Livre d’alchimie et d’ésotérisme hermétique : Les Fables Égyptiennes et Grecques.
Chapitre V à VII : Europe et Antiope.
Europe.
Jupiter devenu amoureux d’Europe, fille d’Agenor, Roi de Phénicie, ordonna à Mercure de l’engager à aller se promener sur le bord de la mer, ou ce Dieu s’étant métamorphosé en taureau blanc, la mit sur son dos, traversa la mer à la nage, et transporta Europe dans l’Ile de Crète. Du commerce qu’elle eut avec Jupiter naquirent Minos, Rhadamanthe et Sarpédon. J’ai déjà touché en passant l’allégorie de Cadmus, frère d’Europe ; la fondation de la Ville de Thèbes en Béotie, lorsqu’il cherchait sa soeur. Minos épousa Pasiphaé, fille du Soleil, soeur d’Actes, et en eut Ariadne et Minotaure, qui fut enfermé dans le labyrinthe de Dédale, et fut tué par Thésée, avec les secours que lui fournit Ariadne.
Les femmes que les Fables, donnent pour Maîtresses à Jupiter ont presque toutes des noms, qui dans leur étymologie signifient le deuil, la tristesse, quelque chose de noir, d’obscur, de sombre, comme tombeau, sépulcre, oubli, putréfaction, pourriture, etc. d’où pourrait venir cette affectation, dans le temps même que les Auteurs de ces fixions nous les représentent comme des femmes d’une très grande beauté ; la couleur noire n’y était pas sans doute un obstacle, puisque l’Écriture Sainte fait parler ainsi l’épouse des Cantiques : Je suis noire, mais je suis belle. Nigra sum, sed formosa. Le nom d’Europe a une signification à peu près semblable, si on le fait venir d’Ευρως, moisissure, pourriture, putréfaction ; et d’οϖς, suc, humeur, comme si l’on disait suc gâté, moisi, pourri. Ce n’est pas sans raison que les Auteurs de ces fictions en choisissaient de telles, puisque le Jupiter des Philosophes agit toujours sur la matière devenue noire, ou dans l’état de putréfaction, indiquée par ces femmes. Ce qui en résulte est l’enfant Philosophique, dont il est parlé presque dans tous les Livres Hermétiques.
Jupiter se change en taureau blanc, pour enlever Europe pendant qu’elle se promène et se divertit avec des Nymphes sur le bord de la mer. Mais la couleur du taureau pouvoir-elle être autre que celle-là, puisque la blanche succédant à la noire, semble l’enlever et la ravir ? Ce taureau est, comme dans la fable d’Osiris, le symbole de la matière fixe volatilisée : il enlevé Europe pendant qu’elle jouait avec ses compagnes ; ces jeux sont les mêmes que les danses des Muses, c’est-à-dire la circulation des parties volatiles et aqueuses : la mer est le mercure, appelé Mer par le plus grand nombre des Philosophes. « Je suis Déesse d’une grande beauté et d’une grande race, dit Basile Valentin dans son symbole nouveau. Je suis née de notre mer propre. » Le même Auteur représente une mer dans le lointain de presque toutes les figures hiéroglyphiques de ses douze Clefs. Flamel appelle ce mercure l’écume de la mer rouge.
Le Cosmopolite le nomme eau de notre mer. Les Philosophes, dit d’Espagnet (Can. 54.), ont aussi leur mer, où naissent des poissons, dont les écailles brillent comme l’argent. Minos épousa Pasiphaé, fille du Soleil, c’est-à-dire toute lumière ou claire ; car Μας signifie tout, et ϕαις, lumière ; Minos étant l’enfant qui naît de Jupiter et d’Europe, ou de la couleur grise et noire, épouse la fille du soleil ou la clarté, représentée par la couleur blanche. Minotaure sort de ce mariage, et est renfermé dans le labyrinthe de Dédale, symbole de l’embarras et des difficultés que l’Artiste rencontre dans le cours des opérations : aussi est-il fait par Dédale, de Δαιδαλος, qui veut dire Artiste. Thésée, le plus jeune des sept Athéniens envoyés pour combattre le Minotaure, vint à bout de s’en défaire par le secours d’Ariadne, qu’il épouse dans la suite. Ces sept Athéniens sont les sept inhibitions de l’oeuvre, dont la dernière ou le plus jeune tue le monstre, en fixant la matière, et en se fixant avec elle il l’épouse. Si Thésée l’abandonne, et Bacchus la prend pour femme, c’est que la couleur rouge succède à la blanche, et Bacchus, comme nous l’avons expliqué dans son Article, n’est autre chose que cette matière parvenue au rouge. Il fallait bien que le fil qu’Ariadne fournit a Thésée, fût fabriqué par Dédale, puisque c’est l’Artiste qui conduit les opérations ; aussi Dédale avait-il été à l’école de Minerve.
