Livre d’alchimie et d’ésotérisme hermétique : Les Fables Égyptiennes et Grecques.
Chapitre XIV : Persée, Léda, Castor et Pollux.
Persée.
IL est peu d’histoires de ces temps-là, dit M. l’Abbé Banier (Myth. Tom. III. p. 96.), plus obscures et plus remplies de fables, que celle de Persée. Elle est dans plusieurs de ses parties une énigme impénétrable. Après un tel aveu, comment ce savant ose-t-il hasarder tant de conjectures pour tenir lieu de bonnes raisons, et décider qu’il n’y a rien de fore extraordinaire dans la naissance de ce Héros, et que son histoire est véritable (Ibid. p. 9.) ?
Acrise, qui n’avait qu’une fille nommée Danaé, ayant appris de l’Oracle qu’un jour son petit-fils lui ravirait la Couronne et la vie, fit construire une tour d’airain dans son Palais, et y enferma sous bonne garde Danaé avec sa nourrice. Elle était belle, et Jupiter sensible à ses attraits, s’avisa d’un expédient tout nouveau ; il se coula dans la tour sous la forme, d’une pluie d’or, se fit connaître, et rendit Danaé mère de Persée. (Ovid. Métam, l. 6.) (Horat, Carm. l. 3.)
Danaé toujours renfermée accoucha, et nourrit son enfant pendant trois ans, sans qu’Acrise en eut connaissance ; mais l’ayant enfin découvert, il fit conduire sa fille à l’autel de Jupiter, où elle déclara qu’elle avait conçu du commerce qu’elle avoir eu avec ce Dieu. Acrise peu crédule fit mourir la Nourrice, et fit exposer Danaé avec le petit Persée sur la mer, enfermés dans un coffre de bois en forme de petite barque, qui après avoir été le jouet des vents et des flots, s’arrêta sur les bords de la petite Ile de Seriphe, l’une des Cyclades : Dictys, frère da, Roi du pays, pêchait alors, et tira ce coffre avec son filet. Danaé le supplia d’ouvrir sa prison ; elle lui apprit qui elle était, et Dictys mena chez lui la mère et l’enfant. Polydecte, Roi de l’île, et petit-fils de Neptune, voulut faire violence à Danaé ; mais la présence de Persée y mettant un obstacle, il obligea celui-ci d’aller lui chercher la tête de Méduse, sous prétexte qu’il voulait la donner en dot à Hippodamie, fille d’oenomaüs. Persée se mit en devoir d’exécuter les ordres de Polydecte ; Pallas lui fit présent d’un miroir, Mercure lui donna un cimeterre, Pluton un casque et un sac, et les Nymphes des souliers ailés : avec tout cet attirail, Persée volait aussi vite et aussi léger que la pensée (Hésiod. Scut. Herculis, v. 261.).
Méduse était fille de Phorcys, et la plus jeune des Gorgones, qui tuaient et pétrifiaient les hommes par leur seul regard ; leurs cheveux étaient hérisses de serpents ; elles avaient des dents crochues comme des détentes de sanglier, des griffes de fer, et des ailes d’or. Ces monstres faisaient leur séjour sur les confins de l’Ibérie, à peu de distance du jardin des Hespérides. Phorcys eut d’autres filles, soeurs aînées des Gorgones ; elles n’avoient entre elles qu’un oeil et une dent, donc elles se servaient tour à tour, on les appelait Grées. Persée commença son expédition par elles ; il leur prit cette dent et cet oeil, et les garda jusqu’à ce qu’elles lui eussent indiqué les Nymphes aux souliers ailés. De là il parvint à Méduse ; en approchant d’elle il se couvrit du bouclier qu’il avoir reçu de Pallas, avec le miroir ; il prit aussi le casque de Pluton, et ayant vu dans son miroir la situation de Méduse, il lui trancha la tête d’un seul coup, et la présenta à Pallas qui lui avait guidé le bras. Du sang qui sortit de la plaie, naquit Pégase sur lequel Persée monta, et volant à travers la vaste étendue des airs, il eut occasion d’éprouver la vertu de la tête de Méduse avant son retour vers Polydecte. Andromède, fille de Céphée et de Cassiopée, avait été exposée, attachée à un rocher sur le bord de la mer d’Ethiopie, pour être dévorée par un monstre marin, en punition de ce que sa mère avait eu la témérité de dire que sa fille pouvait disputer de beauté avec les Néréides. Persée ému de compassion, et épris d’amour, délivra Andromède, et l’épousa dans la suite. Ce Héros fut ensuite en Mauritanie, où il changea Atlas, qui l’avoir mal reçu (Ovid. Métam. l. IV.), en cette montagne qui depuis a porté son nom. Atlas eut une fille, nommée Mera, de laquelle parle Homère dans le premier Livre de son Odyssée (Métam, l. IV.). La Fable dit qu’Atlas commandait aux Hespérides, et que Thémis interrogée, lui répondit qu’un des fils de Jupiter lui enlèverait les pommes d’or (Métam, l. IV.).
