Livre des Métamorphoses d’Ovide : Fuite de Médée (VII, 350-403)
Alors elle part, elle s’éloigne promptement, enlevée par ses dragons ailés ; et c’est ainsi qu’elle échappe au châtiment qu’elle a mérité. Elle fuit, et vole sur le Pélion qu’ombragent les forêts, et qu’habita le Centaure fils de Philyra ; sur l’Othrys, et sur les lieux rendus célèbres par l’aventure de l’antique Cérambus. Dans le temps que la terre était engloutie sous les flots, Cérambus, transformé par les nymphes en oiseau, s’enleva dans les airs, et échappa au déluge de Deucalion.
Médée laisse sur sa gauche Pitane, ville d’Éolie, où l’on voit le long simulacre du serpent qu’Apollon changea en rocher ; et les forêts d’Ida, où Bacchus cacha, sous la forme d’un cerf, le jeune taureau que son fils avait dérobé ; et les champs où le père de Corythe repose sous un sable léger ; et les plaines que Méra fit retentir de ses nouveaux abois ; et la ville de Cos, où régna Eurypylus, et dont les femmes virent leurs fronts s’armer de cornes menaçantes, lorsque le troupeaud’Hercule s’en éloigna ; et Rhodes, à Phébus consacrée ; et Ialysus, habitée par les Telchines, qui infectaient tout par leurs regards immondes, et que Jupiter revêtit d’écailles, et plongea dans les mers ; et l’île de Céos, et les murs de Carthée, où le vieil Alcidamas s’étonna de voir une douce colombe éclose de sa fille.
Plus loin, Médée voit le lac d’Hyrié, et Tempé, où venait de naître un cygne merveilleux. Phyllius, pour plaire au jeune fils d’Hyrié, lui avait fait présent de plusieurs oiseaux, et d’un lion dont il avait dompté la furie. Un taureau puissant qu’il venait de combattre était devenu sa conquête. Le fils d’Hyrié le désire et le demande ; mais, irrité de voir son amitié tant de fois méprisée, Phyllius le refuse : "Tu voudras me l’avoir donné", dit le fils d’Hyrié, que ce refus indigne ; et il se précipite du haut d’un rocher. On crut qu’il allait périr dans sa chute ; mais, nouveau cygne, sur des ailes argentées il se soutenait dans les airs. Sa mère ignore que les dieux l’ont conservé ; elle fond en larmes, et forme le lac qui porte son nom.
Médée reconnaît ensuite la ville de Pleuron, où la fille d’Ophis se montra fuyant, sur de tremblantes ailes, la mort que lui préparaient ses enfants. Elle aperçoit les champs de Calaurie, consacrés à Latone, et dont le roi et son épouse ont été changés en alcyons.
Elle voit à sa droite Cyllène, où Ménéphron devait commettre un inceste odieux ; et, loin de Cyllène, les lieux où Céphise pleure le destin de son petit-fils, par Apollon en phoque transformé ; et le palais où le triste Eumelus gémit sur sa fille changée en oiseau. Médée arrive enfin aux remparts de Corinthe, voisins de la source de Pirène. C’est là que, suivant une tradition antique, dans les premiers âges du monde, les premiers hommes sont éclos des plantes spongieuses qu’engendrent la pluie et l’humidité.
Quand la nouvelle épouse de l’infidèle Jason eut revêtu la robe empoisonnée ; quand les deux mers que l’isthme divise eurent vu brûler le palais de Créon, Médée, mère impitoyable, achève son horrible vengeance, et plonge un glaive impie dans le coeur de ses enfants ; et se dérobant à la fureur de Jason, elle remonte sur son char, presse le vol de ses dragons, et descend sur les remparts d’Athènes. Cette ville vous vit aussi fendre les airs, vous, juste Phinée ; vous, vieux Périphas ; vous aussi, petite-fille de Polypémon.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Thésée (VII, 404-452)
Égée reçoit Médée dans sa cour. Déjà cette faiblesse le condamne. Mais, non content de lui donner un asile, il s’unit avec elle par les noeuds de l’hymen. Thésée venait d’arriver dans Athènes. Son bras avait purgé l’isthme des brigands qui l’infestaient. Il ignorait son illustre origine. Médée conspire contre les jours de ce héros. Elle prépare l’aconit qu’elle avait elle-même jadis apporté de Scythie, et qu’on dit être né de l’écume vomie par le chien des Enfers. Il est dans cette contrée une caverne dont l’entrée ténébreuse conduit à l’empire des morts. C’est par là qu’Hercule traîna l’affreux Cerbère attaché par des chaînes de diamant. Le monstre détournant ses yeux farouches, repoussait, la lumière et l’éclat du soleil. Tandis qu’il résistait en vain, irrité par sa rage, et de trois aboiements épouvantant les airs, il répandit son écume sur la terre. On dit qu’elle s’épaissit, et que, nourrie et fécondée par un sol fertile, elle devint le germe d’une plante, poison terrible que les habitants des campagnes appellent aconit, parce qu’elle croît sur les rochers, et qu’elle y vit longtemps. Trompé par les artifices de son épouse, Égée avait déjà présenté ce poison à son fils, comme à son ennemi. Thésée, sans défiance, tenait déjà la coupe fatale, lorsque jetant les yeux sur l’ivoire qui garnit son épée, Égée reconnaît son fils, écarte de sa bouche le funeste breuvage ; et Médée n’échappe à la mort qu’en disparaissant dans un nuage obscur formé par ses enchantements.