Les deux fils d’Europe, Minos et Rhadamanthe, furent constitués Juges de ceux que Mercure conduisait au Royaume de Pluton ; ils condamnaient les uns à des supplices, et envoyaient les autres aux Champs-Élysées. La putréfaction de la matière dans le vase des Philosophes est appelée mort, comme nous l’avons vu dans cent endroits de cet Ouvrage. Cette putréfaction ne peut se faire qu’à l’aide du mercure des Sages ; ce qui a fait dire à quelques Anciens, que les hommes ne mouraient que par Mercure :
Tum virgam capit : hac animas ille avocat Orce
Pallentes, alia sub tristitia tartara mittit :
Dat somnos, adimitque, et lumina morte resignat. Eneid. 1. 4.
Dans cette putréfaction qui constitue le Royaume de Pluton, Minos et Rhadamanthe sont établis Juges des morts ; c’est-à-dire, que se faisant alors une dissolution parfaite de la matière, et une séparation du pur d’avec l’impur, le jugement de Minos et de Rhadamanthe s’accomplit toujours par Mercure qui en est l’exécuteur. Les impures sont reléguées au Tartare ; ce qui leur a fait donner le nom de terre damnée ; les parties pures sont envoyées aux Champs-Élysées, et sont glorifiées, suivant l’expression de Basile Valentin dans son Azoth, de Raymond Lulle dans la Théorie de son Testament ancien, de Morien dans son Entretien avec le Roi Calid, et de plusieurs autres Philosophes.
VI.
Antiope.
La fable d’Antiope a été fabriquée par différents Auteurs ; elle est cependant de la première antiquité. Il est surprenant que M. l’Abbé Banier la regarde comme assez récente, et comme n ayant eu cours qu’après Homère. « Ce Poète, dit notre Mythologue (T. III. 1. I. ch. 8. pag. 78. de l’édit. in-4°. 1740.), si savant dans la Mythologie Païenne, n’aurait pas manqué d’en parler dans l’endroit de l’Odyssée (1. 2. ) où il fait mention des deux Princes (Amphion et Zethus) qui fermèrent la Ville de Thèbes par sept bonnes portes, et élevèrent des tours d’espace en espace ; sans quoi, dit-il, tout redoutables qu’ils étaient, y ils n’eussent pu habiter sûrement cette grande Ville. » Il y a premièrement une faute dans la citation, ce n’est pas dans le second Livre, mais dans le onzième, qu’Homère parle de ces deux Princes dans les termes cités. secondement, M. l’Abbé Banier, ou n’a pas lu cet endroit d’Homère, ou s’imaginant mal-à-propos qu’on s’en rapporterait à sa bonne foi, a avancé avec trop de témérité qu’il n’y était fait aucune mention d’Antiope : sans doute la façon dont ce Prince des Poètes en parle, n’était pas favorable au système de ce Mythologue. Homère fait parler Ulysse en ces termes (Homer. Odyss. L. II. V. 159 et Seq) : « Après celle-là, je vis Antiope, fille d’Asope, laquelle se glorifiait aussi d’avoir dormi dans les bras de Jupiter, et d’avoir eu de ce Dieu deux enfants, Amphion et Zethus, qui les premiers jetèrent les fondements de la Ville de Thèbes, etc. »
Amphion fut mis sous la discipline de Mercure, et y apprit à jouer si parfaitement de la lyre, que par la douceur de ses accords, il adoucissait non seulement la férocité des bêtes sauvages, et s’en faisait suivre ; mais qu’il donnait le mouvement aux pierres mêmes, et les faisait arranger à son gré (Horat. Art Poët.). On en a dit autant d’Apollon, quand il bâtit les murs de la Ville de Troye. Orphée gouverna aussi la navire Argo au son de sa lyre,et faisait mouvoir les rochers.
