Livre d’alchimie et d’ésotérisme hermétique : Les Fables Égyptiennes et Grecques.
Chapitre VII à IX : Des jeux Pythiques.
On prétend que les jeux Pythiques ne sont pas d’une institution aussi ancienne que les jeux Olympiques ; quelques Auteurs avancent néanmoins qu’Apollon lui-même les institua, après la victoire qu’il remporta sur le serpent Python. Or Apollon était au moins contemporain d’Hercule, qui fut l’Instituteur des jeux Olympiques, puisque Apollon y remporta le prix de la course sur Mercure, la première fois que ces jeux furent célébrés. Je croirais cependant que les jeux Pythiques sont un peu moins anciens que les jeux Olympiques, puisque ceux-ci furent institués en mémoire de Pélops, qui est le commencement de l’oeuvre Philosophico-Chimique, et que les Pythiques n’ont été institués qu’en l’honneur d’Apollon, qui en est la fin et le but. Quoi qu’il en soit, ces jeux ont été institués en l’honneur d’Apollon, en mémoire de ce qu’il avait tué le serpent Python, né de la boue laissée après le déluge de Deucalion, le long du fleuve Céphise, au pied du Mont Parnasse. Pausanias (In Corinth.) attribue leur institution à Diomède, qui fit bâtir un Temple à son retour de Troye, en l’honneur d’Apollon, dans le même endroit où l’on célébrait ces jeux. Quelques Auteurs ont cependant prétendu qu’on les célébrait à Delphes longtemps auparavant, et qua c’était dans cette Ville même qu’Apollon avait tué Python à coups de flèches.
Les uns (M. l’Abbé Banier, Tom. II. pas. 231.) ont regardé ce Python comme un voleur et un brigand, qui ravageait les environs de Delphes, où il faisait son séjour ; et qu’un Prince, ou un Prêtre de ce Dieu, qui portait le nom d’Apollon, en délivra le pays : d’autres, sur un raisonnement aussi peu solide, disent, que Python était un vrai dragon ou serpent, qui fut tué à coups de flèches par un nommé Apollon. Mais quoi ! Ovide dit que Python naquit de la boue sous une forme de serpent inconnue, et capable d’imprimer la terreur :
Coetera diversis, tellus animalia formis
Sponte fua peperit..........
..........Sed te maxime Python
Tum gemuit, populisque novis incognito serpens
Terror eras : tantum spatii de monte tenebas.
Metam. lib. I. fab. 8.
Un voleur, un brigand naît-il donc de la boue ? Comment, pour expliquer cette naissance » M. l’Abbé Banier, si fécond en expédients, n’à-t-il pas dit qu’il fallait l’entendre de la lie du peuple ? L’explication eût paru toute simple. Mais un voleur, né même de la lie du peuple, a-t-il donc une forme inconnue et capable d’imprimer la terreur ? Un brigand n’a-t-il pas la figure humaine, comme un honnête homme ? Rien, dit-on, ne ressemble mieux à un honnête homme qu’un fripon.
Que Python ait été un vrai serpent, est-ce donc un fait si extraordinaire que de tuer un homme ou un serpent à coups de flèches ? Doit-on penser qu’en mémoire d’une action de si peu de conséquence, il soit venu dans l’idée d’instituer des jeux si célèbres ? Et en l’honneur de qui ? Non du Prince ou Prêtre auteur du fait, mais du Dieu Apollon, qui n’y aurait eu d’autre part que son nom. Ne cherchons pas à donner des explications des Fables aussi forcées et aussi peu vraisemblables. Les Païens regardaient Apollon comme un Dieu qui avait habité le Ciel et la Terre, comme le Dieu de la Médecine et de la Poésie, comme un Dieu armé de flèches. Ils n’auraient osé en penser autrement. Quoiqu’il fût assez difficile de comprendre, et qu’il ne leur parût même pas trop raisonnable de décerner tant d honneurs à un Dieu, pour avoir tué un serpent, ignorant même quel pouvoir être, et le serpent, et celui qui l’avait tué, quelques-uns d’entre eux, pour rendre la chose plus vraisemblable, s’avisèrent de dire que ce serpent était ou un brigand ou un dragon réel. Mais une telle réponse peut-elle être de quelque poids auprès d’un homme sensé, qui sait parfaitement ce qu’il doit penser de la Divinité d’Apollon ? Et peut-on s’imaginer que le motif de l’institution de ces jeux Pythiques, ait été la mort d’un brigand ? Ne se moquerait-on pas aujourd’hui d’un homme, d’un Prince même, qui voudrait en instituer de tels à l’occasion de la mort d’un Cartouche, ou d’un Rafiat ? Je laisse aux réflexions du Lecteur les autres raisonnements qu’on peut faire ; revenons à nos jeux Pythiques.