Au milieu de sa joie, Égée, en retrouvant son fils, frémit encore de s’être vu près de le perdre par un crime. Il allume les feux sur les autels ; il prodigue ses offrandes aux dieux. La hache des sacrifices immole des taureaux dont les cornes sont ornées de bandelettes sacrées. Jamais jour dans Athènes ne fut célébré avec plus de pompe et d’éclat. Les grands et le peuple se mêlent ensemble aux festins. Le vin les échauffe, les inspire, et ils chantent ainsi les louanges du héros : "Magnanime Thésée, le taureau des Crétois, qui désolait les plaines de Marathon, est tombé sous tes coups. Si le laboureur cultive en paix les champs de Cromyon, il le doit à ton courage, et c’est un de tes bienfaits. Les campagnes d’Épidaure ont vu succomber sous l’effort de ton bras ce géant, enfant de Vulcain, qu’armait une massue. Par toi, le cruel Procuste a cessé d’effrayer les champs qu’arrose le Céphise.
"Par toi Éleusis a été délivrée du farouche Cercyon. Tu purgeas l’isthme du brigand Sinis, qui faisait de sa force extraordinaire un usage si cruel. Il pouvait courber les plus gros arbres jusqu’à terre ; il y attachait ses victimes, et les arbres, en se redressant, déchiraient leurs membres dans les airs.
"Par toi, la mort de Sciron a rendu libre au voyageur le chemin de Mégare. La terre a rejeté ses ossements ; la mer les a revomis de son sein, et, longtemps dispersés, ils se sont durcis en rochers qui portent son nom. Si nous comptons enfin tes années et tes exploits, tes exploits surpassent tes années. C’est pour toi, héros magnanime, que nous faisons des voeux publics ; et c’est en ton honneur que ce banquet est préparé". Le palais d’Égée retentissait des voeux et des acclamations du peuple ; et partout dans Athènes on se livre à l’allégresse et à ses transports.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Éaque (VII, 453-522)
Mais il n’est point sur la terre de bonheur parfait, et toujours quelque peine vient se mêler à nos plaisirs. Tandis qu’Égée s’abandonne à la joie d’avoir retrouvé son fils, Minos le menace ; et déjà redoutable par ses vaisseaux et par ses soldats, il l’est encore davantage par sa douleur. C’est la douleur d’un père justement irrité. Il veut par la guerre venger sur les Athéniens la mort de son fils Androgée.
Cependant, avant de l’entreprendre, il cherche des secours et des alliés. Sur une flotte légère, il va de rivage en rivage ; il aborde dans tous les ports qui lui sont ouverts. Il engage dans sa querelle l’île d’Anaphé par des promesses, et celle d’Astypalée par la crainte de ses armes. Pour lui se déclarent la plate Myconos, Cimolus aux champs pierreux, la florissante Cythnus, et Scyros, et Sériphos, et Paros, célèbre par ses marbres ; et Sithone, que, dans son avarice impie, Arné vendit à ses ennemis. Arné est maintenant un oiseau ; et changée en corneille, aux pieds noirs, aux plumes noires, elle aime encore l’or.
Mais Oliaros, Didymes, Ténos, Andros, et Gyaros, et Péparèthos, fertile en oliviers, refusent leurs secours à Minos. Ce prince, tournant à gauche, aborde dans les états d’Éaque. On appelait autrefois ce pays Énopie ; mais Éaque lui donna le nom d’Égine, qui était celui de sa mère.
