Livre des Métamorphoses d’Ovide : Achéloüs et Hercule (IX, 1-97)
Cependant Thésée veut connaître la cause de l’outrage fait au front d’Achéloüs. Le fleuve de Calydon soupire, et relevant ses longs cheveux négligés sur un front couronné de roseaux :
"Que me demandez-vous ? dit-il ; et quel est le vaincu qui ne souffre à parler de sa défaite ? J’en parlerai pourtant, puisqu’il s’agit d’une entreprise où il fut moins honteux de succomber que glorieux d’avoir osé combattre. Le grand nom de mon vainqueur me console de ma disgrâce.
"Peut-être avez-vous entendu parler de Déjanire. Aucune mortelle ne l’égalait en beauté. Elle fut l’objet des voeux d’un grand nombre d’amants. Je parus avec tous mes rivaux dans le palais de son père : "Accepte-moi pour gendre, m’écriai-je, ô fils de Parthaon " ! Hercule fait la même demande, et tous les prétendants se retirent. Je reste seul avec le héros. il alléguait pour titre le sang de Jupiter, la renommée de ses travaux, tous les dangers dont Junon menaça sa vie, et qu’il eut la gloire de surmonter.
"Un dieu, dis-je à mon tour, pourrait-il sans honte céder à un mortel (car Alcide n’était pas encore assis au rang des dieux) ? Je suis le roi des eaux qui, dans leur cours sinueux, arrosent votre empire. En moi vous n’aurez point un gendre venu vers vous d’un rivage étranger. J’habiterai dans vos états ; j’en fais moi-même partie. Mes voeux seraient-ils donc rejetés parce que Junon ne me hait pas, et qu’elle ne m’impose ni supplices, ni travaux ? Et toi, rival orgueilleux, tu te vantes d’être le fils d’Alcmène ; mais ou Jupiter n’est pas ton père, ou il l’est par un crime. En lui attribuant ta naissance, tu déshonores celle qui te donna le jour. Choisis, ou d’être un imposteur, en soutenant la fable de ton origine, ou de publier toi-même la honte de ta mère."
"Tandis que je parlais, Alcide me regardait d’un oeil enflammé ; et maîtrisant à peine la fureur qui l’anime, il répond : "Je sais me battre, et non discourir. Tu peux me vaincre par ta langue, je triompherai de toi par mon bras " ; et soudain, il s’apprête au combat. Après mes superbes discours, pouvais-je reculer ? Je rejette ma robe verdoyante ; déjà mes muscles sont tendus, mes poings arrondis ; et, lutteur intrépide, j’attends mon ennemi.
"À pleines mains de poussière il me couvre. Je jette en même temps sur lui un sable léger. Soudain il me presse de toutes parts ; tantôt à la tête, tantôt aux flancs, il me saisit, ou semble me saisir. Défendu par mon poids, je résiste et rends ses efforts inutiles. Je suis comme un rocher qui, battu par les flots en courroux, reste immobile, par sa masse affermi. Nous nous éloignons pour reprendre haleine ; nous nous rapprochons avec une nouvelle ardeur. Résolus de ne plus reculer, nous tenons ferme sur l’arène. Mes pieds touchent ses pieds, mes doigts ses doigts ; mon front heurte son front. Tels j’ai vu deux taureaux fougueux s’entrechoquer dans la plaine, tandis que la génisse, prix du combat, paisible attend son superbe vainqueur. Les troupeaux regardent avec effroi cette lutte terrible, incertains auquel des deux rivaux appartiendra l’empire du bocage.
"Trois fois, mais sans succès, Hercule veut délivrer sa poitrine, que sur la mienne je tiens fortement pressée. Par un quatrième effort, il me repousse, dégage ses bras ; et soudain (puisque je dois tout dire), il me surprend, me retourne, s’élance sur mon dos, et (vous pouvez m’en croire, je ne cherche point dans ce récit une gloire vaine) je crus sentir sur tout mon corps le poids d’une montagne. Inondé de sueur, j’arrache enfin mes bras des noeuds que ses bras nerveux formaient autour de moi. Il me presse sans relâche ; épuisé de lassitude, je ne puis reprendre haleine. Il me saisit à la gorge : je chancèle, je touche du genou la terre, et je mords la poussière.