Persée après son expédition, emmena son épouse à Seriphe, où il fit périr Polydecte, et prit le chemin d’Argos. La renommée ayant appris à Acrise les heureux succès de Persée, il s’enfuit d’abord, et se retira à Larisse, où Persée se rendit et engagea son aïeul de retourner à. Argos. Notre Héros ayant voulu faire montre de son adresse avant leur départ, on y proposa un combat d’Athlètes et différents jeux ; Persée ayant jeté son palet avec force, le malheur voulut qu’il en atteignît Acrise, qui mourut aussitôt de ce coup, comme l’Oracle l’avait prédit, sans que la cruauté qu’il avait exercée contre sa fille et son petit-fils, l’en pût garantir.
Pégase ne fut pas le seul qui naquit du sang qui sortit de la blessure de Méduse ; Chrysaor y prit aussi naissance, et devint père du célèbre Geryon, qu’Hercule fit mourir de la manière qui sera rapportée dans le cinquième Livre. A peine Pégase fut-il né près des sources de l’Océan (Hesiod. Theog.), qu’il quitta la Terre, et s’envola au séjour des Immortels. C’est-là qu’il habite dans le Palais même de Jupiter, dont il porte les éclairs et les tonnerres, Pallas le confia à Bellérophon, fils de Glauque, dont Sisype fut père, Eole grand-père, et Jupiter bisaïeul. Bellérophon, monté sur Pégase, fut combattre la Chimère, monstre de race divine, selon Homère (Iliad. 1. 6.), ayant la tête d’un lion, la queue d’un dragon, et le corps d’une chèvre. De sa gueule béante il vomissait des tourbillons de flammes et de feux. Hésiode le dit fils de Typhon te d’Echidna.
Cette fable de la Chimère porte avec elle un caractère tellement fabuleux, que M. l’Abbé Banier, toujours ingénieux à saisir les moindres circonstances propres à favoriser son système, n’a rien osé adopter de toutes les explications des Mythologues, et dit (Tom. III, 1. II. ch. VI.) qu’on ne doit pas s’attendre qu’il entreprenne de réaliser un monstre, dont le nom même est devenu synonyme avec les êtres de raison, qui ne sont eux-mêmes que de spécieuses chimères. Il condamne en conséquence le sérieux avec lequel Lucrèce a voulu prouver par de bonnes raisons, que la Chimère ne subsista jamais. Les explications Physiques de Plutarque, de Nicandre de Colophon, ne méritent pas plus de croyance que les conjectures de ceux qui ramènent cette fable à la morale. Mais ce savant Abbé a-t-il plus de raisons solides pour adopter les explications que Strabon, Pline et Servius ont données de cette fable ? Il avoue lui-même qu’on ne trouve point dans l’endroit de Cresias cité par ces Auteurs (Cod 72.) le nom de Chimère, et qu’ils l’ont sans doute mal copié. Que l’on fasse quelques réflexions sur ce que pouvaient être Bellérophon, le cheval Pégase, Minerve qui le dompte, et le mène à ce Héros pour cette expédition. Pensera-t- on avec notre savant Académicien, qu’il est très raisonnable de croire qu’il ait fallu un tel appareil de, guerre pour aller combattre des chèvres sauvages (Myth. Loco cit.) et des serpents, qui causaient beaucoup de ravages dans les vallons et les prairies et empêchaient qu’on y conduisît les troupeaux ? Il paraît même par le texte d’Hésiode que je viens de citer, que M. l’Abbé Banier n’avait pas lu assez attentivement cet ancien Poète, lorsqu’il avance que, en parlant du cheval Pégase, il ne dit pas que Bellérophon s’en fût servi.