Typhon, dit Python par une simple transposition de lettres, fut un serpent qui naquit de la terre, près du fleuve Céphise, au pied du Mont-Parnasse, au seul coup de poing qu’y frappa Junon. Nous avons vu que Typhon fut père d’une nombreuse lignée de serpents et de dragons, tels que furent celui de la Toison d’or, celui que tua Cadmus, et celui du jardin des Hespérides. Le même Typhon était, dit-on, frère d’Osiris, et fut tué par Horus, ou l’Apollon d’Egypte. Il y a donc grande apparence que le Python de la Grèce, tué à coups de flèches par Apollon, est le même que Typhon d’Egypte tué par Horus. Je prie le lecteur de se rappeler ce que nous avons dit à se sujet ; c’est pourquoi je ne le répéterai pas. On observera seulement due ce prétendu serpent ne prit le nom de Python qu’après qu’il fut tué, et qu’il tomba en pourriture ; parce que les Philosophes donnent communément !e nom de serpent et de dragon à leur matière, lorsqu’elle est en putréfaction. J’ai cité une infinité de textes des Philosophes à ce sujet ; on peut aussi se souvenir de ce que j’ai dit du Mont-Parnasse, et alors on verra pourquoi Python fut tué le long du fleuve qui coule au bas de cette montagne. Ovide nous donne lui-même à entendre ce que nous devons penser de la mort de Python, par !a description qu’il en fait. Ce Dieu qui porte l’arc, et qui ne s’était jusque là servi de cette arme que contre les daims alertes, et les chevreuils légers à la course, ôta la vie à ce monstre, en faisant sortir son venin par une blessure noire :
Hunc Deus Arcitenens, et nunquam talibus armis
Ante, nisi in damis, caprisque fugadbus usus,
Mille gravent tellus exhausta pene pharetra
Perdidit effuso per vulnera nigra veneno. Lib. cit.
Quelle pouvait donc être cette blessure noire par laquelle le venin de Python se répandit ? Cette épithète serait-elle mise là sans raison ? Une blessure n’est pas noire ; le sang qui en coule la rougit communément. On ne peut pas dire que cette épithète convenait pour faire le vers, puisque le terme de rubra, qui exprimait la couleur naturelle d’une blessure, se présentait d’abord à l’esprit, et aurait été aussi propre, à la cadence et à la mesure du vers. Ovide avait donc une raison qui l’engageait à préférer l’épithète nigra, et la voici. Nous avons dit cent et cent fois que la matière du Magistère en putréfaction est noire, qu’alors les Philosophes disent que leur dragon est mort, comme nous l’avons vu dans le chapitre de la Toison d’or, et dans celui du jardin des Hespérides ; c’est donc en mémoire de cette mort qu’Apollon institua les jeux Pythiques, comme Hercule avoir institué les jeux Olympiques en mémoire de Pélops, qui signifie la même chose : par où il est aisé de voir combien les Fables s’accordent entre elles, et qu’elles ont toutes eu le même objet, comme elles ont eu la même origine.
Les Iles Cyclades, appelées ainsi de ce qu’elles étaient disposées en forme de cercle autour de l’Ile de Délos, où l’on disait qu’Apollon était né, célébraient les jeux Pythiques au commencement du Printemps ; et l’ancien usage était de chanter seulement la plus belle hymne de toutes celles qu’on y apportait, en l’honneur d’Apollon. On y introduisait ensuite divers instruments de musique. La récompense qu’on donnait à celui qui avait remporté le prix, était une couronne de laurier, parce que cet arbre était consacré à Apollon. Quelques Auteurs disent (Ister, de Coronis.) qu’on leur donnait certaines pommes qu’on ne nomme point, mais qui étaient aussi consacrées à ce Dieu de la Musique.