J’allais succomber dans cette lutte inégale. J’appelle la ruse à mon secours, et, sous les traits d’un énorme serpent, je veux tromper et vaincre mon rival. En longs anneaux mon corps roule et s’élance. Ma langue brille armée d’un triple dard, et fait entendre d’horribles sifflements.
Le héros sourit, et se moquant de mon artifice : "Achéloüs, dit-il, ce fut un des jeux de mon berceau d’étouffer des serpents. Quand tu les surpasserais tous en grandeur, pourrais-tu te comparer à l’hydre que je domptai dans les marais de Lerne ? Elle tirait de nouvelles forces des coups que je lui portais. Dragon aux cent têtes, quand j’en abattais une, elle était sur-le-champ remplacée par deux autres plus terribles encore. Je domptai ce monstre, qui, toujours entier, se multipliait sous le fer, devenait plus terrible par ses défaites, et il expira sous l’effort de mon bras. Qu’oses-tu donc prétendre, lorsque te cachant sous la forme vaine d’un serpent, tu veux employer contre moi des armes qui te sont étrangères ?"
"Il dit : ses doigts saisissent mon cou, le meurtrissent, et je me sens pressé comme par des tenailles. Je fais de vains efforts pour m’échapper. Une seconde fois vaincu sous cette forme, il m’en restait une troisième à prendre : c’était celle d’un taureau puissant ; je la revêts, et je recommence le combat. Hercule se porte sur mes flancs, jette autour de mon cou ses bras nerveux : je l’entraîne, et, sans lâcher prise, il me suit, saisit de mon front la corne menaçante, me courbe, me renverse à ses pieds, me roule sur l’arène. Ce n’était pas assez : tandis qu’il me tient par les cornes, il en rompt une, et l’arrache de mon front. Les Naïades l’ayant remplie de fruits et de fleurs, la consacrèrent, et elle devint la corne d’abondance".
"Le dieu finissait le récit de ces combats, lorsque, semblable à Diane, une des Nymphes qui le servent s’avance, la robe retroussée et les cheveux flottants. Elle apporte cette corne féconde, et par elle de tous les trésors de Pomone couronne le banquet.
Cependant la Nuit a replié ses voiles sombres ; et dès que les premiers rayons du Soleil éclairent la cime des coteaux, Thésée et ses compagnons partent, sans attendre que le fleuve débordé roule ses flots tranquilles et soumis. Achéloüs replonge dans l’onde son front désarmé.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Nessus et Déjanire (IX, 98-133)
Le souvenir de son malheur l’afflige encore ; cependant, sous des couronnes de saule et de roseaux, il peut du moins déguiser son injure.
Mais toi, farouche Nessus, qui aimas aussi la belle Déjanire, tandis que tu fuyais avec elle, Hercule t’atteignit d’une flèche rapide, et tu péris victime de ton amour. Le fils de Jupiter retournait aux murs thébains avec sa nouvelle épouse ; il était arrivé sur les bords de l’impétueux Événus, qui, grossi par les pluies d’hiver, roulant ses flots tournoyants, opposait aux voyageurs sa terrible barrière. Tranquille pour lui-même, le héros tremblait pour Déjanire. Nessus se présente ; fier de sa force, et connaissant tous les gués du fleuve : "Alcide, dit-il, confiez à mes soins la fille d’Oenée ; je la porterai sur l’autre rive, tandis que, surmontant les flots, vous pourrez nous rejoindre à la nage."
Hercule lui remet son épouse pâle de crainte, redoutant et le fleuve et le Centaure qui la portait. Alors le héros, chargé de son pesant carquois et de la peau du lion de Némée (car sur le bord opposé il avait déjà jeté son arc et sa massue) : "Si des fleuves, dit-il, m’ont cédé la victoire, osons les vaincre encore."