Aux autres circonstances de cette fiction, Théopompus ajoute (Philip. l. 7.) que Bellérophon tua la Chimère avec une lance, et non avec des flèches, que le bout de cette lance était armé de plomb, et que le feu que vomissait le monstre, ayant fait fondre ce plomb, lorsque le Héros la lui plongea, ce plomb fondu coula dans les intestins de la Chimère, et la fit mourir. Avouons qu’un tel stratagème ne peut être venu dans l’idée d’un Auteur qui aurait ignoré l’objet d’une telle fiction, et qu’il n’aurait osé le placer dans le cours de cette histoire, s’il n’avait eu en vue que l’histoire même.
Pégase ayant frappé du pied le double mont du Parnasse, en fit sourdre une source qui fut nommée Hippocrene, où Apollon, les Muses, les Poètes et les Gens de Lettres vont boire. Cette eau réveille, échauffe leur imagination ; c’est elle sans doute qui rend les Muses si alertes, suivant la description qu’en fait Hésiode.
Toutes les fictions des Poètes se puisent dans la fontaine du Parnasse ; celle-ci vient de Pégase, Pégase du sang de Méduse, Méduse d’un monstre marin : elle fut tuée par Persée ; Persée était fils de Jupiter, Jupiter fils de Saturne, et Saturne eut pour père le Ciel, et pour mère la Terre. Il en est de même de Chrysaor, père de Geryon, dont les boeufs de couleur de pourpre surent enlevés par Hercule. Ainsi toutes les fables aboutissent à Saturne, comme à leur principe, parce que ce premier des Dieux, principe des autres, est aussi le premier principe des opérations et de la matière des Philosophes Hermétiques. J’aurais pu mettre dans le chapitre d’Osiris le portrait qu’Hésiode fait des Muses ; il y serait venu à propos pour servir de preuve à l’explication que j’y ai donnée de ces Déesses, et aurait convaincu qu’elle est parfaitement conforme à l’idée qu’en avaient les Anciens : mais comme les Muses ont été, sous ce nom, plus célébrées dans la Grèce qu’en Egypte, il semblait plus à propos de les réserver pour l’article du Parnasse, et de ce qui y a du rapport. Un Philosophe Hermétique aurait-il en effet imaginé une fiction plus circonstanciée, et plus propre à exprimer allégoriquement ce qui se passe dans le cours des opérations du grand oeuvre ? Le Mont-Hélicon n’est-il pas la matière Philosophique dont parle Marie dans son épître à Aros, lorsqu’elle dit : prenez l’herbe qui croît sur les petites montagnes ? Et Flamel dans son sommaire : Non que je die toutefois,
Que les Philosophes tous trois (a)
Les joignent ensemble pour faire
Leur mercure, et pour le parfaire,
Comme font un tas d’Alchimistes,
Qui en savoir ne sont trop mistes,
.................................................
Mais jamais ils n’y parviendront,
Ni aucun bien y trouveront,
S’ils ne vont dessus la Montaigne
Des sept, où il n’y a nulle plaigne,
.................................................
Et au-dessus de la plus haute
Montaigne, cognoîtront sans faute
L’herbe triomphante, royale,
Laquelle on nomme minérale.
(a) L’or, l’argent et le mercure vulgaires.
Notre Mercure naît entre deux montagnes, dit Arnaud de Villeneuve, ce sont les deux sommets du Parnasse, ou le double mont. Notre Rebis se forme entre deux montagnes, comme l’Hermaphrodite de la Fable, dit Michel Maïer, qui en a composé son 38ème Emblème : tant d’autres enfin qu’il Serait trop long de rapporter, et qui insinuent clairement, quoique allégoriquement, que leur poudre aurifique ou solaire se prend et se forme de et sur cette montagne. Il est même à croire que le Mont-Hélicon n’a pris son nom que de là, c’est-à-dire de Ηλισς, Soleil, et Κονις poudre, aussi était-il consacré à Apollon. Ceux qui le font venir de Ελιχις, noir, prouvent également pour mon système, et plus particulièrement pour la circonstance de l’oeuvre où il s’agit des Muses ou des parties volatiles, qui se manifestent dans le temps que la matière le réduit en poudre noire ; ce qu’Hésiode n’a pas oublié, comme nous le verrons ci-après.