Ces jeux devinrent enfin à peu près Semblables aux Olympiques : on ne les célébrait d’abord que tous les neuf ans, c’est-à-dire, après les huit ans révolus ; mais dans la suite ils le furent tous les cinq ans, ou après les quatre ans expirés, et servirent d’époque aux habitants de Delphes et des environs. On disait que les neuf ans avaient été déterminés sur le nombre de neuf Nymphes qui portèrent des présents à Apollon, après qu’il eut délivré le pays du serpent Python ; ce qui revient aux neuf aigles représentées tirant des flèches à un but environné d’un cercle, caractère chimique de l’or, que Senior (Azoth des Philosophes.) a mis pour emblème du grand oeuvre. La première fois qu’on célébra ces jeux, Castor remporta le prix du stade, Pollux celui du pugilat, Calaïs celui de la course, Pelée celui du palet, Télamon celui de la lutte, Hercule celui du pancrace, et ils furent tous couronnés de laurier. Pausanias dit (In Corinth.) qu’à la première représentation, Chrysothémis de l’Ile de Crète remporta la victoire, et ensuite Thamyris, fils de Phylammon. On voit clairement que tous les noms de ces prétendus Athlètes sont empruntés, comme nous l’avons déjà prouvé : car le Chrysothémis de Pausanias n’est point différent d’Hercule, symbole de l’Artiste, puisque Chrysothémis signifie qui gouverne l’or, ou qui en prend soin, de ζημιςευω, commander, gouverner, venant de Θεμις et de Χρυσος, or. Il n’est donc pas surprenant que Chrysothémis ait remporté la victoire la première fois qu’on célébra les jeux Pythiques, puisque cette première célébration n’est autre chose que les opérations même de sa médecine dorée, en mémoire de laquelle ces jeux furent institués : aussi distingue-t-on le premier vainqueur du second, c’est-à-dire de celui qu’on dit avoir remporté la victoire à la seconde célébration y et qui se nommait Thamyris, fils de Phylammon ; comme si l’on disait que la multitude assemblée de divers Pays ou Nations, avait remporté le prix proposé dans la célébration réelle de ces jeux. Thamyris est le même que ϑαμυρις, qui signifie assemblée solennelle ; et Phylammon vient de ϕυλη, race, tribu, nation, et d’αμαω, assembler, ramasser : parce que dans les opérations du grand oeuvre, l’Artiste seul court après la victoire du pancrace ou lutte, que remporta Hercule dans tous les feux, et que l’Artiste remporte en effet ; au lieu que la couronne de laurier est le prix proposé à la multitude, pour récompense à celui qui sera vainqueur dans les jeux, qui n’en sont qu’une allégorie. Car pourquoi dit-on qu’Hercule ou l’Artiste fut le vainqueur au pancrace, et même à tous les combats ? C’est que la Médecine dorée donne à celui qui la possède les richesses et la santé en quoi consiste tout l’utile et l’agréable de la vie ; qu’elle est la force de toutes les forces, suivant l’expression d’Hermès, et que pancrace vient de παν, tout, et de χξαλος, force.
M. l’Abbé Banier (Mythol Tom. III. pag. 600.) trouve singulier, vu le respect que l’on avait généralement pour tous ces jeux que la Religion avait consacrés, et qui étaient spécialement dédiés à quelque Divinité, que ni Orphée, qu’une haute sagesse et une profonde connaissance des Mystères rendaient recommandable, ni Musée, ne voulurent jamais s’abaisser à disputer le prix des jeux Pythiques ; et moi je trouve singulier l’étonnement de M. l’Abbé Banier à cet égard, puisque l’éloge qu’il fait lui-même d’Orphée est l’excuse de son refus. Si Orphée et Musée avaient une profonde connaissance de ces Mystères, ils voyaient bien que cette Divinité à laquelle ces jeux étaient dédiés, n’était qu’une Divinité imaginaire, et leur haute sagesse devait les empêcher de contribuer à confirmer l’erreur du Peuple à cet égard. Ils voyaient bien d’ailleurs que ces jeux n’étaient qu’une allégorie du grand oeuvre, dont Orphée et Musée s’étaient mis au fait dans leur voyage d’Egypte, où ils puisèrent la connaissance de ces Mystères, qu’ils communiquèrent ensuite par des allégories à toute la Grèce. Sachant donc parfaitement la nature de ces Dieux fabuleux, qui devaient leur origine et leur existence à l’imagination de ces Poètes, il n’est pas surprenant qu’ils eussent pour eux autant de mépris que le Peuple avait de respect. On dit, ajoute M. l’Abbé Banier, qu’Hésiode ne fut pas reçu à disputer le prix, parce-qu’en chantant il ne savait pas s’accompagner de la lyre : qu’Homère était allé à Delphes, mais qu’étant devenu aveugle, il avait fait peu d’usage du talent qu’il avait de chanter et de jouer de la lyre en même temps. L’Auteur qui a avancé ces deux faits, avait des raisons pour parler de la sorte. Il dit qu’Hésiode ne fut pas reçu à disputer le prix, et en apporte la raison ; c’est qu’il savait chanter ; c’est à-dire, il savait bien chanter la généalogie de ces Dieux et leurs actions prétendues, qu’il avait apprises, sans savoir, comme Orphée et Homère, ce que les allégories signifiaient, et sans pouvoir accompagner de la lyre, c’est-à-dire, gouverner les opérations de l’Art Hermétique, et faire l’oeuvre : car il faut expliquer cela dans le même sens qu’on dit qu’Orphée gouvernait la navire Argo au son de sa lyre. Homère savait l’un et l’autre ; mais étant devenu aveugle, il ne put le faire.