Il ne balance plus, et, sans chercher l’endroit où l’onde a moins de violence, il lutte contre ses efforts : il les surmonte ; et déjà il était sur l’autre rive ; il relevait son arc, lorsqu’il en tend les cris de Déjanire. Nessus ravissait le dépôt, qui lui fut confié : "Arrête, crie Hercule : où t’entraîne une téméraire confiance dans ta course rapide ? C’est à toi que je parle, centaure Nessus : arrête, et respecte mon bien ; et si, sans égard pour moi, tu persistes dans ton dessein, que la roue infernale de ton père t’apprenne du moins à éviter des amours criminelles ! En vain tu prétends m’échapper ; en vain tu comptes sur la vitesse de tes pieds : ce n’est pas avec les miens que je songe à t’atteindre, mais c’est avec mon arc et ce trait qui va te frapper ". Il dit : l’arc siffle, et le trait a suivi sa parole ; il atteint le Centaure fuyant, perce son dos, et traverse son sein : Nessus avec effort le retire. Le sang jaillit de sa double blessure, et se mêle aux poisons de l’hydre dont le dard est souillé : "Ah ! du moins, dit-il en lui-même, ne mourons pas sans vengeance" ! Et il donne à Déjanire sa tunique ensanglantée, comme un don précieux qui peut fixer le coeur de son époux.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Mort d’Hercule (IX, 134-210)
Plusieurs années s’écoulèrent. Les grands travaux d’Alcide avaient rempli la terre de sa gloire et fatigué la haine de Junon. Vainqueur du roi d’Oechalie, le héros préparait un sacrifice à Jupiter, quand la déesse aux cent voix, qui se plaît à mêler la fiction à la vérité, et s’accroît par ses mensonges, messagère indiscrète, vient t’annoncer, ô Déjanire, que ton époux infidèle est retenu auprès d’Iole par un indigne amour.
Déjanire aimait, elle fut crédule. Effrayée du bruit de ces nouvelles amours, elle pleure, et ses larmes nourrissent d’abord sa douleur. Mais bientôt : "Pourquoi pleurer, dit-elle ? ma rivale triomphera de mes pleurs. Elle approche : hâtons-nous. Employons, tandis qu’il en est temps, quelque moyen nouveau ; et qu’une autre n’occupe pas encore le lit de mon époux. Dois-je me plaindre ou, me taire, retourner à Calydon, ou rester en ces lieux ? abandonnerai-je ce palais pour n’être pas un obstacle à des feux criminels ? Non, je dois me souvenir, ô Meléagre ! que je suis ta soeur. Peut-être préparé-je un crime ! peut-être, en perçant le sein de ma rivale, ma vengeance y montrera-t-elle ce que peut dans sa fureur une femme outragée !"
Son âme flotte incertaine entre mille projets ; elle s’arrête enfin à celui d’envoyer au héros la robe que le Centaure a teinte de son sang, et qui rallumera des feux peut-être mal éteints. Elle confie ce tissu à Lichas, qui n’en connaît point le danger. Imprudente ! elle ignore elle-même qu’il doit bientôt rouvrir la source de ses pleurs. Infortunée ! elle ordonne à Lichas, elle le prie de porter à son époux ce funeste présent. Il le reçoit sans défiance, et du venin de l’hydre il couvre ses épaules. Il versait sur des feux nouvellement allumés l’encens qui montait, avec sa prière, au trône de Jupiter ; il faisait des libations de vin sur le marbre de l’autel. Soudain les feux sacrés échauffent le venin qui circule dans ses veines, et pénètre tout son corps. Quelque temps la grande âme d’Alcide souffre sans gémir un mal si violent ; mais enfin, vaincu par la douleur, il repousse l’autel, et remplit de ses cris terribles les forêts de l’Oeta.