L’autel de Jupiter qui y est placé, n’est-il pas le fils de Saturne, le Jupiter Philosophique, dont nous avons, parlé si souvent ? La fontaine bleuâtre autour de laquelle les Muses dansent, est-elle autre chose que l’eau mercurielle, à laquelle Raymond Lulle dit (Lib. Secret. et alibi passim.) qu’il donne le nom d’eau céleste, à cause de sa couleur du ciel ? c’est ce même mercure que Philalèthe appelle ciel, et qui doit être sublimé, ajoute cet Auteur (Enarrat. Method.), jusqu’à ce qu’il ait acquis une couleur céleste ; ce que les idiots, dit-il, entendent du mercure vulgaire. La couleur bleuâtre, dit Flamel (Explic. De ses figur.), marque que la dissolution n’est pas encore parfaite, ou que la couleur noire fait place à la grise. C’est dans cette fontaine du Trévisan, que les Muses baignent leurs corps tendres etc délicats, et autour de laquelle elles dansent ; car les parties volatiles, qui montent alors et descendent sans cesse dans le vase, retombent dans la fontaine pour s’y laver, et en ressortent de nouveau en voltigeant et dansant, pour ainsi dire ; ce qu’Hésiode exprime par ces termes : Choreas ducere solent, et vehementer tripudia.re pedibus. Il ajoute aussi, pour indiquer que c’est dans l’espace vide du vase, velatae sunt aère multo : il désigne même la circonstance de l’opération où la matière est parvenue au noir, noctu incedunt. Aussi Ovide feint-il qu’un nommé Pyrenée invita les Muses à entrer chez lui parce qu’il pleuvait ; qu’ayant été épris de leur beauté, il conçue le dessein de leur faire violence, et les enferma pour cet effet ; mais que les Dieux exauçant leurs prières, leur accordèrent des ailes, au moyen desquelles elles s’échappèrent de ses mains :
...... Claudit sua tecta Pyreneus Vimque parat : quem nos sumptis effugimus alis. Métam. 1. 5.
Musée et plusieurs Anciens disaient que les Muses étaient soeurs de Saturne, et filles du Ciel ; sans doute parce que la matière de l’oeuvre parvenue au noir, est le Saturne des Philosophes : et si Hésiode les dit filles de Jupiter et de Mnémosyne, c’est que les parties volatiles voltigent dans le vase, lorsque le Jupiter des Philosophes ou la couleur grise succède à la noire, exprimée par Mnémosyne, de Μνημα, Sépulcre, tombeau, Philalèthe et Nicolas Flamel, entre les autres y ont employé l’allégorie des tombeaux, pour indiquer cette couleur : « Donc cette noirceur enseigne clairement qu’en ce commencement la matière commence à se pourrir et dissoudre en poudre plus menue que les atomes du soleil, lesquels se changent en eau permanente ; et cette dissolution est appelée par les Philosophes, mort, destruction, perdition, parce que les natures changent de forme. De là sont sorties tant d’allégories sur les morts, tombes et sépulcres (Ibid.). » Basile Valentin les a employées dans ses 4ème et 8ème Clefs, et dans la première opération de son Azoth.
Les Anciens pouvaient-ils donc se dispenser de faire présider Apollon au choeur des Muses, le Soleil philosophique étant la partie fixe, ignée, principe de fermentation, de génération, et la principale de l’oeuvre, à laquelle les parties volatiles tendent enfin et s’y réunissent comme à leur centre ?
Il est temps de revenir à Persée, car l’épisode n’est déjà que trop long. Cette allégorie ne souffre pas plus de difficulté que les autres : la tour où Danaé est renfermée est le vase ; Danaé est la matière ; Jupiter en pluie d’or est la rosée aurifique des Philosophes, ou la partie fixe solaire, qui se volatilité pendant que la matière passe du noir à la couleur grise, et retombe en forme de pluie sur la matière qui reste au fond.