On ne saurait douter qu’Orphée ne fût parfaitement au fait de tout le grand oeuvre. Diodore de Sicile (Lib. 2. c. 6.) le compte comme le premier d’entre les Grecs qui furent en Egypte pour s’instruire. Il y joint Musée, Mélampode, Dédale, Homère, Lycurgue de Sparte, Démocrite, Solon, Platon, Pythagore. « On montre encore des monuments, dit cet Auteur, des statues, des lieux et des Villes qui ont pris leurs noms de ce que contenait leur doctrine. Il est certain qu’ils apprirent en Egypte toutes les sciences qui les rendirent si recommandables dans leur pays : car Orphée en apporta beaucoup d’hymnes des Dieux, les Orgies et la fiction des Enfers ; les solennités d’Osiris, qui sont les mêmes que celles de Denys ; celles d’Isis, qui sont semblables à celles de Cérès, et les unes et les autres ne différent que de noms. »
Lucien (Dialog. De Astrolog.) nous confirme dans cette idée, lorSqu’il dit qu’Orphée porta le premier dans la Grèce les fêtes de Bacchus, et qu’il institua à Thèbes de Béotie les solennités appelées Orphiques. Orphée nous allure lui-même qu’il savait faire l’oeuvre ou le remède qui guérie toutes les maladies. J’en ai rapporté les preuves dans le chapitre où j’ai traité de lui, le Lecteur pourra y avoir recours. Quant à Mutée, il suffit de savoir qu’il avait accompagné les Argonautes dans leur expédition de la Toison d’or ; c’est-à-dire, qu’il les accompagna de la même manière qu’Orphée, parce qu’il avoir écrit sur cette prétendue expédition dans le goût de ce Poète ; comme on dit encore d’un Historien, qu’il a suivi un tel jusque là, pour dire qu’il en a raconté les avions jusqu’à quelque période déterminée de sa vie. Hésiode n’est pas compté parmi ceux qui furent en Egypte, et ses Ouvrages seuls nous prouvent qu’il savait bien la généalogie des Dieux, qu’il pouvoir avoir apprise par les traditions verbales ou écrites de son temps. Il pouvait donc écrire parfaitement des unes et des autres, sans erre au fait du grand oeuvre, dont elles ne sont que des allégories.
Les Hymnes que l’on chantait en l’honneur d’Apollon, étaient faites en mémoire de celle qu’Apollon lui-même chanta lorsque Jupiter eut vaincu les Titans, et détrôné son père Saturne. Apollon était alors habillé magnifiquement, comme le dit Tibulle :
Sed nitidus pulcherque veni, nunc indue vestem
Purpuream, longas nunc bene necte comas :
Qualem te memorant Saturno rege fugato,
Victoris laudes tunc cecinisse Jovis.
Lib. 2. Elegiar.
On a vu dans le troisième Livre ce que l’on doit penser de ce prétendu Dieu, et l’on doit erre convaincu qu’Orphée et les autres Poètes n’ont point entendu parler du Soleil qui nous éclaire, ni de quelque homme qui ait réellement existé ; mais d’un Apollon hiéroglyphique ou Soleil philosophique, dont nous avons si souvent expliqué la généalogie et les actions. Disons encore deux mots de la mort du serpent Python.
