Livre des Métamorphoses d’Ovide : Égérie. Hippolyte (XV, 479-456)
Lorsque, courbé sous le poids d’un grand âge, il eut achevé son règne avec sa vie, les femmes du Latium, le peuple, et le sénat, pleurèrent sa mort. La nymphe Égérie, s’éloignant de la ville de Rome, se retire dans la sombre forêt d’Aricie. Là, par ses gémissements et ses sanglots, elle trouble le culte de Diane, établi par Oreste. Combien de fois les Nymphes de la forêt et les Nymphes du lac cherchèrent, par de tendres soins, à consoler sa douleur ! Combien de fois le fils de Thésée lui dit : "Cessez, cessez vos pleurs. Votre destinée n’est pas la seule qui soit à plaindre. Jetez les yeux sur des malheurs pareils, le vôtre vous paraîtra moins difficile à supporter. Et plût aux dieux que, par d’autres exemples que le mien, je pusse soulager vos ennuis ! Mais mon exemple pourrait suffire.
"Vous avez sans doute entendu parler d’un Hippolyte qui périt victime de la crédulité de son père, et des artifices d’une marâtre impie. Vous allez être étonné, vous m’en croirez à peine : je suis cet Hippolyte. Jadis la fille de Pasiphaé, quivoulut m’engager à souiller le lit de mon père, feignit que j’avais tenté le crime conçu par elle, et, soit dans le dépit de ses feux méprisés, soit qu’elle craignît d’être accusée par moi, elle osa m’accuser elle-même. Mon père m’exila d’Athènes, malgré mon innocence, et, par ses imprécations, appela sur ma tête la haine des dieux.
"Debout sur mon char, je fuyais vers Trézène, où Pitthée prit soin de mon enfance. Déjà j’étais arrivé sur le rivage de Corinthe : soudain la mer se soulève, des flots immenses s’entassent, montent et s’inclinent courbes comme une montagne. L’horrible vague mugit, s’ouvre à son sommet, et, se brisant avec furie, chasse de ses flancs un taureau armé de cornes redoutables. Le monstre s’élève, de la moitié du corps, sur l’onde jaillissante. Il rejette des flots élancés de sa gueule et de ses naseaux. Mes compagnons épouvantés ont fui ; mon âme n’est point ébranlée : qu’avais-je à craindre de plus terrible que mon exil ? Mes coursiers ardents tournent la tête vers la mer ; leurs oreilles se dressent et leurs crins se hérissent. L’aspect du monstre les trouble, les effraie ; ils précipitent le char à travers les rochers escarpés. Vainement ma main veut gouverner les rênes : ils ne craignent plus le mors, qu’ils blanchissent d’écume. Je penche en arrière mon corps, je tire et tends les guides ; et mes efforts eussent dompté la fureur des coursiers, si, heurtée contre un arbre, vers le point où elle tourne rapidement sur son essieu, une roue ne se fût brisée en éclats. Je suis précipité du char : vous eussiez vu mes pieds embarrassés dans les rênes, mes entrailles vivantes traînées au loin, mes nerfs s’attacher aux ronces, mes membres épars emportés par les coursiers, ou laissés sur la plage ; mes os, en se brisant, rendre un son terrible, et mon âme fatiguée s’exhaler dans ces affreux tourments : il ne restait de moi aucune partie qu’on eût pu reconnaître, et tout mon corps n’était qu’une blessure.