Le peuple accourt en foule, et veut connaître un prince que la renommée a rendu si célèbre. À sa rencontre s’avancent les fils du roi, Télamon, Pélée, et Phocus le plus jeune des trois. Éaque lui-même les suit d’un pas tardif, appesanti par l’âge. Il prévient le roi de Crète, et demande quel sujet l’amène en ses états. Alors Minos se rappelle son deuil, il soupire ; et ce maître de cent peuples divers répond en ces mots : "Unissez vos armes aux miennes ; déclarez-vous pour un père affligé ; secondez ma pieuse vengeance. Je demande que vous consoliez des mânes affligés".
"Ce que vous demandez, reprend le petit-fils d’Asopus, n’est pas en mon pouvoir. Athènes n’a point de plus fidèle alliée qu’Égine ; et cette alliance est inviolable et sacrée".
"Elle vous coûtera cher", s’écrie Minos. Il part, et la colère anime ses traits. Mais il pense qu’il lui est plus utile en ce moment d’annoncer que de faire la guerre, et il craint d’exposer avant le temps ses forces contre le roi d’Égine.
On distinguait encore du rivage les pavillons crétois, lorsque, voguant à pleines voiles, entre dans le port un navire qui porte Céphale, et avec lui les voeux et les demandes des Athéniens. Depuis longtemps les Éacides n’avaient vu ce prince, mais ils le reconnaissent, lui tendent la main, et le conduisent au palais de leur père. Céphale, dont le front se pare encore des attraits de la jeunesse, s’avance tenant à la main un rameau d’olivier. A ses côtés, plus jeunes que lui, marchent les fils de Pallas, Clyton et Butès. Admis près d’Éaque, les envoyés d’Athènes exposent l’ordre qui les amène. Céphale réclame les secours que sa patrie a droit d’attendre d’un allié fidèle. Il rappelle la foi des antiques traités ; il termine son discours en annonçant que Minos prétend à l’empire de toute la Grèce, et menace sa liberté.
Après avoir développé avec éloquence tous les motifs de sa mission, il se tait. Éaque, s’appuyant de la main gauche sur son sceptre : "Athéniens, dit-il, prenez, et ne demandez pas. Toutes les forces de mon empire sont à vous : conduisez-les ; et, s’il le faut, qu’elles marchent toutes sur vos pas. Grâce aux dieux immortels, j’ai assez de troupes pour défendre mes états, et pour secourir mes alliés. Mes états sont florissants ; et je ne pourrais excuser mon refus sur le malheur des temps".
Puisse, répond Céphale, ce bonheur toujours durer ! puissiez-vous voir augmenter sans cesse le nombre de vos sujets ! C’est avec joie que j’ai vu courir sur mon passage une jeunesse si brillante, et qui paraît d’un âge égal. Mais je cherche en vain dans votre ville ces fameux guerriers que j’y vis autrefois".
À ces mots, Éaque soupire, et d’une voix que la douleur altère, il répond en ces mots : "À de grands malheurs a succédé un état plus prospère. Que ne puis-je vous dire tout le mal, tout le bien que le Destin m’a fait ! J’en abrégerai le récit fait sans art, pour ne pas vous fatiguer par de trop longs détails. Ces guerriers dont le souvenir se retrace à votre mémoire, ne sont plus, et la terre couvre leurs ossements. Avec eux, en même temps, ont péri presque tous mes sujets.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : La peste d’Égine (VII, 523-613)
Junon, irritée contre cette terre, qui porte le nom de sa rivale, envoya une peste cruelle qui la désola. Tant que ce mal nous parut naturel, et que la cause en fut cachée, on employa l’art pour le combattre. Mais la violence de ce fléau désastreux surpassait tous les secours, et tous les secours furent vains.
