Livre d’alchimie et d’ésotérisme hermétique : Les Fables Égyptiennes et Grecques.
Chapitre XI : Retour des Argonautes.
Les Auteurs sont encore moins d’accord sur la route que les Argonautes tinrent pour retournée en Grèce, qu’ils le sont sur les autres circonstances de cette expédition ; aussi n’est-ce pas à de simples Historiens, ou à des Poètes qui ne sont pas au fait de la Philosophie Hermétique, à décrire ce qui se passe dans le progrès des opérations de cet Art. Hérodote (L. 4.) n’en fait pas un assez long détail, pour que M. l’Abbé Banier puisse dire (T. III. p. 242.) avec raison que cet Historien fournit seul de quoi rectifier la relation des autres ; on pourrait seulement conjecturer de ce qu’il en dit, que les Argonautes suivirent en s’en retournant à peu près la même route qu’ils avaient tenue en allant. Hécatée de Millet veut que du fleuve Phasis ces Héros soient passés dans l’Océan, de là dans le Nil, ensuite dans la mer de Tyrrhene, ou Méditerranée, et enfin dans leur pays. Arthémidore d’Ephese réfute cet Auteur, et apporte pour preuve que le Phasis ne communique point à l’Océan. Timagete, Timée et plusieurs autres soutiennent que les Argonautes ont passé par tous les endroits cités par Orphée, Apollonius de Rhodes, etc. parce qu’ils prétendent que de leur temps on trouvait encore dans ces lieux des monuments qui attestaient ce passage. Comme si de tels monuments, imaginés sans doute sur les relations mêmes, ou cités par ces Poètes, parce qu’ils venaient à propos aux circonstances qu’ils inséraient dans leurs fictions, pouvaient rendre possible ce qui ne l’est pas. Orphée fait parcourir aux Argonautes les côtes Orientales de l’Asie, traverser le Bosphore Cimmérien, les Palus Méotides, puis un détroit qui n’exista jamais, par lequel ils entrèrent après neuf jours dans l’Océan septentrional ; de là ils arrivèrent à l’isle Peuceste, connue du Pilote Antée ; puis à celle de Circé, ensuite aux colonnes d’Hercule, rentrèrent dans la Méditerranée, côtoyèrent la Sicile, évitèrent Scylla et Carybde, par le secours de Thétis, qui s’intéressait pour la vie de Pelée son époux, abordèrent au pays des Phéaciens, après avoir été sauvés des Sirènes par l’éloquence d’Orphée, au sortir de là ils furent jetés sur les Syrtes d’Afrique, desquels un Triton les garantit moyennant un trépied. Enfin ils gagnèrent le cap Malée, et puis la Thessalie.
Il semble qu’Orphée ait voulu déclarer ouvertement que sa relation était absolument feinte, par le peu de vraisemblance qu’il y a mis ; mais Apollonius de Rhodes a beaucoup encore enchéri sur Orphée. Les Argonautes, selon lui, s’étant ressouvenus que Phinée leur avait recommandé de s’en retourner dans la Grèce par une route différente de celle qu’ils avaient tenue en allant à la Colchide, et que cette route avait été marquée par les Prêtres de Thèbes en Egypte, entrèrent dans un grand fleuve qui leur manqua. Ils furent obligés de porter leur vaisseau pendant douze jours jusqu’à ce qu’ils retrouvèrent la mer, avec Absytche, frère de Médée, qui les poursuivait, et donc ils se défirent, en le coupant en morceaux. Alors le chêne de Dodone prononça un oracle qui prédisait à Jason qu’il ne reverrait pas sa patrie avant qu’il se fut soumis à la cérémonie de l’expiation de ce meurtre. Les Argonautes prirent en conséquence la route de AEea, où Circé, soeur du Roi de Colchos, et tante de Médée, faisait son séjour. Elle fit toutes les cérémonies usitées dans les expiations, et puis les renvoya.
