Livre des Métamorphoses d’Ovide : Cénée (XII, 459-535)
"Cénée seul avait fait descendre aux Enfers cinq des enfants de la Nue, Styphélus, Bromus, Antimaque, Élymus, et Piractès, dont une hache armait les mains. J’ai oublié quelles furent leurs blessures ; il n’est resté dans ma mémoire que le nombre des vaincus et les noms qu’ils portaient.
"Le plus grand et le plus fort des Centaures, Latrée, accourt, fier de porter la dépouille de l’Émathien Halétus, qui tomba sous ses coups. Il n’est plus jeune et n’est pas vieux encore. Ses cheveux commencent à blanchir. Il porte un bouclier, un casque, une longue pique, comme les guerriers macédoniens, et promenant ses regards sur l’une et l’autre troupes des combattants, il agite ses armes, décrit un vaste cercle en caracolant, et, fier, impétueux, prononce ces mots y qui se perdent dans le vague des airs
"Eh quoi ! Cénis, souffrirais-je que tu combattes encore ! car à mes yeux, Cénis, tu seras toujours une femme. As-tu donc oublié ton origine ? Ne te souvient-il plus comment d’un autre sexe tu reçus l’apparence trompeuse, et de quelle injure ce don fut le prix ? Songe que tu naquis femme, songe à ton affront. Retourne à ta quenouille, reprends tes fuseaux, tords le fil entre tes doigts, et laisse aux hommes les combats et les dangers ". À peine il achevait ce superbe discours, Cénée lance son javelot, qui l’atteint à l’endroit où, cessant d’être homme, il commence à devenir cheval. La douleur le rend furieux. De sa longue pique, il frappe et refrappe la tête nue de son jeune ennemi ; mais la pique rejaillit comme la grêle qui bat le toit d’une maison, comme la pierre légère qui bondit sur un tambour. Le Centaure l’attaque de plus près. Il veut dans ses flancs enfoncer son épée, mais ses flancs sont impénétrables : "Et néanmoins, s’écrie-t-il, tu n’échapperas pas. Si la pointe du fer est émoussée, son tranchant va t’immoler". Il dit, présente de côté le glaive, mesure de son large tranchant les flancs de Cépée, il frappe, et ses coups semblent retentir sur le marbre ou l’airain : son fer se brise et vole en éclats.
"Après avoir ainsi, pendant quelque temps, offert son corps invulnérable aux terribles armes du Centaure étonné : "Voyons, dit enfin Cénée, si contre toi mon glaive aura plus de vertu". Soudain il le plonge tout entier dans les flancs de Latrée ; il le tourne, le retourne, et dans la blessure même il fait d’autres blessures,
"Les Centaures furieux, poussant d’horribles cris, se réunissent tous contre un seul ennemi. Ils lancent mille dards qui sifflent, frappent Cénée, s’émoussent, et retombent. Cénée n’est blessé d’aucun trait, aucun trait n’est rougi de son sang. Ce nouveau prodige étonne les Centaures : "Ô honte ! s’écrie Monychus, un peuple entier est vaincu par un seul homme qui mérite à peine ce nom. Que dis-je ? il est homme par son courage, et ce qu’il fut autrefois, nous le sommes aujourd’hui. De quoi nous servent nos vastes corps et notre double force ? de quoi nous sert que la nature ait réuni dans nous les deux êtres les plus puissants ? Faudra-t-il nous croire encore nés d’une déesse, et fils d’Ixion, qui jusqu’à Junon même osa porter ses téméraires voeux ? Nous sommes vaincus par un ennemi moitié homme et moitié femme ! Faites rouler sur lui des rochers, des arbres, des montagnes ! Ensevelissez-le vivant sous l’immense dépouille des forêts ! Que cette masse le presse, l’étouffe, et lui tienne lieu des blessures qu’il ne peut recevoir ! "
Il dit, et soulevant avec violence un arbre que l’impétueux Auster avait déraciné, il le lance à son ennemi. Son exemple est suivi. En peu de temps, l’Othrys est dépouillé de sa forêt ; le Pélion n’a plus d’ombre. Cénée enseveli, haletant sous ces vastes débris, soulève sur ses épaules le faix qui l’accable. Mais les arbres s’amoncelant au-dessus de sa bouche, au-dessus de sa tête, l’air qu’il respirait cesse de soutenir ses forces. Il est près de succomber. Il fait encore de vains efforts pour se dégager, pour renverser la forêt. sous laquelle il gémit, et parfois il l’agite, il la soulève encore : tel on voit l’Ida s’ébranler par de sourds tremblements.