D’abord, le ciel rassembla sur nos têtes des nuages épais et obscurs, qui recelaient dans leur sein des feux contagieux. Quatre fois l’inconstante courrière des nuits, réunissant les pointes de son croissant, avait rempli son cercle, et quatre fois elle avait rétréci sa surface argentée, tandis que la brûlante haleine de l’Auster n’avait cessé de souffler sur la terre des poisons dévorants. Les lacs et les fontaines en sont infectés. On voit par milliers les serpents ramper dans nos champs abandonnés, et souiller les sources de leur venin. Les premiers feux de la contagion attaquent les chiens, les oiseaux, les boeufs, et les brebis. Ils se font sentir aux hôtes sauvages des forêts. Le laboureur infortuné s’étonne de voir ses taureaux les plus vigoureux tomber dans les sillons. L’agneau perd sa toison, il bêle tristement, il sèche, tombe, et meurt. Le coursier généreux n’a plus sa noble ardeur ; il oublie les combats, et la palme, et l’arène ; il languit sur la litière où l’attend une mort sans honneur. Le sanglier a perdu sa fureur, le cerf sa vitesse ; l’ours ne se précipite plus sur les troupeaux. Tout souffre, tout périt. Les forêts, les champs, les chemins sont couverts d’animaux que l’horrible fléau moissonne. Ni les chiens, ni les oiseaux de proie, ni les loups avides, n’osent en approcher. La corruption ajoute à l’infection de l’air, et accélère les ravages de la contagion. Bientôt dans sa furie elle atteint les tristes habitants des campagnes ; elle établit son horrible empire dans les vastes cités.
D’abord, elle porte dans les entrailles ses feux dévorants. Un visage ardent, une pénible et brûlante haleine annoncent leur présence. La langue est âpre, et s’épaissit. La bouche desséchée s’ouvre, et aspire, en haletant, des poisons qui vicient le sang dans les veines. Le lit irrite le mal ; un voile léger est un poids insupportable. C’est sur la terre nue qu’on s’étend ; mais la terre n’a point de fraîcheur ; elle s’échauffe encore des feux des corps qui la pressent. Rien n’arrête les progrès de la contagion. Elle attaque ceux qui travaillent à la détruire : ils périssent victimes de leur art impuissant.
Ceux qui se montrent les plus empressés à donner des soins pieux marchent à plus grands pas vers la mort. Tout espoir de salut est évanoui. Tous ne voient que dans le trépas la fin de leurs souffrances. Ils cessent de se contraindre. Ils ne cherchent plus ce qui peut les sauver. Toute ressource est inutile. Ils vont nus, sans pudeur, se plonger dans les fontaines, dans les fleuves, dans les puits. Ils boivent avidement, et leur soif ne s’éteint qu’avec leur vie. Ils expirent dans les mêmes flots qui abreuvent d’autres mourants. Plusieurs, que le repos du lit tourmente, s’élancent, et, si leurs forces sont épuisées, s’ils ne peuvent fuir, ils se roulent sur la terre, hors de leurs maisons, qu’ils regardent comme des lieux funestes ; et comme ils ignorent la cause de leurs maux, ils accusent leurs Pénates, qu’ils ont abandonnés.
Vous eussiez vu ces spectres, à peine se mouvant, les uns errer dans les places publiques, les autres pleurant étendus sur la terre, et, par un dernier effort, roulant leurs yeux éteints ; les autres, levant vers un ciel d’airain leurs bras appesantis, exhalant leur vie dans les lieux où le hasard conduit leurs pas.
Hélas ! quels étaient alors mes voeux, et quels devaient-ils être ! Je détestais la vie. J’aurais voulu partager le sort de mes sujets. Mes yeux ne voyaient de toutes parts que des morts et des mourants. Tels des fruits trop mûrs quittent l’arbre qui les porte ; tels les glands tombent du chêne agité par les vents.
Vous voyez d’ici ce temple élevé où l’on monte par de longs degrés : Jupiter y réside. Hélas ! qui ne brûla pas sur ses autels un encens inutile ! Combien de fois l’époux qui faisait des voeux pour son épouse, le père implorant pour les jours de son fils, ont-ils vu leurs prières interrompues par un trépas soudain, et sont-ils tombés devant ces autels insensibles, tenant encore dans leurs mains le reste de l’encens qu’ils devaient offrir ! Combien de fois, tandis que le prêtre, en invoquant les dieux, épanchait la coupe sacrée sur le front des taureaux qu’il allait égorger, les a-t-on vus tomber soudain, sans attendre la hache du sacrificateur ! Moi-même, lorsque j’offrais un sacrifice pour mon peuple, pour mes trois fils, et pour moi, j’entendis la victime pousser d’affreux mugissements ; je la vis tomber avant d’être frappée. Le couteau sacré d’un sang noir fut à peine trempé. Les fibres de la victime, viciées par la contagion, n’offrirent aucun présage. Elles avaient perdu leurs indices sur les secrets des dieux.