Il veut soudain rejeter cette robe fatale ; mais partout où il la déchire, il déchire sa chair ; et, sans horreur, peut-on le raconter ! Ce tissu s’attache à son corps, il se colle à sa peau ; Alcide ne peut l’arracher sans dépouiller ses muscles, sans laisser à nu ses grands ossements. Son sang frémit et bouillonne comme l’onde froide où l’on plonge un fer ardent. Un poison brûlant le consume. Toujours agissants, des feux avides dévorent ses entrailles. De tous ses membres coule une sueur livide. On entend pétiller ses nerfs ; la moelle de ses os se fond et s’évapore. Enfin, levant au ciel ses bras : "Ô Junon, jouis, s’écrie-t-il, jouis de mon malheur. Barbare ! vois du haut de l’Olympe ces horribles tourments, et repais de mes douleurs ton coeur impitoyable. Ou, si je puis être un objet de pitié pour mes ennemis même (car je sais trop que tu me hais), achève ; arrache-moi une vie qui m’est odieuse, qui fut destinée à tant de travaux, et toujours par toi si cruellement poursuivie ! La mort est un bienfait que je te demande ; il sera digne de ta haine pour moi.
"Eh ! quoi, suis-je donc le vainqueur de Busiris, qui, du sang des étrangers, souillait les temples de Jupiter ? est-ce bien moi qui étouffai dans mes bras le terrible Antée, en lui faisant perdre terre, et l’arrachant ainsi aux secours que lui donnait sa mère ? Eh ! quoi, ni les trois corps du pasteur d’Ibérie, ni la triple gueule du gardien des Enfers, n’ont pu effrayer mon courage ! Sont-ce ces mains qui brisèrent les cornes du taureau des Crétois ? l’Élide a-t-elle vu mes travaux ? les ondes du Stymphale et la forêt de Parthénie en ont- elles été témoins ? est-ce moi qui, sur les bords du Thermodon, enlevai le bouclier d’or de l’Amazone et les fruits de l’arbre que gardait le dragon vigilant ? sont-ce là ces bras qui triomphèrent des Centaures, qui terrassèrent l’affreux sanglier dans les champs d’Arcadie, et l’hydre aux têtes renaissantes sous le fer qui les faisait tomber ?
"Ainsi qu’à leur maître farouche, n’ai-je pas donné la mort aux coursiers de la Thrace nourris de sang humain, et dont les entrailles étaient remplies de membres déchirés ? Voici ces bras qui ont étouffé le lion de Némée ! voici cette tête qui du ciel soutint le fardeau ! J’ai lassé la haine de Junon sans me lasser jamais. Mais enfin elle m’envoie un nouvel ennemi que mon courage ne peut dompter, contre lequel mes traits sont impuissants. Un feu dévorant erre dans mon sein, s’allume dans mes veines, et me consume tout entier. Et cependant le cruel Eurysthée est heureux ! et les mortels osent croire qu’il existe des dieux" ! Il dit, et prend sa course dans les bois de l’Oeta, tel qu’un tigre qui porte en ses flancs le javelot qui le déchire, et dans sa furie cherche le chasseur tremblant qui l’a blessé. Tantôt vous l’eussiez vu gémissant de douleur, ou frémissant de rage ; tantôt s’efforçant d’arracher ses funestes vêtements ; tantôt déracinant, brisant les arbres dans sa colère, et s’irritant contre les monts qui retentissent de ses cris ; tantôt enfin, levant des bras suppliants vers le ciel où règne son père.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Lichas (IX, 211-238)
Bientôt il aperçoit Lichas, qui, saisi de frayeur, se cache dans le creux d’un rocher ; et la douleur armant toute sa rage : "N’est-ce pas toi, s’écria-t-il, toi, Lichas, qui m’apportas ce présent homicide ? n’es-tu pas la cause de ma mort ?" Lichas tremble, pâlit, et d’une voix timide veut s’excuser en vain. Tandis qu’il parle, et qu’aux pieds d’Alcide il veut embrasser ses genoux, Alcide le saisit, et le faisant trois fois tourner en cercle dans les airs, avec plus de force que la baliste n’élance au loin la pierre, il le jette dans l’Eubée.