"Maintenant, ô Nymphe, pouvez-vous ou voudrez-vous comparer votre malheur an mien ? l’ai vu les royaumes privés du jour, et j’ai lavé mes membres déchirés dans les ondes du Phlégéthon. Mais la vie ne m’eût point été rendue sans l’art puissant du fils d’Apollon : je la dus à la vertu de ses plantes, en dépit de Pluton indigné. Alors, craignant que ma présence, qui manifeste un si grand bienfait, n’excite encore contre moi les fureurs de l’envie, Diane m’enveloppe d’un nuage épais ; et, afin que je puisse être vu sans danger pour mes jours, elle augmente mon âge, altère et change tous mes traits. Elle hésite longtemps entre la Crète et Délos pour fixer mon séjour ; mais enfin, renonçant à Délos, à la Crète, elle me transporte dans ces lieux, et m’ordonne de quitter un nom qui peut me rappeler le cruel souvenir de mes coursiers : "Tu fus Hippolyte, dit-elle ; sois Hippolyte encore sous le nom de Virbius". Depuis ce temps, j’habite cette forêt : mis au rang, des dieux inférieurs, je vis caché sous la protection de la déesse, et je sers ses autels.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Tagès. Cipus (XV, 547-621)
Cependant le deuil d’Égérie ne peut s’affaiblir dans le récit de malheurs étrangers. Couchée au pied d’une montagne, elle ne cesse de fondre en larmes, jusqu’à ce que, touchée de sa pieuse douleur, la soeur d’Apollon fait de son corps une fontaine, et change ses membres mortels en ondes éternelles.
Ce prodige émut les nymphes d’Aricie. Le fils de l’Amazone n’en fut pas moins surpris que ce laboureur tyrrhénien, lorsqu’il aperçut, dans son champ, une glèbe, sans que le soc l’agitât, se mouvoir d’elle-même, se dépouiller de sa forme, prendre celle d’un homme, et commencer la vie en ouvrant la bouche pour prédire l’avenir. Les indigènes l’appelèrent Tagès. Il enseigna, le premier, aux Étrusques, l’art de connaître les choses futures.
Romulus ne fut pas moins étonné quand il vit le javelot par lui lancé sur les collines du Palatin s’attacher à la terre, s’affermir sur des racines nouvelles, et non sur le fer dont il était armé, se couvrir de feuillage, n’être déjà plus un dard, mais un arbre à la tige flexible, donnant au peuple, qui admire ce prodige, une ombre inattendue
Tel fut encore l’étonnement de Cipus, lorsque, dans l’onde du Tibre, il vit les cornes récentes dont son front était armé : il les vit, et d’abord, refusant sa foi à ce qu’il crut une image trompeuse, il porta souvent ses doigts à son front, toucha ce qu’il avait vu, et cessa d’accuser ses yeux d’imposture. Il revenait à Rome, vainqueur des ennemis ; il s’arrête, et, levant ses yeux et ses bras vers le ciel : "Dieux, s’écrie-t-il, quel que soit l’événement qu’annonce ce prodige, s’il est heureux, qu’il soit pour ma patrie et pour le peuple romain ; s’il est funeste, qu’il soit pour moi seul." Il dit, et, sur des autels de gazon, l’encens fume pour apaiser les dieux. Le héros fait, avec la patère, des libations de vin, immole deux brebis, et, dans leurs entrailles palpitantes, cherche l’explication du prodige. L’haruspice tyrrhénien, qui les interroge avec lui, entrevoit de grands événements, d’abord obscurs et confus ; mais, lorsqu’il détourne des fibres de la victime son regard perçant, qu’il porte sur le front de Cipus : "Ô roi, s’écrie-t-il, je te salue ! Oui, Cipus, ces lieux et les citadelles du Latium obéiront à tes lois. Hâte-toi : marche vers ces murs dont les portes s’ouvrent devant toi : ainsi les Destins l’ordonnent. À peine entré dans Rome, tu seras roi, et tu porteras longtemps un sceptre pacifique."
Cipus étonné recule, et, d’un air sombre, détournant ses regards de Rome : "Puissent les dieux, s’écrie-t-il, chasser loin de moi de tels présages ! Je m’imposerai pour toujours un juste exil, avant que le Capitole me reçoive comme roi d’un peuple libre."