Persée naît de cette conjonction : car, comme le dit l’Auteur du Rosaire, « le mariage et la conception se font dans la pourriture au fond, du vase, et l’enfantement se fait en l’air, c’est à-dire au sommet. » C’est pourquoi Acrise est dit le grand-père de Persée d’αγρεις, sommet, comble. Senior dit-en conséquence : « Comme » nous voyons deux rayons du soleil pleuvoir sur la cendre morte, qui revit de même qu’une terre aride semble renaître, lorsqu’elle est arrosée. C’est-là le frère et la soeur qui se sont épousés par l’adresse de la préparation, et après que la soeur a conçu, ils s’envolent, et vont sur le haut des maisons des montagnes : voilà le Roi dont nous avons parlé, qui a été engendré dans l’air, et conçu dans la terre. »
Arnaud de Villeneuve nous apprend quelle doit être l’éducation de Persée. « Il y a un temps déterminé pour qu’elle ( Danaé ) conçoive, y enfante et nourrisse son enfant. Ainsi, lorsque la terre aura conçu, attendez avec patience l’enfantement. Quand le fils ( Persée) sera né nourrissez-le de manière qu’il soit vigoureuxet assez fort pour combattre les monstres, et qu’il puisse s’exposer au feu sans en craindre les atteintes. » C’est dans cet état qu’il se trouve armé du cimeterre de Mercure et du bouclier de Pallas, et du casque de Pluton. Il pourra s’exposer à attaquer Méduse, et fera naître Cluysaor du sang qui sortit de la plaie, c’est-à-dire, qu’étant devenu poudre de projection, il vaincra les soufres impurs et arsenicaux qui infectent les métaux imparfaits, et les transmuera en or ; car Chrysaor vient de Χρυσος, or. Les symboles de ces soufres malins, venimeux et mortels, sont les Gorgones ; aussi les représente-t-on encore sous des figures monstrueuses, les cheveux entrelacés de serpents, et ayant des ailes dorées, faisant leur séjour auprès du jardin des Hespérides.
IV.
Léda, Castor, Pollux, Hélène et Clytemnestre.
Léda, femme de Tyndare, Roi de Sparte, fut aimée de Jupiter (Euripid. Ovid. Epist. d’Hel. à Paris.). Ce Dieu transformé en cygne, et poursuivi par un aigle, alla se jeter entre les bras de Léda, et au bout de neuf mois elle accoucha de deux oeufs, de l’un desquels sortit Pollux et Hélène, et de l’autre Castor et Clytemnestre (Homer. in Hymnis et Odyss.). Le premier de ces oeufs fut la source de tous les maux prétendus qu’éprouvèrent les Troyens. Mais si Hélène n’a existé qu’en fiction, que deviendra la réalité de son rapt ? que restera-t-il de la guerre de Troye ? Si Hélène n’est qu’une personne imaginaire, Castor et Pollux n’auront pas une existence plus réelle, ils n’auront assisté qu’en fiction à l’expédition des Argonautes, qui, selon les Chronologistes, et passa environ cent ans avant la guerre de Troye : Clytemnestre n’aura pas été tuée par Oreste, fils d’Agamemnon. Qu’on supprime également la pomme d’or jetée par la Discorde, il n’y aura plus de dispute entre les Déesses, et le rapt d’Heine n’aura pas lieu. Ainsi une pomme et un oeuf ont été la source de mille maux ; mais, avouons-le de bonne foi, de maux aussi chimériques que la source qui les a produits : car trouverait-on autant de raison que M. l’Abbé Banier (Tom. III. 1.3. c. 9.), pour croire qu’on ne doit pas mépriser la conjecture de ceux qui prétendent que Léda avait introduit son Amant dans le lieu le plus élève de son palais, qui pour l’ordinaire était de figure ovale, et par cette raison étaient appelés chez les Lacédémoniens αιν ; ce qui, selon lui, donna lieu à la fiction de l’oeuf. Il faut avoir grand besoin de semblables conjectures, pour en former de telles. Pour en voir le ridicule, il suffit de faire attention que la Fable ne dit pas que Léda accoucha dans un oeuf, mais d’un oeuf. Cette Princesse eût-elle donc accouché d’un bâtiment ovale ? Mais laissons pour un moment cet oeuf, et disons deux mots de Clytemnestre.
Agamemnon l’épousa, et en eut Oreste ; il partit ensuite pour la guerre de Troye, et laissa auprès d’elle Egisthe, son cousin, avec un Chanteur pour les observer. Egisthe s’étant fait aimer de Clytemnestre, se défit du trop vigilant gardien. Clytemnestre trouva aussi le moyen de se débarrasser de son mari à son retour de la guerre de Troye, et Oreste aurait été aussi la victime de cette intrigue, s’il n’eut pris le parti de la fuite. Il vengea dans la suite la mort de son père et de son aïeul, en faisant périr de sa propre main Egisthe et Clytemnestre dans le Temple d’Apollon. Oreste reçut de l’Aréopage l’absolution de son crime ; les suffrages ayant été partagés pour l’absoudre ou le condamner, il éleva un Autel à Minerve, qui par sa voix ôta l’équilibre ; il fut se purifier en buvant de l’eau d’Hippoctene. Mais le souvenir de son crime le poursuivait partout ; la fureur le saisit, et ayant consulté l’Oracle pour apprendre le moyen d’en être délivré, il en eut pour réponse, qu’il dévêt aller en Tauride, pays des Scythes, en enlever la statue de Diane, ramener sa soeur Iphigénie avec lui, et se baigner dans un fleuve composé des eaux de sept sources.