Le doute environne le destin de Cénée. On croit qu’étouffé sous les dépouilles de l’Othrys et du Pélion, il est descendu dans le sombre Tartare. Mais le fils d’Ampyx, le devin Mopsus, est d’un avis contraire. Il a vu sortir du milieu des troncs entassés sur le héros, un oiseau revêtu d’un plumage fauve et qui s’est élevé dans les airs. Moi-même aussi j’ai vu cet oiseau merveilleux pour la première et la dernière fois. Mopsus, qui suit des yeux, du coeur, et de la voix, son vol léger autour de notre troupe, et qui l’entend jeter de grands cris : "Je te salue, dit-il, ô toi, honneur du nom lapithe, Cénée, homme unique entre tous les hommes, et maintenant unique entre tous les oiseaux " ! Ce prodige est cru sur la foi de Mopsus. Cependant la douleur de sa perte irrite encore notre colère. Nous nous indignons, d’avoir vu contre un seul s’armer tant d’ennemis ; et nos glaives ne cessent de s’abreuver de sang et de carnage, qu’après que la plupart des Centaures sont tombés sous nos coups, ou que la fuite et la nuit ont dérobé le reste à la mort. "
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Périclymène (XII, 536-579)
Tlépolème a écouté le récit de ce combat, où le vieux roi de Pylos n’a oublié que les exploits du grand Alcide. Il ne peut taire le chagrin qu’il éprouve : "Sage vieillard, dit-il, je m’étonne que vous n’ayez rien dit d’Hercule, qui m’a donné le jour, et de la gloire qu’il acquit dans ce combat mémorable. Il m’a souvent conté que la défaite des Centaures fut due à son courage."
Nestor soupirant à ces mots : "Pourquoi, dit-il, me contraindre à retrouver le souvenir de mes malheurs, à réveiller dans mon coeur des chagrins assoupis par les ans ; à déclarer ma haine pour votre père, et les outrages qu’il m’a faits ? Il est trop vrai, grands dieux ! que ses exploits s’élèvent au-dessus de la foi des mortels, qu’il a rempli l’univers de son nom. Mais je voudrais me taire sur sa gloire : car enfin, nous ne louons ni Déiphobe, ni Polydamas, ni même le grand Hector : et qui peut vouloir louer son ennemi !
"Hercule renversa jadis les remparts de Messène. Il détruisit Élis et Pylos, qui n’avaient point mérité sa vengeance. Il porta le fer et la flamme au palais de mon père ; et sans parler de toutes les victimes qu’il immola dans ce funeste jour, nous étions douze enfants de Nélée, déjà l’espoir et l’orgueil de la Grèce ; les douze enfants, moi seul excepté, tombèrent sous ses coups. On peut concevoir qu’ils aient succombé sous l’effort de son bras. Mais la mort de Périclymène peut être un sujet d’étonnement. Neptune, auteur de notre race, avait donné à Péryclimène le pouvoir de prendre, de quitter, de reprendre à volonté les formes qu’il voulait choisir.
"Il avait déjà, sous vingt aspects divers, combattu sans succès contre Alcide. Il revêt enfin la forme de l’oiseau que chérit Jupiter, et dont les serres sont armées de la foudre. Avec la force de l’aigle, de son bec aigu, de ses ailes, de sa tranchante serre il déchire le visage de son ennemi, et, vainqueur, s’élève dans les airs, Hercule tend son arc trop sûr de ses coups. Il l’atteint à l’endroit où l’aile au corps est attachée. La blessure est légère ; mais les nerfs rompus se détendent ; le mouvement se ralentit ; la force au vol nécessaire manque ; les ailes appesanties ne peuvent plus s’étendre sur l’air, ni l’embrasser : il tombe, et le trait, à peine rougi de sang, pressé par le poids de son corps, s’enfonce dans ses flancs, et ressort par son gosier.