La putréfaction de ce serpent est ce qui a donné lieu à son nom et à celui de la Pythie. Raymond Lulle (Theor. Testam. c. 10.) s’exprime ainsi à ce sujet : « Et par cette raison on doit dire allégoriquement que le grand dragon est né des quatre éléments confondus : il ne faut donc pas entendre à la lettre, qu’il est terre, eau, air, ou feu ; mais qu’il est une seule nature qui a les propriétés des quatre éléments. » Il ne peur mourir que par la dissolution, et lorsque son venin sort par sa blessure noire : car, dit Morien (Entretien du Roi Calid.), « s’il ne tombe point en putréfaction et ne noircit point. il ne se dissoudra pas ; s’il n’est point dissous, il ne sera pas pénétré par son eau ; et s’il n’est pas pénétré par son eau, il ne se sera pas de conjonction ni d’union. » Ce dragon fut tué au pied du Mont-Parnasse, parce que l’Apollon philosophique réside au haut avec les Muses ; c’est-à-dire, que la matière en putréfaction étant au fond du vase, les parties volatiles qui montent en haut, signifiées par les Muses, avec lesquelles l’Apollon des Philosophes se volatilise, retombent sur la matière qui est au fond, pour la pénétrer et la dissoudre. Ces parties volatilisées sont appelées flèches, parce que les flèches semblent voler, lorsqu’on les a lancées avec un arc, et qu’elles ne sont guère d’usage que pour arrêter les oiseaux dans leur vol, et les animaux dans leur course.
CHAPITRE VIII.
Des Jeux Néméens.
L’origine de ces jeux n’est pas moins fabuleuse que celle des jeux dont nous avons parlé. On dit que les Argonautes allant à la conquête de la Toison d’or, furent obligés de relâcher à Lemnos, où Jason, avant que de se remettre en mer, laissa Hypsiphile grosse d’un fils, donc elle accoucha quelque temps après. A peine cette Princesse fut-elle délivrée, qu’étant devenue odieuse aux Dames du pays, sur quelques bruits qu’on répandit contre elle, elle prit le parti de s’enfuir sur le bord de la mer, pour éviter leur fureur. Elle fut enlevée par des Pirates, et vendue à Lycurgue, qui la fit nourrice de son fils Archémore. Les Grecs qui allaient à l’expédition de Thèbes, passant dans le pays de ce Prince, trouvèrent cette illustre nourrice seule avec Archémore dans un bois, où la soif les avait conduits pour y trouver du rafraîchissement. Ils la prièrent de leur indiquer quelque source d’eau ; elle le fît, et les y conduisit elle-même, laissant son enfant sur l’herbe, qui pendant son absence y fut mordu par un serpent, et mourut presque aussitôt. Les Grecs affligés de cette funeste aventure, tuèrent le serpent, firent à cet enfant de superbes funérailles, et instituèrent des jeux en son honneur, qui furent appelles Néméens, du nom du Royaume de Lycurgue, ou plutôt de la fontaine auprès de laquelle cette aventure était arrivée. Une autre tradition les attribuait à Hercule, qui les établit après avoir délivré la forêt de Némée et les environs, du lion qui ravageait le pays, et dont Hercule porta la dépouille le reste de ses jours.
Les mêmes exercices des autres jeux étaient en usage dans ceux-ci, mais la récompense était différente ; une couronne d’ache verte, parce que cette plante était une de celles qu’on appelait funèbres, et que ces jeux avaient été institués en mémoire de la mort d’Archémore. Leur célébration servait d’époque aux Argiens et aux habitants de la partie de l’Arcadie voisine de la forêt de Némée. On sait que l’expédition des Argonautes est une pure allégorie, par conséquent la connaissance que Jason fit d’Hypsiphile à Lemnos, sa grossesse, sa fuite, et toute son histoire. On voit bien que Jason est l’Artiste, Hypsiphile la matière, ainsi nommée de YΨος, hauteur, et de ϕιλεω, aimer. Soit parce que ladite matière se cueille sur les hauteurs, comme le disent les Philosophes, soit parce que la conception de l’enfant philosophique se fait dans le haut du vase. Nous avons cité plusieurs textes des Philosophes à ce sujet. Voyez Liv. II Chap. Son accouchement est celui de l’enfantement philosophique ; la fuite de cette Princesse est la volatilisation de la matière, de même que son enlèvement par les Pirates ; son arrivée dans le royaume de Lycurgue est la perfection du Magistère ; Lycurgue lui donne son enfant à nourrir, c’est le commencement de la seconde opération ou de l’élixir ; elle montre une fontaine aux Grecs, c’est la fontaine ou l’eau mercurielle des Philosophes ; Archémore est mordu pendant ce temps là par un serpent et meurt, c’est la putréfaction qui attaque l’enfant du Soleil philosophique ; ta mort s’enfuit, c’est la dissolution et la noirceur. Voilà par conséquent le même objet pour l’institution des jeux Néméens, que pour les Olympiques et les Pythiques. Quant à la mort du lion de la forêt de Némée, nous l’expliquerons dans le Livre suivant, où nous parlerons des travaux d’Hercule.