Peut-on de bonne foi chercher quelque chose d’historique et de réel dans des fables aussi purement fables que celles-là ? Et n’est-ce pas abuser de la crédulité, que de les présenter autrement que comme des allégories ? Voyons quel peut être l’objet de celles d’Antiope et de son fils Amphion. Les uns la disent fille du neuve Asop, et plusieurs Philosophes appellent leur matière de ce même nom Asop, d’autres Adrop, d’autres Atrop, et disent qu’il s’en forme un ruisseau, une fontaine, une eau, un suc, auquel ils donnent le nom de suc de la Saturnie végétable (Flamel, désir désiré.). Ce suc s’épaissit, se coagule, devient solide ; n’est-ce pas alors Antiope ? d’αντι et πυς c’est-à-dire, qui n’est plus suc, qui est coagulé, qui n’est plus fluide. Ceux qui donnent Nyctée pour père à Antiope, ont eu le même objet en vue, c’est-à-dire la coagulation de la matière au sortir de la putréfaction, pendant laquelle cette matière devient noire, et est appelée nuit, ténèbres ; car de νυξ, nuit, a été fait Nyctée : par où l’on voit qu’Antiope ait même caractère que les autres Maîtresses de Jupiter. La métamorphose de ce Dieu en satyre, est expliquée dans l’Article de Bacchus. Quand on dit qu’Amphion fut mis sous la tutelle de Mercure, c’est parce que le mercure Philosophique dirige tout dans l’oeuvre ; et la férocité des bêtes qu’il savait adoucir, s’explique de même que celle des tigres, des lions, des panthères qui accompagnaient Bacchus dans ses voyages. Les pierres qui venaient se ranger à leur place au son de sa lyre, sont les parties fixes volatilisées de la pierre, qui en se coagulant se rapprochent les unes des autres, et forment une masse de toutes les parties répandues ça et là. Tels furent les plus célèbres enfants que Jupiter eut de différences Nymphes ou Maîtresses. Il en eut une infinité d’autres, donc les fables se rapportent à celles que nous avons expliquées. Tels surent les frères Palices que Jupiter eut de Thalie ; Arcus, de Callisto ; Pelasgus, de Niobé, Sarpédon et Argus, de Laodamie ; Hercule, d’Alcmène, femme d’Amphitryon ; Deucalion, d’Iodame ; Bricomarte, de Carné, fille d’Eubulus ; Mégare, de la Nymphe Schycinide ; Aechilie, père d’Endymion, de Prorogenie, et Memphis qui épousa Lydie, de Totédie, Arcesilas ; Colax, d’Ora ; Cyrné, de Cyrno ; Dardanus, d’Electre ; Hyarbas, Philée et Pilummus, de Garamantis ; Proserpine, de Cérès ; Taygetus, de Taygete ; Saon, de Savone, et grand nombre d’autres qu’il serait trop long de rapporter. Un Poète a renfermé les principales métamorphoses de ce Dieu dans les deux vers suivants :
Fit taurus, Cycnus, Satyrusque, aurumque ob amorem
Europe, Laedes, Antiops,, Danaes.
Je pourrais aussi parler des nombreuses familles de Neptune, de l’Océan, des neuves et des rivières ; et sur l’aspect seul de leur simple généalogie, on verrait bientôt que les racines de cet arbre, ou les premiers anneaux de cette chaîne, sont le Ciel et la Terre, et que Saturne en est le tronc. On en conclurait aisément que les personnes feintes de ces fables, sont toutes allégoriques, et font allusion à la matière, aux couleurs, aux opérations, ou enfin à l’Artiste même du grand oeuvre. Il suffirait de faire attention qu’en général tout ce qui dans les fables porte le nom de femme, fille ou Nymphe, peut être expliqué de l’eau mercurielle volatile avant ou après sa fixation ; et tout ce qu’y a le caractère d’homme doit s’entendre de la partie fixe, qui s’unit, travaille, se volatilise avec les parties volatiles, et se fixe enfin avec elles ; que les enlèvements, les rapts, etc. sont la volatilisation ; les mariages et les conjonctions de mâles et de femelles sont la réunion des parties fixes avec les volatiles ; le résultat de ces réunions sont les enfants : la mort des femmes signifie communément la fixation ; celle des hommes, la dissolution du fixe. Le mercure des Philosophes est très souvent le Héros de l’allégorie ; mais alors l’Auteur de la fable a eu égard à ses propriétés, à sa vertu résolutive, quant à ses parties volatiles, et enfin à son principe coagulant, quand il s’agit de fixer par les opérations. Alors c’est un Thésée, un Persée, un Hercule, un Jason, etc.
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