"Maintenant, illustre chef de la flotte des Rhodiens, jugez si je dois vanter les hauts faits de votre père ! Mais ce n’est qu’en les taisant que je veux venger mes frères ; et votre amitié, Tlépolème, sera toujours chère à Nestor."
Ainsi parle le sage vieillard. Sa douce éloquence charme les héros. Le vin remplit encore les coupes du festin, et le reste de la nuit est donné au sommeil.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Mort d’Achille (XII, 580-628)
Cependant le dieu qui de son trident soulève ou modère les flots, gémit sur le sort de Cycnus, son fils, changé en oiseau. Il conserve contre le fier Achille une haine implacable. Déjà, depuis le siège de Troie, un second lustre allait s’accomplir, lorsque Neptune adresse ce discours au dieu qu’on adore à Sminthe :
"Ô toi qui, de tous les fils de mon frère, m’es le plus cher, toi qui élevas avec moi les murs d’Ilion, désormais impuissants, ne gémis-tu pas de voir ces tours prêtes à s’écrouler ! ne plains tu pas tant de héros expirés qui n’ont pu les défendre ! et, pour ne pas te les rappeler tous, ne crois-tu pas voir l’ombre gémissante d’Hector traîné sous ces remparts ? Et cependant, plus cruel que la guerre même, l’impitoyable Achille, qui détruit notre ouvrage, Achille vit encore ! Qu’il s’offre à moi, et je lui ferai connaître ce que peut mon trident ! Mais puisqu’il ne nous est pas donné de combattre notre ennemi de près, prends ton arc, atteins-le d’un trait caché qu’il n’aura pas prévu."
Apollon va remplir le voeu de Neptune. Il partage sa haine et, caché dans un nuage, il descend au milieu des bataillons troyens. Il voit Pâris lancer quelques faibles dards, çà et là dans la plaine, contre des Grecs inconnus et sans nom. À ses regards le dieu se fait connaître : "Pourquoi, dit-il, perdre tes flèches sur des guerriers vulgaires ! S’il te reste quelque amour pour ta patrie, tourne-les contre Achille, et venge ainsi tes frères égorgés !"
Il dit, et lui montre le fils de Pélée dont la lance renverse et moissonne les Troyens. Il tourne lui-même l’arc du Phrygien contre le héros, et sa main trop sûre dirige le trait inévitable. Ce fut la seule joie que goûta le vieux Priam depuis la mort d’Hector. Ainsi, vainqueur de tant de héros, Achille, tu péris par la main du lâche ravisseur d’Hélène. Si le destin avait réservé ta vie aux armes d’une femme, tu eusses mieux aimé tomber sous la hache d’une Amazone.
Déjà le héros invincible dans les combats, qui fut la terreur des Phrygiens, la gloire et le bouclier des Grecs, a été placé sur le bûcher funèbre. Le même dieu qui forgea son armure la consume. Il n’est plus qu’un peu de cendre, et du grand Achille il reste je ne sais quoi qui ne peut remplir une urne légère. Mais que dis-je ? Achille vit toujours. L’univers tout entier est plein de sa gloire. C’est l’espace qui convient à la renommée de ses actions immortelles, et cette partie de lui-même n’est point descendue dans les Enfers.
Le bouclier d’Achille excitant dans le camp des Grecs une noble querelle, fait assez connaître quel était ce héros. Les armes sont disputées par les armes. Ni Diomède fils de Tydée, ni Ajax fils d’Oïlée, ni l’Atride Ménélas, ni Agamemnon lui-même qui commande à tous les Grecs, ni tant d’autres illustres capitaines, n’osent prétendre à ces nobles dépouilles. Les fils de Télamon et de Laërte, Ajax et Ulysse, se présentent seuls pour les disputer.
Agamemnon, qui craint le ressentiment du vaincu, ne veut point prononcer entre les deux rivaux. Il convoque les chefs de l’armée, qui prennent place au milieu du camp, et sont établis juges de ce grand différend.
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