Il dit, et soudain il convoque le peuple et le sénat. Cependant il cache le présage funeste sous le laurier de la paix qu’a donné la victoire ; il monte sur un tertre que ses soldats robustes viennent d’élever, et, après avoir, selon l’usage antique, invoqué les dieux :
"Romains, dit-il, ici même est un homme qui, si vous ne le chassez de la ville, sera votre roi. Cet homme, je vous le désignerai plutôt par un signe que par son nom : des cornes s’élèvent sur sa tête. L’augure vous avertit que, s’il entre dans Rome, il y donnera ses lois. Il pouvait y paraître, les portes étaient ouvertes ; je l’en ai empêché ; et cependant personne ne lui est attaché de plus près que moi. Romains, défendez-lui votre ville ; et si vous le jugez coupable, chargez-le de fortes chaînes ou mettez fin à vos alarmes par la mort du tyran."
Tel que les sifflements de l’Eurus dans une forêt de pins, ou tel que le bruit sourd des flots de la mer, entendu dans le lointain ; tel est le murmure qui s’élève dans l’assemblée du peuple romain. Mais au milieu des confuses clameurs de la foule frémissante, une voix s’élève, et crie : "Quel est cet homme ?" Tous se regardent les uns les autres, et cherchent des yeux l’homme que son front et l’oracle désignent. Cipus, reprenant la parole : "Celui que vous cherchez, le voici !" Et, ôtant sa couronne, malgré le peuple, qui veut l’en empêcher, il découvre son front, chargé du signe funeste.
Tous ont baissé les yeux, tous font entendre des gémissements ; et, qui le croirait, le peuple regarde à regret ce front couvert de gloire ; et, ne pouvant souffrir qu’il reste plus longtemps sans honneur, il lui rend et replace lui-même le laurier qui le couvrait
Ô Cipus ! puisque vous ne pouviez plus entrer dans Rome, le sénat voulut honorer votre vertu, et vous décerna autant de terrain que pouvait en enfermer un sillon tracé par la charrue depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher, et fit graver, sur les portes d’airain de la ville, votre image, pour perpétuer la mémoire de cet événement.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Tagès. Esculape (XV, 622-744)
Maintenant, inspirez-moi, divinités protectrices des poètes, Muses, qui savez toutes choses, et que ne peuvent tromper les voiles de la vaste antiquité. Apprenez-moi de quelle contrée le fils de Coronis fut amené dans l’île qu’embrasse le Tibre, et comment Rome le mit au nombre de ses dieux.
Jadis une contagion cruelle avait corrompu l’air du Latium ; ses habitants erraient comme des spectres languissants. Fatigués de funérailles, voyant tous les efforts humains inutiles, et tout l’art de la médecine impuissant, ils implorent le secours céleste, et envoient à Delphes, située au milieu du monde, consulter l’oracle d’Apollon. On invoque une réponse favorable ; on le prie de sauver les Latins, et de finir les malheurs de Rome. Alors le temple et le carquois du dieu, et le laurier qui le couronne, tout tremble à la fois, et, du fond du trépied mouvant, sort une voix qui remplit tous les coeurs d’épouvante :
"Romains, dit-elle, ce que vous demandez ici, vous pouviez et vous devez le demander dans un lieu plus près de vous. Dans le deuil qui vous afflige, ce n’est point d’Apollon que vous avez besoin, mais du fils d’Apollon. Allez sous d’heureux auspices, et appelez mon fils dans votre ville."
Quand le sénat auguste a connu la réponse de l’oracle, il s’informe du lieu où l’on adore le jeune fils d’Apollon, et des ambassadeurs partent pour Épidaure. Dès que le vaisseau qui les porte a touché le rivage, ils se présentent devant le conseil des Grecs ; ils le prient de donner à Rome ce dieu dont la présence dans l’Ausonie doit mettre un terme à tant de funérailles, et font connaître l’oracle infaillible qui l’a prononcé.
Les avis des Grecs sont partagés : les uns pensent qu’on ne peut refuser le secours que Rome demande ; les autres, en plus grand nombre, conseillent de ne point priver Épidaure d’un si puissant appui, et de ne pas livrer le dieu qui la protège.