Leur navigation fut assez heureuse pendant quelque temps ; mais ils furent jetés sur les Syrte d’Afrique, d’où ils ne se retirèrent qu’avec peine, et aux conditions rapportées par Orphée.
Il est évident que ces relations sont absolument fausses. On excuse ces Auteurs sur le défaut de connaissance de la géographie et de la navigation qui n’était pas encore assez perfectionnée dans ces temps-là. Mais ces erreurs sont si grossières et si palpables, que M. l’Abbé Banier, avec beaucoup d’autres Mythologues qui admettent la vérité de cette expédition, n’ont pu s’empêcher de dire (T. III. p. 242.) que c’était le comble de l’ignorance et une fiction puérile, que ces Auteurs n’ont employée que pour étaler ce qui se savait de leur temps sur les Peuples qui habitaient ces contrées éloignées. Ce savant Mythologue avoue aussi que la plupart de ces Peuples sont inconnus, et n’existaient même pas au temps d’Orphée, ou d’Onomatrice : Il était cependant nécessaire de trouver dans ces Poètes quelques choses sur lesquelles M. l’Abbé Banier pût établir son système historique. Apollonius lui a fourni un fondement bien peu solide à la vérité. Ce sont des prétendues colonnes de la Colchide, sur lesquelles ce Poète dit que toutes les routes connues en ce temps-là étaient gravées. Sésostris est précisément celui qui, suivant ce Mythologue, avait fait élever ces colonnes. malheureusement Sésostris ne vint au monde que longtemps après cette prétendue expédition, en admettant même la réalité de ce voyage au temps où ce savant en fixe l’époque. Mais cette difficulté n’était pas de conséquence pour lui. Apollonius, dit-il, possédait sans doute l’histoire de Sésostris ; et quoiqu’elle fût postérieure à l’expédition des Argonautes, il a pu par anticipation parler des monuments que ce conquérant laissa dans la Colchide. Je laisse au Lecteur à juger de la solidité de cette preuve. Pour moi, j’aime mieux expliquer Apollonius par lui-même, et dire avec lui que la route qu’il fait tenir aux Argonautes est la même qui leur avait été marquée par les Prêtres d’Egypte. C’est insinuer assez clairement que le tout n’est qu’une pure fiction, et une relation allégorique de ce qui se passe dans les opérations de l’art Sacerdotal ou Hermétique. C’était de ces Prêtres mêmes qu’Orphée, Apollonius, et beaucoup d’autres avaient appris la route qu’il faut tenir pour parvenir à la fin que l’on se propose dans la pratique de cet Art. Il y a donc grande apparence que ces prétendues colonnes étaient de même nature que celles d’Osiris, de Bacchus, d’Hercules ; c’est-à-dire, la pierre au blanc et la pierre au rouge, qui sont les deux termes des voyages de ces Héros. Les fautes contre la Géographie qu’on reproche à ces Poètes, ne sont des fautes que lorsqu’on les envisage dans le point de vue qui présenterait une histoire véritable, mais nullement dans une allégorie de ce genre, puisque tout y convient parfaitement. Les lieux qui se seraient trouvés naturellement sur la route de la Colchide en Grèce, n’auraient pas été propres à exprimer les idées allégoriques de ces Poètes, qui, sans se soucier beaucoup de se conformer à la Géographie, en ont sacrifié la vérité à celle qu’ils avaient en vue. En allant de la Grèce à la Colchide, tout se trouvait disposé comme il le fallait ; Lemnos se présentait d’abord, après cela venaient les Cyanées, et tout le reste ; mais Phinée avait eu raison de leur prescrire une autre route pour le retour, parce que l’opération figurée par ce retour, devant être semblable à celle qui était figurée par le voyage à Colchos, ils n’auraient pas trouvé un Lemnos au sortir du Phasis, ni les roches Cyanées, C’eût été