CHAPITRE IX.
Des Jeux Isthmiques.
Les s jeux Isthmiques n’ont pas une institution plus certaine que les autres ; on ignore également, et leur Instituteur, et l’occasion qui y donna lieu. Si nous avons égard à ce qu’en rapportent les Auteurs, nous n’y trouvons que des fables. Plutarque (In Vita Thesei.) dit que Thésée les institua en l’honneur de Neptune, à l’imitation de ceux qu’Hercule avait institués en l’honneur de Jupiter Olympien, c’est-à-dire à l’imitation des jeux Olympiques. D’autres les attribuent à Sisyphe, fils d’Eole et frère d’Athamas, au sujet de la mort de Mélicerte, dont l’on raconta l’histoire de la manière suivante.
Athamas, Roi des Orchoméniens, peuples de Béotie ou de Thèbes (Ovid. Métam, 1. 4.), répudia sa femme Néphélé, dont il avait eu deux enfants, Phryxus et Hellé, pour épouser Ino, fille de Cadmus, dont il eut aussi deux fils, Léarque et Mélicerte. Athamas s’était déterminé à répudier Néphélé, parce que Bacchus l’avait rendue insensée. Ino fit tant par ses discours auprès d’Athamas, qu’il persécuta les deux fils de Néphélé au point de les contraindre à se sauver tous deux sur un bélier qui avait une Toison d’or. Junon vengea la persécution qu’Ino avoir suscitée ; cette Déesse agita de furie Athamas, qui s’imagina voir Ino changée en lionne, et ses deux fils en lionceaux. Il saisit Léarque, et le tua en le frappant contre un rocher. Ino prit la fuite avec son fils Mélicerte, qu’elle tenait entre ses bras. Elle se réfugia sur le rocher Moluria, d’où elle se précipita dans la mer avec son fils. Un dauphin porta le corps de Mélicerte dans !’Isthme de Corinthe, ou Sisyphile, frère d’Athamas, lui fit de superbes funérailles, et institua les jeux Isthmiques en son honneur. Le Poète Archias dit que ces jeux ne furent pas institués en l’honneur de Neptune, mais de Palémon. C’est que la fable ajoute que Neptune ayant pitié d’Ino et de Mélicerte, changea la mère en Néréide, qu’il nomma Léucorthée (Ovid. ibid.), et le fils, Palémon.
Ces jeux se faisaient presque avec les mêmes cérémonies que les autres, et avec les mêmes exercices. Le Poète donc nous venons de parlée exprime ces quatre jeux dans une Epigramme grecque, qui a été traduite ainsi en latin :
Quatuor in Graecis certamina, quatuor illa
Sacra : duo superis, sunt duo sacra, viris,
Sunt Jovis hoec, Phoebique, Paloemonis, Archemorique,
Proemia sunt oleoe, Pinea, Mala, Apium.
On célébrait ces jeux tous les cinq ans, et l’on y couronnait les vainqueurs avec des branches de pin. Les Corinthiens les prirent pour époque, de même que les habitants de l’Isthme.