Tandis qu’on délibère, le crépuscule succède aux derniers rayons du jour, et la nuit enveloppe la terre de ses ombres. Le dieu salutaire, ô Romain qui viens le demander, t’apparaît au milieu de ton sommeil : tu le vois tel qu’il est dans son temple, tenant un bâton champêtre dans sa main gauche ; de la droite, caressant sa longue barbe, et, d’une voix paisible, il t’adresse ces mots : "Cesse de craindre : j’irai. Je changerai les traits sous lesquels on m’honore. Regarde ce serpent dont les noeuds embrassent mon bâton : attache sur lui tes regards, pour bien le reconnaître : je prendrai sa forme, mais je serai plus grand, et tel qu’il convient aux corps célestes de se montrer." Soudain le dieu disparaît avec la voix ; avec la voix et le dieu le sommeil a disparu, et le jour suit la fuite du sommeil.
L’Aurore avait chassé les astres de la nuit ; incertains de ce qu’ils doivent résoudre, le peuple et ses chefs s’assemblent dans le riche temple du dieu : ils le prient de faire connaître, par des signes célestes, le séjour qu’il veut habiter. À peine ils ont fini de prier, caché sous la forme d’un serpent, le dieu lève sa tête émaillée d’or, et annonce sa présence par de longs sifflements. Il s’avance ; et la statue, et l’autel, et les portes, et le marbre du parvis, et le faite doré du temple, sont ébranlés. Il s’arrête au centre, se dresse et s’élève de la moitié de son corps, et promène autour de lui des yeux étincelants. Le peuple frémit épouvanté. Le prêtre, dont des bandelettes de lin ceignent la tête, a reconnu la divinité, et s’écrie : "C’est le dieu, c’est le dieu lui-même ! Mortels ici présents, adorez et priez. Et toi, divinité bienfaisante, que ton aspect nous soit propice, et protège les peuples qui révèrent tes autels !"
Chacun adore et répète les paroles du pontife. Les Romains invoquent Esculape, et le prient de la voix et du coeur. Favorable à leurs voeux, et pour annoncer qu’ils sont exaucés, trois fois il agite les écailles de sa crête, et, trois fois vibrée, sa langue fait entendre trois sifflements. Alors, glissant sur les degrés du temple, il tourne en arrière sa tête, regarde les autels antiques qu’il va abandonner, et salue sa demeure et son temple accoutumés. Son corps immense serpente et roule en cercles sur la terre jonchée de fleurs ; il traverse la ville, et arrive aux remparts qui défendent le port ; il s’arrête : ses regards sereins s’attachent sur la foule qui l’a suivi avec respect, et il monte, en rampant, sur le vaisseau latin. Le navire sent le poids de la divinité : les Romains se réjouissent de le voir pressé par un dieu ; ils immolent un taureau sur le rivage, et lèvent l’ancre qui retient la nef couronnée de fleurs.
Un vent léger enfle les voiles. Le dieu se redresse, repose sa tête sur la poupe, et regarde les ondes. Le vaisseau, sous la douce haleine des Zéphyrs, vogue sur la mer d’Ionie, et, au lever de la sixième Aurore, il fend les flots qui baignent l’Ausonie. Il dépasse Lacinium, célèbre par le temple de Junon ; et le golfe de Scylacium ; s’éloigne de l’Iapygie, laisse à gauche, à force de rames, les rochers d’Amphrise ; à droite les monts de Célennie ; côtoie Rométhium, et Caulon, et Narycie ; surmonte tous les dangers de ces mers difficiles ; double le promontoire de Pélore ; poursuit sa route devant le royaume d’Éole, devant Témèse, riche de ses métaux, devant Leucosie, et Paestum, au doux climat, que parfument les roses. Il cingle vers Caprée, et le promontoire de Minerve, et les collines de Sorrente, si fertiles en vins généreux ; et la ville d’Héraclée, et celle de Stabies, et celle de Parthénope, séjour des doux loisirs. Il laisse derrière lui le temple de la Sibylle de Cumes, Baïes et ses fontaines brûlantes ; Literne, dont la campagne est couverte de lentisques ; le Volturne, qui roule tant de sable avec ses flots ; Sinuesse, où l’on voit tant de blanches colombes ; Minturne et son air pesant ; Caïète, où le pieux Énée ensevelit sa nourrice ; Formium, où régna le cruel Antiphate ; Thrachas, qu’un marais environne ; et la terre de Circé, et le rivage resserré d’Antium.