Pendant tout ce voyage, Oreste avait conservé sa chevelure en signe de deuil, il la coupa dans la Tauride, et le lieu où il la déposa, fut nommé Acem. Quelques-uns disent aussi qu’il le fit auprès d’une pierre sur laquelle il s’était assis le long du fleuve Cytée dans la Laconie (Pausan. in Lacon.), lorsque sa fureur lui passa.
Etant de retour, il donna sa soeur Electre en mariage a son ami Pylade, et après qu’il eut tué Néoptoleme, fils d’Achille, il épousa lui-même Hermione, dont il eut Tysamene. Il trouva aussi le moyen de se concilier les bonnes grâces d’Erigone, fille d’Egisthe en eut Penthile, et mourut enfin de la morsure d’un serpent.
Dans la suite les Lacédémoniens curent recours à l’Oracle, pour terminer une guerre fort désavantageuse qu’ils avaient avec les Tégéens. L’Oracle répondit qu’il fallait chercher les os d’Oreste dans un lieu où les vents soufflaient, où l’on frappait, où l’instrument frappant était repoussé, et enfin où se trouvaient la ruine et la destruction des hommes. Lychas interpréta cette réponse de la forge d’un Ouvrier, où soufflent les vents, où le marteau frappe et est repoussé par l’enclume, et enfin où se travaillent les armes pour la destruction de l’humanité. Il y trouva en effet les os d’Oreste, et les ensevelit, suivant l’ordre de l’Oracle y dans le tombeau d’Agamemnon auprès du temple des Parques.
L’Abbé Banier a, selon sa louable coutume, supprimé toutes les circonstances de cette fable, qu’il ne pouvait plier au plan de son système. En effet, à prendre les choses à la lettre, combien d’absurdités n’y trouve-t-on pas ? mais ramenées à l’allégorie d’où elles tirent leur origine, tous ces crimes prétendus de la famille d’Oreste, et toutes ces absurdités s’évanouissent.
Nous expliquerons ce qu’il faut entendre par Agamemnon, lorsque nous parlerons de la guerre de Troye. Clytemnestre, son épouse, était fille de Jupiter et de Léda, et non de Tyndare et de Léda, mais née dans le Palais de ce dernier, si nous en croyons Homère et Apollonius ; ce qui fit donner le nom de Tyndarides à Castor et Pollux, frères de Clytemnestre. Ils naquirent de deux oeufs ; ce que M. l’Abbé Banier explique de la forme du haut du Palais de Tyndare, parce que ce lieu était appelé ωον, et qui veut dire oeuf, heureuse équivoque donc ce savant Mythologue a bien su faire usage d’après les conjectures d’autrui (Loc. cit.) : mais de semblables ressources n’en imposent qu’à ceux qui ne savent pas la distinction essentielle de la signification de deux mots marqués par des accents si différents. D’ailleurs la fiction de la métamorphose de Jupiter en cygne, ne suffisait-elle pas pour déterminer l’idée que présentait le terme d’αοϖ ? Un cygne se multiplie-t-il autrement que par des oeufs proprement dits ? Il valait donc mieux regarder de bonne foi cette fiction pour une fable pure, et dire que ces oeufs et Léda n’ont eu qu’une existence imaginaire.