renverser l’ordre de ce qui doit arriver dans cette dernière opération. La dissolution de la matière, la couleur noire qui doit lui succéder, et la putréfaction ayant été désignées par Lemnos et la mauvaise odeur des femmes de cette Isle, se seraient trouvées alors dans la relation à la fin de l’oeuvre, au lieu qu’elles doivent paraître dès le commencement, puisqu’elles en sont la clef. Il a donc fallu imaginer une autre allégorie, au risque de s’écarter du vraisemblable quant à la Géographie. Cette dissolution a été désignée dans le retour, par le meurtre d’Absyrthe, et la division de ses membres, par le prêtent qu’Eurypile fit à Jason ; c’est-à-dire, une motte de terre qui tomba dans l’eau, où Médée l’ayant vu dissoudre prédit beaucoup de choses favorables aux Argonautes. Cette terre est celle des Philosophes, qui s’est formée de l’eau ; il faut, pour réussir, la réduire en sa première matière, qui est l’eau ; c’est pourquoi l’on a feint qu’un fils de Neptune avait fait le présent, et qu’il avait été donné en garde à Euphême, fils du même Dieu, et de Mécioni, ou Oris, fille du fleuve Eurotas ; d’autres lui donnent pour mère Europe, fille du fameux Titye. Apollonius de Rhodes et Hygin (Fab. 14.) vantent beaucoup Euphême pour sa légèreté à la course, qui était telle, disaient-ils, qu’en courant sur la mer, à peine mouillait-il ses pieds. Pausanias (In Eliac.) lui attribue une grande habileté à conduire un char. Apollonius en faisait un si grand cas, qu’il l’honore des mêmes épithètes Homère donne à Achille dans l’Iliade ; aussi étaient-ils fils, l’un de Thétis, fille de Nérée, l’autre, d’Osiris, fille du fleuve Eurotas, c’est-à-dire, de l’eau. La preuve que ces deux Poètes avaient la même idée de ces Héros, est qu’Apollonius fait aussi venir Thétis, pour sauver les Argonautes des écueils de Scylla et de Carybde, à cause de son mari Pélée qui se trouvait parmi eux.
La manière dont ce Poète raconte l’événement de la motte de terre, prouve clairement à ceux qui ont lu avec attention les explications précédentes, que c’est une allégorie toute pure de ce qui se passe dans l’oeuvre depuis la dissolution de la matière jusqu’à ce qu’elle redevient terre, et qu’elle prend la couleur blanche. Les Argonautes étant dans l’isle d’Anaphé, l’une des Sporades, voisine de celle de Thera, Euphême se ressouvint d’un songe qu’il avait eu la nuit d’après l’entrevue du Triton, et d’Eurypile, qui lui avait confié la motte de terre, et le raconta à Jason et aux autres Argonautes. Il avait vu en songe qu’il tenait la motte de terre dans ses bras, et qu’il voyait couler de son sein sur elle, quantité de gouttes de lait, qui, à mesure qu’elles la détrempaient, lui faisaient prendre insensiblement la forme d’une jeune fille fort aimable. Il en était devenu amoureux aussitôt qu’elle lui parut parfaite, et n’avait eu aucune peine à la faire consentir à ce qu’il voulait ; mais il s’était repenti dans le moment d’un commerce qu’il croyait incestueux. La fille l’avait rassuré en lui disant qu’il n’était pas son père ; qu’elle était fille du Triton et de la Libye, et qu’elle serait un jour la nourrice de ses enfants. Elle avait ajouté qu’elle demeurait aux environs de l’isle d’Anaphé, et qu’elle paraîtrait sur la surface des eaux, lorsqu’il en serait temps. Pour mettre le Lecteur au fait, il suffit de lui rappeler ce que nous avons dit ci-devant de l’isle flottante, de celle de Délos où Latone accoucha de Diane. Quand on sait que la matière commence à se volatiliser après sa dissolution, on voit pourquoi l’on dit qu’Euphême était si léger à la courte, qu’il ne mouillait presque pas ses pieds en courant sur les eaux.