Les Romains tournent leurs voiles vers ce rivage, car les flots de la mer étaient alors trop agités : le dieu déroule les cercles de son corps, se replie en immenses volumes, s’étend, et entre dans le temple de son père, élevé sur ces bords. Quand le calme est rétabli sur l’onde, le dieu d’Épidaure quitte les autels d’Apollon, et, après avoir joui de l’asile paternel, il sillonne le sable de sa bruyante écaille, rampe vers le navire, s’appuie sur le gouvernail, et repose sa tête sur la poupe, jusqu’à ce qu’abordant Castrum, aux champs sacrés de Lavinium, il se montre à l’embouchure du Tibre.
C’est là que tout un peuple, que les hommes et les femmes, et les vierges qui gardent les feux de Vesta, accourent au-devant du dieu, et le saluent de joyeuses clameurs. Tandis que le navire remonte rapidement les eaux du fleuve, des autels sont dressés sur les deux rives ; partout l’encens brûle, des nuages de parfums s’élèvent dans les airs, qui retentissent ; et la victime frappée échauffe le couteau de son sang. Enfin le navire entre dans Rome, reine superbe du Monde. Le serpent s’élève en rampant au haut du mât ; promène autour de lui sa tête, et regarde quelle demeure il devra choisir.
Le Tibre, dans son cours, se divise en deux parties : il laisse au milieu de ses flots un espace de terre qu’environnent deux bras d’égale largeur, et forme une île qui porte son nom. C’est là qu’en descendant du vaisseau latin, le serpent se retire. Il reprend sa figure céleste ; sa présence met fin au deuil du Latium, et il devient le dieu conservateur de Rome.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Apothéose de César (XV, 745-870)
Mais Esculape n’est, dans nos temples, qu’un dieu venu de l’étranger : César, né dans Rome, est dieu dans sa patrie. Sans égal dans la guerre comme dans la paix, ce n’est pas plus à ses travaux guerriers achevés dans la victoire, au sage gouvernement de l’État, au cours rapide de ses conquêtes, qu’aux vertus de son fils, qu’il doit d’avoir été changé en comète, et de briller parmi les astres : car, dans tout ce que César a fait, sa gloire la plus éclatante est d’être père d’Auguste.
Est-il, en effet, plus grand d’avoir dompté les Bretons que protègent les mers, d’avoir conduit ses vaisseaux triomphants sur le Nil, qui voit croître le papyrus, et se divise en sept canaux, d’avoir soumis au peuple romain le Numide rebelle, Juba l’Africain, et le Pont, encore tout plein du nom de Mithridate ; d’avoir obtenu quelquefois et souvent mérité les honneurs du triomphe ; que d’avoir eu pour fils ce grand homme par qui, ô dieux ! vous avez tout fait pour le Monde, en le soumettant à ses lois ? Afin qu’Auguste ne sortît pas d’un sang mortel, il fallait faire un dieu de César. Quand la mère d’Énée a vu se préparer l’apothéose du souverain pontife, quand, en même temps, elle a vu les apprêts de sa mort cruelle, et les conjurés aiguisant leurs poignards, elle pâlit d’épouvante, et, s’adressant à tous les dieux, qu’elle va trouver :
"Voyez, dit-elle, quels noirs complots sont tramés contre moi ! avec quelle fureur on attaque le dernier rejeton d’Iule et de mon sang ! Serai-je donc la seule déesse toujours livrée à de justes alarmes ! Blessée par la lance calydonienne du fils de Tydée, j’ai vu tomber, mal défendus, les remparts de Troie. J’ai vu mon fils, battu par les tempêtes, errer longtemps sur les mers, descendre au séjour des ombres, soutenir de grandes guerres contre Turnus, et, s’il faut dire la vérité, de plus grandes guerres contre Junon. Mais pourquoi rappeler aujourd’hui les antiques maux que les miens ont soufferts ! La crainte de ceux qu’on prépare encore ne permet plus le souvenir de ceux qui sont passés. Vous voyez les glaives impies aiguisés contre moi. Ah ! détournez-les, je vous en conjure ; repoussez le crime, et ne souffrez point que le feu sacré de Vesta s’éteigne dans le sang de son pontife."