Suspendu dans l’espace, Lichas s’endurcit. Comme on dit que la pluie, par le froid condensée, en neige s’épaissit, forme des corps sphériques, et tombe en grêle sur la terre : ainsi lancé par un bras puissant, si l’on en croit l’antiquité, Lichas, queglace la terreur, et dont les membres ont perdu tout principe humide, est changé en rocher. C’est maintenant, dans les flots de l’Eubée, un écueil qui conserve les traits de la figure humaine. Le nocher craint d’y porter ses pas, comme s’il était encore sensible, et l’appelle Lichas. Toi cependant, illustre fils de Jupiter, tu prépares ton bûcher, tu rassembles ces antiques troncs que ton bras a déracinés. Tu remets au fils de Péan ton arc, ton immense carquois, et tes flèches, qui doivent une seconde fois trouver les destins d’Ilion ; et tandis que cet ami fidèle allume par ton ordre les feux qui vont te consumer, tu te places sur ce lit funèbre qu’ils embrasent, où tu étendis la peau du lion de Némée, où ta tête repose sur ta forte massue : et ton air est serein, comme si, couronné de fleurs, tu venais, heureux convive, prendre la coupe du festin.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Apothéose d’Hercule (IX, 239-272)
Déjà de toutes parts la flamme pénètre le bûcher. Elle s’anime, éclate, se déploie, attaque le héros insensible à sa fureur. Tous les dieux tremblent pour le vengeur du monde. Jupiter voit leur douleur, et, d’un front sans nuage, leur adresse ce discours : "Habitants de l’Olympe, je m’applaudis d’être appelé le maître et le père d’un peuple reconnaissant : j’aime à voir que de mon fils la vertu vous est chère. Et quoiqu’il ne doive cet intérêt qu’à ses travaux, il ne me plaît pas moins. Mais cessez de vous troubler. Ce bûcher qui s’allume sur l’Oeta doit peu vous alarmer. Celui qui triompha de tout saura triompher de ces flammes. Il n’en sentira la puissance que dans ce qu’il tient de sa merci. Ce qu’il a reçu de moi est éternel, impassible, et ne craint point des feux l’ardeur dévorante. Je le recevrai dans le ciel dès qu’il aura quitté sa dépouille terrestre ; et je me flatte que tous les dieux en seront satisfaits. Si cependant quelque déité voyait d’un oeil jaloux ce héros assis au rang des immortels, si elle s’indignait de la récompense que je lui dois, elle reconnaîtra du moins qu’il en est digne, et malgré elle m’approuvent. "
Tous les dieux applaudissent à ce discours. Junon même a paru l’entendre sans déplaisir ; et si le dépit a coloré ses traits, c’est lorsque, dans ses derniers mots, Jupiter, en la désignant, a condamné sa haine.
Cependant les feux du bûcher ont consumé tout ce qu’ils pouvaient détruire. Il ne reste d’Alcide rien qu’on puisse reconnaître, rien de ce qu’il tenait de sa mère ; il ne conserve que ce qu’il a reçu de Jupiter. Tel qu’un serpent semble avec sa peau dépouiller sa vieillesse, et, sous une nouvelle écaille, se ranime et brille d’un éclat nouveau, tel le grand Alcide, de l’humanité déposant la faiblesse, vit dans la meilleure partie de lui-même, devient plus grand, et paraît revêtu de plus de majesté. Jupiter l’emporte dans les nues, sur un char attelé de quatre coursiers, et le place au rang des immortels.