Il est à propos de remarquer que le Trépied donc Jason fit présent au Triton, était de cuivre, qu’il le mit dans son Temple. Je fais cette observation pour montrer combien toutes ces circonstances s’accordent avec les opérations de l’Art Hermétique, lorsqu’elles sont parvenues au point dont nous parlons ; puisque les Philosophes donnent aussi le nom de cuivre à leur matière dans cet état, en disant blanchissez le leton. Les Déesses de la mer et les Génies qu’Apollonius fait apparaître aux Argonautes, ne sont donc pas les habitants des côtes de la Libye ; et le cheval ailé dételé du char de Neptune, un vaisseau d’Eurypile (M. l’Abbé Banier, T. III, p. 245.) ; mais les parties aqueuses et volatiles qui se subliment. Le navire Argo n’étant que la matière qui nage dans ou sur la mer des Philosophes, c’est-à-dire, leur eau mercurielle, il ne leur était pas difficile de porter leur vaisseau, et de le conformer en même temps aux ordres qu’ils, avaient de suivre les traces de ce cheval ailé qui allait aussi vite que l’oiseau le plus léger. Pour rapprocher ici les fables, qu’on se souvienne qu’un Héros fit aussi présent à Minerve d’un vase antique de cuivre. Diodore de Sicile, qui parle aussi du Trépied, dit qu’il portait une inscription en caractères fort antiques.
Les Auteurs racontent beaucoup d’autres choses du retour des Argonautes, mais je crois que les explications que j’ai données me dispensent d’entrer dans un plus long détail ; il faudrait, pour ainsi dire, faire un commentaire, avec des notes sur tout ce qu’avancent ces Auteurs. Je me restreins donc à dire deux mots de ce qui se passa après le retour de Jason.
Tous conviennent que Médée étant arrivée dans la patrie de son amant, y rajeunie Eson, après l’avoir coupé en morceaux, et fait cuire. Eschyle en dit autant des nourrices de Bacchus. On raconte la même chose de Denis et d’Osiris. Les Philosophes Hermétiques sont d’accord avec ces Auteurs, et attribuent à leur médecine la propriété de rajeunir ; mais si on les prend à la lettre, et l’on tombe dans l’erreur.
Balgus (La Tourbe.) va nous apprendre quel est ce Vieillard : « Prenez, dit-il, l’arbre blanc, bâtissez-lui une maison ronde, ténébreuse et environnée de rosée ; mettez dedans avec lui un Vieillard de cent ans, et ayant fermé exactement la maison de manière que la pluie ni le vent même n’y puissent entrer, laissez-les-y 8o jours. Je vous dis avec vérité que ce Vieillard ne cessera de manger du fruit de l’arbre jusqu’à ce qu’il soit rajeuni. O que la Nature est admirable qui transforme l’âme de ce Vieillard en un corps jeune et vigoureux, et qui fait y que le père devient fils ! Béni soit Dieu notre Créateur. »
Ces dernières paroles expliquent le fait de Médée à l’égard de Pélias, rapporté par Ovide et Pausanias (I Arad.) ; savoir, que Médée, pour tromper les filles de Pélias, après avoir rajeuni Eson, prit un vieux Bélier qu’elle coupa en morceaux, le jeta dans une chaudière, le fit cuire, et le retira transformé en un jeune Agneau. Les filles de Pélias, persuadées qu’il en arriverait autant à leur père, le disséquèrent, le jetèrent dans une chaudière d’eau bouillante, où il fut tellement consumé, qu’il n’en resta aucune partie capable de sépulture. Médée après ce coup monta sur son char attelé de deux Dragons ailés, et se sauva dans les airs. Voilà les Dragons ailés de Nicolas Flamel ; c’est-à-dire, les