C’est ainsi que Vénus, dans son deuil, remplit le ciel de plaintes inutiles : mais les dieux en sont émus ; et, ne pouvant changer les décrets immuables des trois antiques Soeurs, ils annoncent leur douleur par des signes certains.
On raconte qu’annonçant un grand crime, le cliquetis des armes fut entendu dans de noires nuées ; que le son terrible des trompettes et des clairons retentit dans les airs. Le dieu du jour voila son visage, et ne semblait donner à la terre alarmée qu’une pâle lumière. On vit souvent, au-dessous des astres, des torches flamboyantes ; souvent des gouttes de sang tombèrent mêlées avec la pluie. L’Étoile brillante du matin offrit, sur son front, la couleur livide du fer, et le char de la Lune parut ensanglanté. Le hibou, sombre oiseau du Styx, fit entendre, en mille lieux, de sinistres présages ; en mille lieux on vit pleurer l’ivoire. On dit que le silence des bois sacrés fut troublé par des chants lugubres et des voix menaçantes. Aucune victime ne paraissait agréable aux dieux. La fibre interrogée annonçait de grands tumultes prochains. On trouva même, dans des flancs palpitants, la partie supérieure du foie coupée. On ajoute qu’on entendit, au milieu des ténèbres, des chiens hurlants dans le Forum, autour des maisons et des temples des dieux. On vit errer des mânes silencieux, et la ville ébranlée trembla sur ses fondements.
Mais les avis des dieux ne peuvent ni prévenir la trahison, ni vaincre les Destins qui vont s’accomplir. Des glaives nus sont portés dans le sénat, qui s’assemble au palais de Pompée ; et, dans Rome, aucun autre lieu n’a paru préférable pour le meurtre de César.
Alors Vénus frappe son sein d’albâtre de ses deux mains. Elle veut envelopper César du nuage éthéré dans lequel elle enleva Pâris à la fureur de Ménélas, et déroba Énée au glaive de Diomède. Mais son père lui parle en ces termes : "Ma fille, prétends-tu seule surmonter le Destin insurmontable ? Entre, tu le peux, dans le palais des trois Soeurs : tu y verras le sort des mortels gravé sur des tables de fer et d’airain, immuables, éternelles, qui bravent et le choc des Cieux et mes foudres terribles, et ne craignent ni ruine, ni changement. Tu y trouveras, écrits sur le diamant, qui résiste aux siècles, les Destins de tes descendants : moi-même je les ai lus et recueillis dans ma mémoire : je vais te les apprendre, afin que tu n’ignores plus l’avenir de ta postérité.
"Ô ma fille, celui pour qui tu t’affliges a rempli les temps qui lui furent donnés ; César a achevé les jours qu’il dut à la terre : il faut que César soit reçu parmi les dieux du ciel, et qu’il ait, dans le Monde, des autels. Ce seront tes soins, et ceux de son fils, qui, héritier de son nom, portera seul, après lui, le poids de l’Empire. Il vengera, dans les champs de Mars, la mort de son père, et aura pour lui son courage et les dieux. Modène assiégée, et ne pouvant plus se défendre, lui devra son salut. Pharsale le verra ; les champs de Philippes seront encore teints du sang des Romains. Il triomphera d’un grand nom dans les mers de Sicile. Une reine d’Égypte, fière d’être la femme d’un général romain, tombera dans son fol orgueil, et aura menacé en vain d’asservir à Canope notre Capitole.