Si M. l’Abbé Banier eut de bonne foi adopté cette conjecture, pourquoi ne s’en est-il pas servi pour expliquer aussi la naissance d’Esculape sorti d’un oeuf ? Il avoue que le nom de Coronis, mère de ce Dieu de la Médecine, a pu donner lieu à cette fiction, parce que Coronis signifie une corneille. Quelle raison aurait pu empêcher de penser que la métamorphose de Jupiter en cygne aurait fait dire que Léda accoucha de deux oeufs ? La conjecture eût été bien plus naturelle que celle par laquelle on a eu recours à des appartements de forme ovale, où Léda aurait introduit son Amant. Mais notre savant ignorait que les Auteurs de la fiction d’Esculape et de celle de Léda, avaient le même objet en vue, c’est-à-dire la matière de l’oeuvre Hermétique, que plusieurs Philosophes on appelée oeuf ; ce qui a fait dire à Flamel (Explic. de ses figur. Ch. 3.) : le fourneau, est la maison et l’habitacle du poulet. Hermès dans son livre des sept Chapitres, appelés par Flamel les sept sceaux Egyptiens, dit que de la matière de l’oeuvre il doit naître un oeuf, et de cet oeuf un oiseau. Basile Valentin a employé l’allégorie du cygne dans ses 6ème et 8ème Clefs. Raymond Lulle (De Quinta essentia.) nous apprend que l’enfant Philosophique s’arrondit en forme d’oeuf dans le vase : et, comme dit Riplée, « nous appelons oeuf notre matière, parce que de même qu’un oeuf est composé de trois substances, savoir, le jaune, le blanc et la petite peau qui les enveloppe, sans y comprendre la coque, de même notre matière est composée de trois ; savoir, soufre, sel et mercure. De ces trois doit naître l’oiseau d’Hermès, ou l’enfant Philosophique, en lui administrant un feu semblable à celui de la poule qui couve. » Moscus s’exprime (Tourbe.) d’une manière à ne laisser aucun douce sur l’explication de la fable de Léda et de Coronis. « Je vous déclare, dit-il qu’on ne peut faire aucun instrument, sinon avec notre poudre blanche, étoilée, luisante, et avec notre pierre blanche ; car c’est de cette poudre qu’on fait les matériaux propres à former l’oeuf. Les Philosophes ne nous ont cependant pas voulu dire, sinon par allégorie et par fiction quel était cet oeuf, ou quel est l’oiseau qui l’a engendré ; mais il est d’abord oeuf de corbeau (Coronis), et ensuite oeuf de cygne ( Léda ). »
Mais pourquoi Léda accouche-t-elle de deux oeufs ? et pourquoi de chaque oeuf sort-il deux enfants, l’un mâle, l’autre femelle ? C’est que l’Auteur de cette fable a eu en vue les deux opérations du grand oeuvre, et que dans l’une et dans l’autre, la couleur passe par la couleur blanche et la rouge, la blanche appelée des noms de femmes. Lune, Eve, Diane, etc, et la rouge, Apollon, Soleil, Adam, mâle, etc. Philalèthe nomme même (Vera confect. Lap.) la couleur rouge le jaune de l’oeuf, et la couleur blanche le blanc. Rien d’ailleurs n’est si commun dans les Traités de Philosophie Hermétique, que les allégories de frère et soeur jumeaux, par conséquent nés du même oeuf, donc parle Servilius dans la Tourbe, en ces termes : « Sachez que notre matière est un oeuf. La coque est le vase, et il y a dedans blanc et rouge (mâle et femelle). Laissez-le couver à sa mère sept semaines, ou neuf jours, ou trois jours..... il s’y fera, un poulet ayant la crête rouge, la plume blanche, et les pieds noirs. » Telle est donc la matière de ces oeufs et des enfants qui en sortent.
Clytemnestre est mariée à Agamemnon, et son fils Oreste devient matricide dans le temple même d’Apollon, toutes les portes fermées. Un forfait si odieux eut plutôt mérité d’être enseveli dans les ténèbres de l’oubli, que d’être conservé à la postérité, s’il eût été réel ; mais heureusement il est purement fabuleux, et une suite nécessaire de l’allégorie qui la précédé. On trouve ce crime prétendu dans presque tous les traites de Philosophie Hermétique ; rien n’y est plus commun que les allégories d’un fils qui tue sa mère (Flamel, Explicat. de ses figur. Tourbe, etc. Raymond Lulle. Codicille.). Tantôt c’est la mère qui détruit son fils ; un enfant qui tue son père ; un frère qui dévore sa soeur, et la ressuscite (Lettre d’Aristée.) ; enfin tant d’autres fictions et métaphores de meurtres, homicides, patricides, etc. : tels on les voit dans les différents Traités sur le grand oeuvre, tels ils sont dans la Fable. On y trouve des incestes du père avec la fille, du fils avec la mère, du frère avec la soeur ; tels sont ceux de Cynira, d’oedipe, de Jocaste, etc. Pour être encore mieux convaincu du rapport immédiat que cette fable d’Oreste avec la confection de la pierre des Sages, il suffit d’en remarquer et d’en peser toutes les circonstances.