Toute cette histoire est frappée au coin de l’Art Hermétique, comme celles qui ont donné lieu aux autres jeux. On y voit l’origine de la Toison d’or, et cela seul suffirait pour le prouver : mais avec les incrédules, il ne faut pas être avare de preuves. Suivons donc cette histoire en abrégé. Néphélé vient de νεϕελη, nuée ; elle est femme d’Athamas, fils d’Eole, Dieu du vent, parce que c’est dans l’air renfermé dans le vase, que s’élèvent en vapeurs les parties volatiles de la matière Philosophique. Ces parties se réunissent en grand nombre en forme de nuée ; voilà le mariage d’Athamas avec Néphélé, car Acharnas vient d’α complétif et de Θαμα, fait d’αμα, ensemble. De ce mariage naquirent Phryxus et Hellé. Hellé en s’enfuyant avec son frère sur le bélier à toison d’or, tomba dans la mer, et s’y noya ; Phryxus fut porté en Colchide.
La fermentation des parties volatiles qui s’assemblent en nuée, fait un mouvement et une agitation dans la matière qui se trouve au fond du vase, où est la partie fixe aurifique de la matière, c’est à-dire la toison d’or, qui se volatilise aussi, avec la partie mercurielle aqueuse ; voilà la naissance et la fuite de Phryxus et d’Hellé, puisque Phryxus vient de, agitation, bruit des flots. Hellé se noie dans sa fuite, parce que ces parties volatiles se précipitent dans l’eau mercurielle qui est au fond du vase, appelée mer par les Philosophes ; ce qui est même exprimé par Hellé, qui vient d’ελος, marais, eau dormante. La folie de Néphélé, excitée par Bacchus, n’est autre chose que la fermentation de la matière mercurielle excitée par l’or philosophique, désigné par Bacchus, comme nous l’avons vu dans son chapitre. Athamas répudie Néphélé, et épouse Ino, dont il a deux fils, Léarque et Mélicerte. Ino est le mercure purifié par la sublimation philosophique ; car Ino vient d’Ινω, purger. De ce second mariage, c’est-à-dire des parties purgées, purifiées et réunies, naquit Léarque, c’est-à-dire l’assemblage des principes de la pierre des Philosophes, puisque Léarque vient de λαθς pierre, attiquement λεω, et de Αρχη, principe ; ce qui indique en même temps la raison pourquoi l’Auteur de la Fable a feint qu’Athamas l’avait tué en le freinant comme une pierre, parce qu’à mesure que les parties volatilisées se fixent, elles perdent leur mouvement et leur volatilité, qui sont l’indice delà vie, et le repos, le symbole de la more. Ino voyant cela, se précipita du rocher Moluria dans la mer avec son fils Mélicerte, qu’elle tenait entre ses bras ; c’est comme si l’on disait que la partie terrestre purifiée et blanche, qui contient le fruit philosophique, se précipite au fond du vase, et se trouve submergée par l’eau mercurielle. C’est ce qu’a très bien exprimé Riplée, déjà cité en pareille occasion, quand il a dit : Lorsque la terre se troublera, les montagnes se précipiteront au fond de la mer ; dum turbabitur terra, transferentur montes in cor maris : ce qui exprime le trouble et l’agitation d’Ino, et sa submersion dans la mer. La terre philosophique nageait auparavant comme une île flottante ; ce qui est signifié par le rocher Moluria, de Μελεω, aller ça et là, et de ποξ, rocher. Neptune mit Ino au nombre des Néréides, lui donna le nom de Léucothée, comme si l’on disait blanche Déesse, de Λευχος, blanc, et Θεος, Dieu ; parce que quand la terre se précipice, elle est blanche, et comme elle ressemble à de la bouillie, suivant le Philalèthe (Enarrat. Methodica.) et plusieurs Philosophes, Neptune donna le nom de Palémon a Mélicerte, de Παλη, d’où l’on a fait Παληματιον, potage et Palémon. La fable de la naissance de Diane et d’Apollon revient à celle-ci ; car on dit que l’île de Délos était flottante, et que Neptune la fixa en faveur de Latone : on en a vu l’explication dans le troisième Livre. Un dauphin transporta Mélicerte dans l’Isthme de Corinthe, où Sisyphe lui fit de superbes funérailles, et institua les jeux Isthmiques en sa mémoire. Les funérailles sont l’opération de l’élixir, ou la perfection de l’oeuvre : car Sisyphe était fils d’Eole, comme Athamas, et l’un fait assez connaître l’autre sans autre explication. Si l’on veut attribuer l’institution de ces jeux à Thésée, le rapport avec la Médecine dorée n’en sera pas moins évident, comme on peut le voir par ce que nous avons dit de Thésée.
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