J’ai vu des cadavres amoncelés devant les portiques sacrés, et jusqu’au pied des autels, comme pour reprocher aux dieux leur funeste trépas. Plusieurs, s’étranglant de leurs propres mains, préviennent l’heure fatale qui s’avance, et, par la mort, se délivrent de la crainte de la mort. On cesse de rendre les honneurs du tombeau. Les portes de la ville n’ouvrent pas un passage assez grand à tant de funérailles. Les cadavres sont abandonnés sur les places publiques, ou entassés, sans pompe, sur d’immenses bûchers. Plus de respect pour les morts. On se dispute les feux allumés pour les recevoir. Les uns sont jetés sur ces lits funèbres que pour d’autres on a préparés. Personne ne pleure sur leurs cendres. Les âmes des pères et des enfants, des jeunes gens et des vieillards, errent oubliées sur les rives du Styx. La terre ne suffit point aux tombeaux, le bois aux bûchers.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Les Myrmidons (VII, 614-660)
Accablé par tant de maux : "Ô Jupiter ! m’écriai-je, s’il est vrai, comme on le dit, qu’Égine a su te plaire ; dieu puissant ! si tu ne rougis pas de m’avouer pour ton fils, ou rends-moi mes sujets, ou que je descende avec eux dans la nuit du trépas" ! Soudain l’éclair brille, le ciel serein tonne, et m’annonce que ma prière a été entendue : "J’accepte, m’écriai-je, ce présage. Grand dieu ! qu’il soit le signe et le gage d’un meilleur destin !"
Non loin de ce palais s’élève un chêne consacré à Jupiter. Il est né d’un gland cueilli dans la forêt de Dodone. Un rare feuillage pare ses antiques rameaux. Là, je vis alors par milliers la fourmi diligente, traînant avec effort le grain qu’elle avait ramassé, et suivant, dans les rides de l’écorce, de longs et pénibles sentiers. J’en admire le nombre, et je m’écrie : "Ô père des humains, donne-moi pour repeupler cette île déserte un peuple égal en nombre à ces fourmis" ! Alors le chêne robuste s’ébranle, et de ses rameaux qui s’agitent dans le calme des airs, semble sortir une voix inconnue. D’une subite horreur mes sens sont saisis. Mes cheveux se hérissent. Je baise la terre et le chêne avec respect. Je n’ose m’avouer que j’espère : j’espère cependant ; une confiance secrète accompagne mes voeux.
La nuit a déployé ses voiles. Le sommeil bienfaisant fait oublier les peines du jour. Je crois voir ce même chêne devant mes yeux. C’était le même nombre de rameaux, le même nombre de fourmis, le même mouvement dont l’arbre fut agité. Il faisait pleuvoir autour de lui des légions de ces insectes laborieux que je vis, par degrés, croître, grandir, se lever de la terre, se redresser, perdre leur maigreur, le trop grand nombre de leurs pieds, leur couleur obscure, et revêtir une figure humaine.
Je m’éveille je condamne cette vision, mensonge de la nuit, et j’accuse les dieux qui m’ont promis un vain secours. Cependant un bruit confus retentissait dans le palais. Je croyais entendre des voix humaines dont le son avait presque cessé de frapper mon oreille ; je doutais encore si ce n’était pas la suite des illusions du sommeil. Télamon précipite ses pas ; il entre, et s’écrie : "Venez, mon père, venez voir un prodige qui surpasse ce que l’on peut croire, et ce que les dieux vous ont fait espérer." Je sors, et j’aperçois les mêmes hommes qu’un songe avait offerts à mes regards. Ils sont dans le même ordre où je les vis ; je les reconnais, ils s’approchent et me saluent leur roi. Je rends des actions de grâces à Jupiter. Je distribue ces hommes nouveaux dans la ville déserte et dans les campagnes dépeuplées de leurs anciens cultivateurs. Je les nomme Myrmidons, et ce nom indique assez leur origine.
"Vous les avez vus. Ils ont conservé les moeurs qu’ils avaient dans leur première nature. C’est une race économe, patiente dans le travail, ardente pour acquérir, et soigneuse de conserver. Égaux en âge, égaux en valeur, ils vous suivront aux combats, aussitôt que l’Eurus, qui vous a conduits heureusement sur ces rivages, aura fait place à l’Auster, qui doit vous en éloigner".