Livre des Métamorphoses d’Ovide : Alcmène et Galanthis (IX, 273-323)
Alors Atlas sentit un nouveau poids surcharger ses épaules. Cependant la colère d’Eurysthée n’était point désarmée, et sur le fils du héros sa haine poursuivait encore le père. Accablée sous le poids de l’âge et de l’ennui, Alcmène n’a plus qu’Iole à qui elle puisse confier ses chagrins, et raconter les exploits de son fils, dont le nom a rempli l’univers. Hyllus, qui reçut Iole des mains d’Alcide, lui avait donné son coeur et sa main. Elle portait dans son sein les fruits de sa tendresse, lorsque Alcmène lui tint ce discours : " Puissent les dieux t’être favorables, et abréger pour toi les douleurs de l’enfantement, lorsqu’au moment d’être mère, tu appelleras Lucine à ton secours, Lucine, que la haine de Junon rendit impitoyable pour moi ! Le temps où le vaillant Alcide devait naître était arrivé. Déjà le Soleil entrait dans le dixième signe. Le poids extraordinaire qui chargeait mon sein annonçait l’oeuvre de Jupiter ; je ne pouvais le supporter plus longtemps. Mes horribles douleurs semblent se réveiller encore en te les racontant ; car c’est en souffrir une seconde fois que de m’en souvenir.
"Pendant sept jours et sept nuits, accablée par un travail horrible, et les bras tendus au ciel, j’appelais à grands cris Lucine et les dieux qui président à la naissance des mortels. Lucine enfin paraît, mais séduite et gagnée par la barbare Junon, à qui elle a promis ma mort. Dès qu’elle entend mes cris, elle vient s’asseoir sur un autel antique, aux portes du palais ; et, sur ses genoux qu’elle croise, pressant ses doigts entrelacés, elle prononce à voix basse, des mots secrets qui prolongent le travail et les douleurs.
"Je m’épuise en efforts. Dans mon désespoir, de vains reproches d’ingratitude accusent Jupiter. J’invoque le trépas. Mes cris auraient pu émouvoir les rochers. Les dames thébaines sont autour de moi ; elles font des voeux, et m’adressent d’inutiles consolations.
"Une de mes esclaves, née dans une condition obscure, la blonde Galanthis, à me servir, à me plaire constamment empressée, soupçonne que l’implacable Junon agissait pour me nuire ; et, tandis qu’elle va, vient, sort, et rentre sans cesse, elle aperçoit la déesse sous le portique assise, entrelaçant toujours ses doigts sur ses genoux croisés : "Ô qui que vous soyez, dit-elle, félicitez Alcmène : ses maux sont finis, elle est devenue mère ". Lucine de dépit se lève à ces mots ; elle relâche ses genoux et ses doigts, et soudain je suis soulagée : Hercule voit le jour.
"On dit que Galanthis ayant trompé Lucine, éclata de rire ; tandis qu’elle riait encore, la déesse irritée saisit ses blonds cheveux, la renverse, et l’empêche de se relever : soudain ses bras en jambes sont changés ; elle conserve son ancienne agilité ; elle est blonde encore ; mais elle a perdu sa première forme ; et, parce que sa bouche facilita l’enfantement d’Alcmène par un mensonge, belette, elle enfante par la bouche, et fréquente familièrement les toits qu’habitent les mortels."
Livre des MétamorpDryope et Lotis (IX, 324-393)Alcmène et Galanthis (IX, 273-323)
Alcmène se tait et soupire. Elle plaint encore le malheur de cette esclave chérie ; Iole lui répond : "Si le destin d’une étrangère excite ainsi vos regrets, combien vous gémirez en écoutant la déplorable aventure de ma soeur, si pourtant mes larmes et ma douleur me permettent d’en achever le récit. Dryope fut l’unique fruit de l’hymen de sa mère ; une autre me donna le jour. La beauté de ma soeur était célèbre dans l’Oechalie. Le dieu de Delphes et de Délos, épris de ses charmes, les soumit à sa puissance. Elle prit ensuite pour époux Andrémon, qu’on estimait heureux d’avoir une femme aussi belle.