"Qu’est-il besoin de dénombrer les nations barbares qu’embrassent les deux océans ? Tous les peuples de la terre obéiront à ses loi, et la mer lui sera soumise.
"Lorsque il aura donné la paix à la terre, il appliquera ses soins aux lois civiles. Législateur juste et sage, c’est par son exemple qu’il réglera les moeurs : étendant ensuite ses regards sur les temps à venir, et sur sa postérité, il ordonnera que le fils de sa chaste épouse porte en même temps son nom et son Empire ; et, lorsque ses années auront égalé ses actions, enlevé aux demeures éthérées, il prendra place auprès de ses aïeux.
"Va cependant recevoir l’âme de César, prête à s’échapper dans le meurtre qui se prépare ; fais- en un astre tutélaire, et que le dieuJules veille, du haut du ciel, sur le Forum et sur le Capitole."
Jupiter se tait : Vénus, invisible à tous les yeux, descend et s’arrête au milieu du sénat. Elle sépare du corps de César l’âme de ce grand homme, et, l’empêchant de s’évaporer dans les airs, l’emporte vers les astres. En s’élevant, la déesse la voit s’embraser, se ceindre de feux éclatants, et la laisse échapper de son sein. Ce nouvel astre s’envole au-dessus de la Lune, et brille en étoile, traînant, dans un long, espace, une chevelure enflammée. C’est du ciel que voyant les hauts faits d’Auguste, César avoue qu’ils sont au-dessus des siens, et qu’il se réjouit d’être surpassé par lui.
Mais quoique Auguste défende qu’on préfère ses actions à celles de son père, la Renommée, libre, et qui ne reconnaît point de lois, leur donne, malgré lui, la préférence, et, sur ce point seul, s’obstine à lui être contraire. Ainsi le fier Atride est moins illustre qu’Agamemnon ; ainsi Thésée l’emporte sur Égée ; ainsi Achille s’élève au-dessus de Pélée ; et, pour citer des exemples dignes, par leur grandeur, de mon sujet, ainsi Saturne est inférieur à Jupiter. Jupiter commande dans le ciel et règne sur les trois mondes ; la terre est soumise à Auguste : tous deux sont souverains et pères de l’Univers.
Dieux, compagnons d’Énée, qui, avec lui, vous ouvrîtes un chemin à travers le fer et la flamme ; Dieux Indigètes ; Quirinus, fondateur de l’Empire romain ; Mars, père de l’invincible Romulus ; Vesta, consacrée parmi les Pénates de César ; Apollon, qu’on voit, avec Vesta, au nombre de ses Dieux domestiques ; et toi, Jupiter Tarpéien, dont l’autel est dans le Capitole ; et vous tous, dieux immortels, qu’il est permis, et qu’il convient aux poètes d’implorer : ah ! retardez et reculez loin de notre âge le jour où, abandonnant le monde qu’il gouverne, Auguste ira s’asseoir parmi les dieux ! et qu’alors il reçoive et accueille les voeux des mortels.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Épilogue (XV, 871-879)
Enfin, je l’ai achevé cet ouvrage que ne pourront détruire ni la colère de Jupiter, ni les flammes, ni le fer, ni la rouille des âges ! Qu’il arrive quand il voudra ce jour suprême qui n’a de pouvoir que sur mon corps, et qui doit finir de mes ans la durée incertaine : immortel dans la meilleure partie de moi-même, je serai porté au-dessus des astres, et mon nom durera éternellement. Je serai lu partout où les Romains porteront leurs lois et leur Empire ; et s’il est quelque chose de vrai dans les présages des poètes, ma renommée traversera les siècles ; et, par elle, je vivrai.
Commentaires sur Livre des Métamorphoses : Égérie. Hippolyte
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