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Céphale et Procris (VII, 661-865)
Ces récits et plusieurs autres, du jour ont rempli la durée. Le soir est donné à la joie bruyante des festins, et la nuit au repos du sommeil. Déjà le Soleil, à l’orient, était remonté sur son char. L’Eurus soufflait encore, et s’opposait au départ des Athéniens. Les deux fils de Pallas se rendent auprès de Céphale, et l’accompagnent chez le roi. Mais Morphée sur les yeux d’Éaque épaissit encore ses pavots. Phocus reçoit les députés d’Athènes, tandis que Télamon et son frère rassemblent les phalanges qui doivent s’embarquer. Le jeune prince conduit Céphale et les Pallantides dans l’intérieur du palais, et s’assied auprès d’eux. Il remarque dans la main de Céphale un javelot dont le bois lui est inconnu, et qui est armé d’une lame d’or. Après qu’on a parlé d’objets indifférents : "J’aime, dit-il, et la chasse et la solitude des forêts. Je ne sais cependant de quel bois est fait le javelot que vous portez. Le frêne est d’une couleur plus sombre, le cornouiller est plus noueux. J’ignore de quel arbre on l’a tiré ; mais je n’en vis jamais de plus beau".
"Vous en admirerez moins la beauté que l’usage, dit un des Pallantides. Il ne manque jamais le but ; jamais le hasard ne le dirige ; et de lui-même il revient sanglant dans la main qui l’a lancé".
Alors, plus curieux, Phocus demande d’où vient ce javelot ; qui lui a donné tant de vertu ; et quel est l’auteur d’un si rare présent. Céphale le satisfait ; mais il rougit de dire à quel prix il obtint ce dard ; et s’affligeant au souvenir de la mort de son épouse, ses yeux se remplissent de larmes, et il parle en ces mots :
"Qui le croirait ? ce javelot, ô fils d’une déesse, est la cause de mes pleurs, et m’en fera longtemps répandre, si longtemps le destin prolonge encore mes jours. Ce javelot a perdu Céphale et son épouse ; et plût aux dieux que je n’eusse jamais reçu ce funeste présent ! Le nom d’Orythie, enlevée par Borée, est venu peut-être jusqu’à vous, Procris était sa soeur. Si l’on compare leur beauté, leur caractère, Procris était plus digne d’être enlevée. Érechthée, son père, m’unit à elle par l’hymen. L’amour nous unit par un plus fort lien. On me disait heureux : je l’étais sans doute ; et je le serais encore, si les dieux l’avaient ainsi voulu.
"Le second mois s’écoulait depuis notre hyménée, lorsqu’un matin l’Aurore vermeille, chassant devant elle les ombres de la nuit, me voit tendre des toiles aux cerfs timides, sur le sommet toujours fleuri du mont Hymette, et malgré moi m’enlève sur son char. Qu’il me soit permis de le dire, sans offenser cette déesse, sa bouche ressemble à la rose du matin ; elle tient l’empire riant qui sépare l’ombre et le jour ; elle se nourrit de la céleste rosée : mais j’aimais Procris ; Procris était dans mon coeur ; le nom de Procris était toujours dans ma bouche. J’alléguais à l’Aurore, et la foi des serments, et l’amour de Procris, et ses derniers embrassements, et ceux qui m’attendaient à mon retour ; et je plaignais de son lit la triste solitude. La déesse s’indigne : "Ingrat, s’écrire-t-elle, cesse tes plaintes, et retourne à Procris ; mais si je lis dans l’avenir, tu voudras ne l’avoir pas revue". Et, soudain, avec colère, elle me chasse de sa présence.
"Tandis que je reviens, je réfléchis sur les derniers mots de l’Aurore. Je commence à former des soupçons sur la foi de mon épouse : sa beauté, son jeune âge, les autorisent ; sa vertu les défend. Mais cependant j’avais été absent ; et la déesse, que je quittais, m’offrait elle-même un exemple peu rassurant. Hélas ! on craint tout quand on aime. Je me décide à faire mon malheur. Je veux tenter la fidélité de Procris par des présents. L’Aurore favorise ce désir insensé. Elle change mes traits ; je le sens. J’arrive dans Athènes, sans être reconnu. J’entre dans mon palais. Tout y respirait l’innocence et la vertu. On y voyait le deuil profond de mon absence.