"Il est dans un vallon un lac aux bords sinueux, que le myrte couronne. Sans prévoir sa triste destinée, Dryope, que sa piété rend plus digne de regrets, était venue offrir aux Nymphes du vallon des guirlandes de fleurs. Elle portait à son cou suspendu, doux fardeau, son fils qui n’avait pas encore accompli sa première année. Elle le nourrissait de son lait. Non loin du lac croît l’aquatique lotos, dont les fleurs imitent la pourpre de Tyr ; Dryope en cueille plusieurs qui, dans les mains de son fils, serviront à ses jeux innocents. J’allais imiter ma soeur, car j’étais avec elle, lorsque je vois tomber de ces fleurs détachées quelques gouttes de sang, et les rameaux de l’arbre s’agiter et frémir. En effet, les bergers de ces contrées nous ont appris, mais trop tard, que, fuyant du dieu des jardins l’infâme poursuite, une nymphe appelée Lotis, avait été changée en cet arbre qui conserve son nom.
Ma soeur ignorait cette aventure. Effrayée du prodige, elle veut fuir et s’éloigner des Nymphes qu’elle vient d’adorer ; mais ses pieds prennent racine dans la terre ; elle travaille à les dégager, elle ne peut mouvoir que le haut de son corps. Une soudaine écorce l’enveloppe, et s’élève lentement jusqu’à son sein. L’infortunée veut de sa main arracher ses cheveux, et sa main se remplit de feuilles qui déjà ombragent son front. Amphyssos (c’est le nom qu’Eurytus, son aïeul, avait donné au fils qu’elle nourrit) sent les mamelles que sa bouche presse se durcir, et leur lait tari se refuse à sa faim.
J’étais témoin de ce spectacle affreux ; et je ne pouvais, ô ma soeur ! te donner aucun secours. Autant que je le pus, j’arrêtai les progrès de l’écorce cruelle. J’embrassais le tronc et ses rameaux ; et, je l’avouerai, je formais le projet de m’y cacher avec toi.
"Andrémon, son époux, et son père infortuné, viennent dans le vallon. Ils cherchent Dryope ; ils la demandent : je leur montre le lotos. Ils baisent cette tige qui palpite ; et, prosternés, ils embrassent ses racines. Ô chère soeur ! il ne restait plus de toi que ton visage. Tes larmes baignent le feuillage qui couvre ton corps ; et tandis que ta bouche ouvre encore un passage à ta voix, tu exhales dans les airs ces paroles plaintives :
"Si les malheureux sont dignes de foi, j’en atteste les dieux, innocente victime, je suis punie sans être coupable, et ma vie n’a été souillée d’aucun crime. Si mes serments sont faux, que mon tronc devienne aride, et perde son feuillage ! que je tombe sous la hache, et que je sois par le feu consumée ! Cependant détachez cet enfant de ces rameaux qui furent les bras de sa mère. Qu’une autre prenne soin de son enfance, vienne souvent l’allaiter sous mon ombrage ; qu’il y essaie ses premiers pas, ses premiers jeux ; et lorsqu’il pourra parler, qu’il me salue du nom de mère, et qu’il dise en pleurant : Ma mère est cachée sous cette écorce. Qu’il apprenne à craindre les lacs ; que des arbres il respecte la fleur ; et qu’il regarde ceux qui portent des fruits comme autant de divinités.
"Cher époux, chère soeur, et vous, mon père ! adieu. Si Dryope vous fut chère, protégez mon feuillage contre le fer et la dent des troupeaux ; et, puisque je ne puis m’incliner vers vous, soulevez-vous afin de m’embrasser ; élevez mon fils jusqu’à ma bouche, et recevez mes derniers baisers. Je ne puis en dire davantage. Je sens l’écorce légère presser mon cou et monter au- dessus de ma tête. Que vos mains ne cherchent point à fermer ma paupière : déjà, sans votre pieux secours, l’écorce couvre mes yeux mourants."
"Elle cesse en même temps de parler de vivre ; mais l’arbre qu’elle anime conserve longtemps dans ses rameaux un reste de chaleur."
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