Pourquoi Oreste tue-t-il sa mère dans le temple d’Apollon, et notez, les portes fermées ? Ce temple n’est - il pas précisément le vase où se forme, où réside, où est honoré et comme adoré le Soleil, l’Apollon Philosophique ? Si la porte de ce temple ou de ce vase n’était pas fermée, clause, scellée et bien lutée, les esprits volatils qui cherchent à s’échapper n’agiraient plus ; Clytemnestre s’enfuirait ; Oreste, ou la partie fixe, ne pourrait tuer, c’est-à-dire fixer le volatil ; la putréfaction, appelée mercure, mort, destruction, sépulcre, tombeau, indiquée par la mort de Clytemnestre, ne se ferait pas, et l’oeuvre resterait imparfaite.
Oreste ne fut absous de son crime qu’a condition qu’il irait se laver et se purifier dans l’eau, d’une rivière, composée de sept sources ; ce qui indique parfaitement le mercure des Sages ; puisque, comme le dit d’Espagnet (Arc. Herm. Can. 52.), « sitôt qu’on est parvenu à entrer dans le jardin des Hespérides, on trouve à la porte une fontaine qui se répand dans tout le jardin, et qui est composée de sept sources. »
On sait que le volatil est signifié par les femmes : ainsi quand la Fable dit qu’Oreste ramena sa soeur Iphigénie de la Tauride, c’est comme si l’on disait que la partie volatile est ramenée du haut du vase, où elle circulait, dans le fond où elle se fixe avec la partie fixe représentée par Oreste, dont la fureur, le trouble ne signifient que la volatilisation ; car le fixe doit être volatilisé avant d’acquérir une fixité permanente, suivant ce précepte des Philosophes : volatilisez le fixe, et fixez le volatil. C’est pourquoi l’Oracle lui ordonna d’aller au temple de Diane, parce que la couleur blanche, appelée Diane par les Philosophes, indique le Commencement de la fixité de la matière du Magistère.
Monsieur l’Abbé Banier et presque tous les autres Mythologues laissent une infinité de petites circonstances des Fables sans explication, soit qu’ils ne puissent les expliquer, ou qu’ils les regardent comme inutiles, et comme ne pouvant avoir aucun rapport avec l’Histoire ou la Morale. Comment en effet expliqueraient-ils cette affectation des Auteurs à marquer qu’Oreste conserva ses cheveux, de même qu’Osiris, pendant un certain temps, et pourquoi Hésiode appelle Danaé la Nymphe aux beaux cheveux ? Si ce fait ne signifie rien quant à l’Histoire et à la Morale, il devient un précepte pour la conduite des opérations du grand oeuvre. Les cheveux sont regardés à peu près comme une chose superflue, la matière du Magistère paraît avoir quelque chose d’inutile et de superflu : mais, dit Geber (Somme.), « notre art ne consiste pas dans la pluralité des choses ; notre Magistère consiste dans une seule matière, à laquelle nous n’ajoutons rien d’étranger, et n’en diminuons rien ; nous en ôtons seulement le superflu dans la préparation. », Ce que Philalèthe explique ainsi : « Vous remarquerez que ce terme de superflu, de Geber est équivoque parce qu’il signifie à la vérité une chose superflue, mais un superflu très utile à l’oeuvre, qu’il faut cependant ôter en certain temps. Souvenez-vous bien de cela, car c’est un grand secret. » Plusieurs Philosophes ont même donné le nom, de cheveux à cette matière ; ce qui a induit en erreur nombre de Chimistes, qui ont pris les cheveux pour la matière de l’oeuvre Hermétique. Ces cheveux d’Oreste doivent donc être conservés pendant son voyage, c’est à-dire jusqu’à la fixation d’Oreste volatilité, qui ne les coupera que lorsqu’il sera parvenu à la pierre acem, c’est-à-dire, à la matière rendue fixe comme une pierre, qui alors est un remède pour les infirmités du corps humain, comme l’indique l’étymologie de ce nom acem, qui vient d’αχθς, remède. Pour finir l’article d’Oreste, il suffit de dire qu’il était un des descendants de Pélops, à qui les Dieux avoient fait présent d’un bélier à toison d’or ; ce que les Mythologues ont expliqué d’un sceptre couvert d’une toison dorée (M. l’Abbé Banier. Mythol. T. III. liv. 6. ch. 2.).
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