Livre des Métamorphoses d’Ovide : L’Envie (II, 752-832)
Cependant la guerrière Pallas lance sur Aglauros un farouche regard. Elle soupire, et ce profond soupir soulève fortement son sein robuste et son égide redoutable. Elle se souvient que la main profane d’Aglauros a trahi son secret, lorsque, contre la foi donnée, elle découvrit à ses soeurs cet enfant né sans mère, enfanté par le dieu de Lemnos. Elle ne peut souffrir qu’elle se rende agréable à Mercure, qu’elle serve sa soeur, ni qu’elle s’enrichisse de l’or que son avarice a demandé.
Soudain la déesse porte ses pas vers les profondes vallées, où l’Envie a fixé son séjour. C’est un antre horrible, toujours souillé d’un noir venin, où le soleil craint de laisser entrer ses rayons ; où l’haleine des vents ne pénétra jamais ; où règne, avec la tristesse, un froid éternel, et que couvrent les humides ténèbres, et que remplissent d’épais brouillards.
Dès que la déesse des combats est arrivée au seuil de cet affreux palais, elle s’arrête (car il n’est pas permis aux dieux de le franchir). Du bout de sa lance elle frappe les portes, et les portes retentissantes s’ouvrent à l’instant. Elle aperçoit, au fond de l’antre, le monstre qui se nourrit de vipères, aliment de ses noires fureurs. Elle le voit, et détourne les yeux. Abandonnant alors les restes impurs de ses serpents à demi rongés, l’Envie se lève pesamment de la terre, et s’avance d’un pas incertain. À la vue de la déesse brillante de sa beauté et de l’éclat des armes qui la couvrent, elle frémit et soupire.
La pâleur habite sur son affreux visage ; son corps horrible est décharné ; son regard louche est sombre et égaré. Une rouille livide couvre ses dents ; son coeur s’abreuve de fiel, et sa langue distille des poisons. Le rire s’éloigne de ses lèvres, ou ne s’y montre qu’à l’aspect d’une grande infortune. Sans cesse agitée par les soucis vigilants, le sommeil fuit ses paupières ; elle souffre et s’irrite du bonheur des mortels. Elle tourmente ; elle est tourmentée elle-même : c’est son supplice. La déesse, surmontant l’horreur qu e le monstre lui inspire fait entendre ces mots : "Verse tes poisons dans l’âme d’une des filles de Cécrops ; Aglauros est son nom. C’est tout ce que j’exige de toi". Elle dit, et soudain, frappant la terre de sa lance, elle s’élève dans les airs.
L’Envie suivant d’un oeil oblique le vol de la déesse, fait entendre quelques murmures confus, et s’afflige du succès même qu’aura pour un autre le mal qu’elle va faire. Elle prend en main son bâton tortueux, hérissé d’épines ; un nuage noir l’enveloppe ; elle part : et, sur son chemin, les campagnes fleuries se dépouillent ; les gazons et les arbres sont flétris ; et les peuples, et les villes, et les chaumières sont couverts de vapeurs empestées. Enfin se découvre à ses regards la superbe Athènes, où fleurissent les arts, où règnent l’abondance, la paix, et les plaisirs ; et l’Envie pleure de n’apercevoir dans son enceinte aucun sujet de pleurs.
Cependant elle s’introduit dans le palais de Cécrops ; elle exécute les ordres qu’elle a reçus ; et portant sur le sein d’Aglauros sa main que rouillent d’affreux poisons, elle remplit son coeur d’aiguillons recourbés et déchirants. Elle souffle sur elle de noirs venins ; elle en pénètre ses os et ses entrailles ; et pour étendre leur ravage, et pour l’accélérer, elle représente aux yeux d’Aglauros, et sa soeur, et le flambeau d’hymen qui doit s’allumer pour elle, et la beauté du dieu dont l’éclat va rejaillir sur elle. Irritée par ces images, la princesse se sent tourmentée d’une rage inconnue. Elle gémit la nuit, elle gémit le jour ; un feu lent et secret la dévore. Ainsi la glace fond aux rayons d’un soleil peu ardent ; ainsi jalouse du bonheur d’Hersé Aglauros brûle comme ces herbes épineuses qui, sans jeter aucune flamme, se consument lentement en épaisse fumée. Souvent, pour ne pas voir cet hymen, elle invoque la mort ; souvent elle veut dénoncer comme un crime l’amour de Mercure au sévère Cécrops.
Enfin elle s’assied aux portes du palais pour en interdire l’entrée au dieu qui va se présenter. Celui-ci joint vainement aux discours les plus flatteurs les caresses et les prières : "Cessez, dit-elle, je ne quitterai cette place qu’après votre départ". - "J’y consens volontiers", répond vivement le dieu ; et de son caducée il touche les portes, qui s’ouvrent à l’instant. Aglauros veut se lever ; mais ces parties du corps que nous faisons fléchir pour nous asseoir, saisies d’une pesanteur invincible, ne peuvent se mouvoir. Elle fait d’inutiles efforts pour se redresser. Ses genoux roidis, refusent de plier. Un froid mortel engourdit ses membres, son sang est tari, et ses veines blanchissent. Tel qu’un ulcère incurable, étendant ses ravages, ajoute insensiblement aux parties malades celles qui ne le sont pas ; tel le froid de la mort, par degrés se glissant, pénètre jusqu’au sein d’Aglauros, arrête sa respiration, et ferme en elle les sources de la vie. Elle ne s’efforça point de faire entendre des cris ; et l’eût-elle voulu, sa voix n’aurait plus trouvé de passage. Déjà son col et son visage étaient durcis en pierre. Statue inanimée, elle était assise ; mais souillée des poisons de l’Envie, elle avait perdu sa blancheur.
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