"Ce fut par mille artifices, que j’obtins d’être admis auprès de la fille d’Érechthée. À sa vue, interdit et confus, je voulus renoncer à mon dessein. Je fus tenté de me découvrir de tout avouer, et de l’embrasser. Elle était triste, mais jamais la tristesse ne parut avec tant de charmes. Elle n’était occupée que du désir de me revoir. Jugez, prince, quelle était sa beauté, puisque la douleur même en relevait l’éclat. Que vous dirai-je ? combien de fois sa pudeur s’effaroucha-t-elle de mes aveux ! combien de fois me dit-elle : "J’appartiens à un seul, en quelque lieu qu’il soit ; c’est d’un seul que j’attends mon bonheur." Quel mortel raisonnable n’eût été satisfait d’une telle épreuve ! Insensé ! je poursuis ; j’aigris moi-même mes blessures. J’augmente mes offres, mes présents, et je promets tant, qu’à la fin elle me paraît incertaine, et je crois l’avoir vaincue : "Perfide, m’écriai-je, dans un amant déguisé reconnais un époux outragé, témoin de ton parjure."
"Procris ne répond rien. La honte et le dépit semblent étouffer sa voix. Elle fuit un injuste époux, et ses indignes artifices. Irritée contre moi, détestant tous les hommes, elle errait sur les montagnes, et suivait les exercices de Diane. Son absence redouble la violence de mes premiers feux. J’implore mon pardon ; je m’avoue coupable ; je confesse que l’offre de tant de biens, de tant de trésors, m’eût fait moi-même succomber.
"Cet aveu désarme sa colère, et venge sa pudeur. Elle revient, et les années s’écoulent sans voir s’altérer notre bonheur. Et comme si c’eût été trop peu de se donner elle-même, elle me fait présent d’un chien que Diane a nourri. En le lui cédant, la déesse avait dit : "Aucun autre ne l’égalera dans sa course rapide". Elle me donne en même temps ce javelot que je porte à la main.
"Si vous voulez apprendre ce qu’est devenu le chien de Diane, écoutez : vous serez sans doute étonnés de ce prodige.
"Le fils de Laïus avait pénétré du Sphynx l’énigme jusqu’alors impénétrable ; et, renonçant à proposer ses oracles obscurs, le monstre s’était précipité du haut de son rocher. Thémis, voulant venger sa mort, envoya dans les champs thébains un nouveau monstre qui les remplit du carnage des troupeaux et des pasteurs. La jeunesse des environs s’assemble. Nous tendons au loin nos toiles. Mais le monstre agile les franchit d’un saut léger, et s’élance au-delà des barrières. On détache les limiers ; ils courent : mais, plus prompt que l’oiseau, il fuit les trompe, et les évite.
"On demande à grands cris Lélape : c’est le nom du chien que m’a donné Procris. Déjà, le cou tendu, Lélape se débat dans les liens, qui l’arrêtent. Il est libre, il s’élance ; on ne l’aperçoit plus. La poussière qu’il élève sur ses pas seule indique sa course. Nos yeux le cherchent, et ne le trouvent pas. Moins rapides sont et le dard que lance un bras nerveux, et la pierre qui s’échappe en grondant de la fronde agitée, et la flèche légère que de son arc le Crétois fait voler.
"Une colline s’élève au milieu de la plaine. Je monte sur son sommet, et là j’admire cette course merveilleuse. Tantôt le monstre rapide est au moment d’être pris ; tantôt il paraît s’échapper à la dent de Lélape. Il fuit par cent détours. Il vole, et décrivant de vastes cercles dans la plaine, il trompe ainsi l’impétuosité de son ennemi. Lélape le presse, l’atteint, le touche, on dirait qu’il le tient : il ne tient rien ; sa gueule s’ouvre pour le saisir, et ne mord que du vent.
"J’ai recours à mon javelot, et tandis que ma main s’apprête à le lancer au monstre, je détourne un moment les yeux ; je les reporte ensuite dans la plaine. Mais, ô prodige ! je vois et le monstre et Lélape en marbre transformés. L’un semble fuir ; on dirait que l’autre aboie. Sans doute un dieu, s’il est vrai qu’un dieu fut présent à ce combat, les jugeant tous deux égaux en adresse, en courage, ne voulut point décider entre eux la victoire. "
Ainsi parle Céphale, et il se tait à ces mots. "Mais quel est, dit Phocus, le crime de ce javelot ?" L’Athénien répond : "C’est du sein de ma félicité même qu’est né mon malheur. Je vous entretiendrai d’abord de ces temps trop tôt écoulés, dont le souvenir me sera toujours cher ; de ces temps où Procris était heureuse par moi, où j’étais heureux par elle. Nous avions les mêmes penchants, un même amour nous unissait tous deux. Elle m’eût préféré au puissant Jupiter. Vénus elle-même n’eût pu me rendre infidèle. Nos coeurs brûlaient de deux flammes égales.