parties volatiles. C’est pour cela qu’on a fait précéder cette fuite par la mort de Pélias, pour marquer la dissolution et la noirceur. Une expédition aussi périlleuse, une navigation aussi pénible, la route que les Argonautes ont tenue soit en allant, soit en revenant, demandaient plus de temps que quelques Auteurs n’en comptent. Les uns assurent que tout fut achevé en une année ; ce qui ne saurait s’accorder avec les deux ans de séjour que Jason fit dam l’isle de Lymnos. Il faudrait alors compter trois ans ; temps que les vaisseaux de Salomon employaient pour aller chercher l’or dans l’isle d’Ophir. Mais en vain les Mythologues voudraient-ils essayer de déterminer la durée de la navigation des Argonautes. Si Jason était jeune quand il partit pour la Colchide, il est certain qu’Eson n’était pas vieux, non plus que Pélias. Les Auteurs nous les représentent cependant comme des vieillards décrépits au retour des Argonautes. On voit par-là que Pélias, Eson et Phryxus devaient être à peu près du même âge. Calciope, femme de Phryxus, était soeur de Médée, et fit tout ce qui était en son pouvoir pour favoriser la passion de Jason pour sa soeur. Phryxus était jeune lorsqu’il épousa Calciope, qui ne devait pas être vieille, lorsque Jason, âgé d’une vingtaine d’années, arriva à Colchos, puisque Médée sa soeur était jeune aussi. Il faut donc que les Mythologues concluent ou que l’expédition des Argonautes a duré beaucoup d’années, ou que Pélias et Eson n’étaient pas si vieux que les Auteurs le disent.
Cette difficulté mise dans tout son jour ne serait pas facile à résoudre pour les Mythologues. Mais il paraît que les Auteurs des relations du voyage de la Colchide ne se sont pas mis beaucoup en peine de celles qui pourraient en résulter. Ceux qui étaient au fait de l’Art Hermétique savaient bien que ces prétendues difficultés disparaîtraient aux yeux des Philosophes, dont la manière de compter les mois et les années est bien différente de celle du commun des Chronologistes. On a vu dans le Traité de cet Art Sacerdotal, que les Adeptes ont leurs saisons, leurs mois, leurs semaines, et que leur manière de compter la durée du temps varie même suivant les différentes dispositions ou opérations de l’oeuvre. C’est pourquoi ils ne paraissent pas d’accord entre eux, quand ils fixent la durée de l’oeuvre les uns à un an, les autres à quinze mois, d’autres à dix-huit, d’autres à trois ans. On en voit même qui la poussent jusqu’à dix et douze années. On peut dire en général que l’oeuvre s’achève en douze mois ou quatre saisons qui font l’année Philosophique ; mais cette durée, quoique composée des mêmes saisons, est infiniment abrégée dans le travail de la multiplication de la pierre, et chaque multiplication est plus courte que celle qui l’a précédée. Nous expliquerons ces saisons dans le Dictionnaire Mytho - Hermétique, qui forme une suite nécessaire à cet ouvrage. C’est dans ce sens-là qu’il faut expliquer la durée des voyages d’Osiris, de Bacchus ; il faut aussi faire attention que chaque Fable n’est pas toujours une allégorie entière de l’oeuvre complet. La plupart des Auteurs n’en ont qu’une partie pour objet, et plus communément les deux oeuvres du soufre et de l’élixir, niais particulièrement ce dernier, comme étant la fin de l’oeuvre avant la multiplication, qu’on peut se dispenser de faire, quand on veut s’en tenir là.
