confié secrètement Polydore pour éloigner cet enfant des périls de la guerre : sage précaution, s’il n’eût pas envoyé avec son fils de riches trésors, qui devaient tenter l’avarice et l’inviter au crime. Lorsque les destins de Troie furent accomplis, le roi des Thraces, s’armant d’un glaive impie, égorgea le jeune prince commis à ses soins ; et, comme s’il eût pu cacher le forfait avec le corps de la victime, il précipita, du haut d’un rocher, Polydore dans la mer.