"Dès que le Soleil dorait de ses premiers rayons le sommet des montagnes, j’allais chasser dans les forêts, mais seul, sans compagnons, sans coursiers et sans limiers, sans toiles et sans filets ; j’étais assez fort de mon javelot. Quand le Soleil embrasait la terre de ses feux, las de carnage, je cherchais la fraîcheur et l’ombre ; j’appelais les vents légers, qui, dans les vallons, tempèrent la chaleur du jour. J’implorais, j’attendais les Zéphyrs. C’était le délassement de mes travaux.
"Je chantais souvent, il m’en souvient encore : "Viens, sois-moi favorable, Aure, à la fraîche haleine ; glisse-toi dans mon sein ; apaise les feux dont je brûle ; plusieurs fois je t’ai dû cette faveur". Peut-être ajoutais-je encore d’autres paroles qui pouvaient paraître exprimer les désirs d’un amant. En effet, je disais souvent : "Aure, tu fais mes plus chères délices, tu me ranimes, tu me soutiens. Tu me fais aimer les bois et les lieux solitaires. Que par ma bouche soit toujours respirée ta douce et bienfaisante haleine !"
"Un témoin indiscret entend ces paroles ambiguës. Il croit que ce nom d’Aure, que j’appelle tant de fois, est celui d’une Nymphe dont je suis épris. Sur ce faux indice d’un crime imaginaire, il va trouver mon épouse, et le téméraire lui rapporte les discours qu’il a surpris. L’amour est crédule. Procris pâlit, et tombe évanouie. Revenue enfin à elle-même, elle accuse son malheur, et le Destin cruel, et la foi de son époux. Elle s’afflige d’un crime supposé ; elle craint ce qui n’est pas ; elle s’effraie d’un nom qui n’a aucun objet réel. Infortunée ! elle gémit, comme si elle avait une rivale. Cependant, elle doute encore. Elle se flatte qu’on a pu la tromper. Elle refuse de croire au rapport qu’on lui a fait ; et si elle ne voit elle-même l’infidélité de son époux, elle ne pourra le croire parjure.
"L’Aurore du lendemain avait chassé les ténèbres de la nuit. Je sors, je cours dans les forêts ; et, me reposant sur l’herbe tendre des travaux de la chasse, je chante : "Aure aimable, viens me soulager. Fais-moi sentir ta douce haleine !" À ces mots, je crois entendre je ne sais quels cris plaintifs : "Viens, ajouté-je, Aure, chère à mon coeur !" Un bruit léger murmure encore dans le feuillage qui s’agite. Je ne doute point que ce ne soit une proie, et je lance mon dard inévitable... C’était Procris. Le dard s’était enfoncé dans son sein. Hélas ! s’écria-t-elle. Je reconnais la voix de mon épouse. Éperdu, égaré, je vole auprès d’elle. Je la vois mortellement atteinte, et baignée dans son sang. Je la vois retirer de son sein ce javelot que j’avais reçu d’elle. Je soulève dans mes bras criminels ce corps qui m’est plus cher que le mien... Je déchire ses tissus, je ferme sa blessure ; je veux arrêter son sang qui s’écoule avec sa vie. Je la presse de vivre. Je la conjure de ne pas me laisser coupable de sa mort.
"Mais déjà ses forces l’abandonnent ; et, mourante, par un dernier effort elle m’adresse ces mots : "Au nom de notre hymen, par tous les dieux du ciel, et par ceux de l’éternelle nuit où je vais descendre, Céphale, si j’ai mérité quelque reconnaissance de toi, je te conjure par cet amour cause de mon trépas, par cet amour qui vit encore en moi lorsque je péris, que jamais Aure ne me remplace, et ne souille ma couche nuptiale !"
"Elle dit, et je reconnais enfin qu’un vain nom a causé cette erreur si fatale. Je me justifie ; mais, hélas ! de quoi sert cette tardive lumière ! Elle succombe, et ses forces épuisées se perdent avec son sang. Tant que ses yeux s’ouvrent encore au jour, elle les tient fixés sur moi. Elle exhale enfin sur mes lèvres son âme infortunée, et j’y reçois son dernier soupir. Mais, sûre que je vivais toujours pour elle, elle semble avec moins de douleur descendre chez les morts."
Le héros, en pleurant, racontait ainsi ses malheurs ; et Phocus et les Pallantides pleuraient en l’écoutant. Cependant Éaque s’approche avec Télamon et Pélée, et les soldats qu’ils ont rassemblés. Céphale reçoit ces guerriers, et se prépare à les conduire au combat.
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