Avouons-le de bonne foi, quand on a lu les histoires d’Athamas, d’Ino, de Néphélé, de Phryxus et d’Hellé, de Léarque et de Mélicerte, qui donnèrent lieu à la conquête de la Toison d’or ; quand on a réfléchi sur celles de Pélias, d’Eson, de Jason et du voyage des Argonautes ; trouve-t-on dans la tournure même de M. l’Abbé Banier, et dans les explications que ce Mythologue et les autres savants en ont données, de quoi satisfaire un esprit exempt de préjugés ? Il semble que les doutes se multiplient à mesure qu’ils s’efforcent de les lever. Ils se voient sans cesse forcés d’avouer que telles et telles circonstances sont de pures fictions ; et si l’on ôtait de ces histoires tout ce qu’ils déclarent fiction, il ne resterait peut-être pas une seule circonstance qui pût raisonnablement s’expliquer historiquement. En voici la preuve. L’histoire de Néphélé est une fable, dit M. l’Abbé Banier, Tom. III. p. 203. Celle du transport de la Toison d’or dans la Colchide l’est aussi, puisqu’il dit : « Pour expliquer des circonstances si visiblement fausses, les anciens Mythologues inventèrent une nouvelle fable, et dirent, etc. (ibid.) » On ne peut douter que le voyage de Jason du Mont Pélion à Iolcos, la perte de son soulier, son passage du fleuve Anaure ou Enipée, suivant Homère (Odys.l. II.v.237.), sur les épaules de Junon, ne soient aussi marqués au même coin. On ne croira certainement pas que le navire Argo ait été construit de chênes parlants. Presque tous les traits qui composent l’histoire des compagnons de Jason, chacun en particulier, sont reconnus fabuleux, soit dans leur généalogie, puisqu’ils sont tous ou fils des Dieux, on leurs descendants. Il serait trop long d’entrer dans le détail à cet égard. Voilà ce qui a précédé le départ ; voyons la navigation. L’infection générale des femmes de Lemnos, occasionnée par le courroux de Vénus, n’est pas vraisemblable, en faisant même disparaître le courroux de la Déesse ; on ce serait avoir bien mauvaise idée de la délicatesse des Argonautes, qui valaient bien les Lemniens ; et loin de faire dans cette Isle un séjour de deux ans, comment y auraient-ils passé deux jours ? L’abandonnement d’Hercule dans la Troade, qui va chercher Hylas enlevé par les Nymphes ; les Géants de Cyzique qui avaient chacun six bras et six jambes ; la fontaine que la mère des Dieux y fil sortir de terre, pour que Jason pût expier le meurtre involontaire de Cyzicus, La visite rendue à Phinée, molesté sans cesse par les Harpies, chances par le fils de Borée, est une fiction qui cache sans doute quelque vérité (M l’Abbé Ban. loc. cit. p. 229.) ; l’entrechoque des rochers Cyanées, ou Syinpiegades, est une fable, (ibid. p. 151. ). La fixation de ces rochers, la colombe qui y perd sa queue dans le trajet, ne sont pas plus vrais. Les oiseaux de l’isle d’Arécie, qui lançaicnt de loin des plumes meurtrières, aux Argonautes, n’existèrent jamais. Enfin les voilà dans la Colchide ; et tout ce qui s’y passa sont des fables aussi extraordinaires que difficiles à expliquer. ( ibid. p. 233.) L’enchanteresse Médée, le Dragon et les Taureaux aux pieds d’airain, les hommes armés qui sortent de terre, les herbes enchantées, le breuvage préparé, la victoire de Jason, son départ avec Médée ; on peut dire seulement que toutes ces fables ne sont qu’un pur jeu de l’imagination des Poètes. (ibid. p. 235.) Venons au retour des Argonautes. Les Poètes, ont imaginé le meurtre d’Absyrthe. (ibid. p. 238. ) Les relations de ce retour sont extravagantes. Celle d’Onomacrite n’est pas vraisemblable, et celle d’Apollonius l’est encore moins. (ibid. p, 240.) C’est une fiction, p. 241. Les peuples cités par ces Auteurs sont ou inconnus, ou n’existaient pas du temps de ces Poètes, ou sont placés à l’aventure. (p. 242.) Ce qui se passa au lac Tritonide est un conte sur lequel l’on doit faire, peu de fond. (p. 244.) L’histoire de Jason et celle de Médée sont enfin mêlées de tant de fictions, qui se détruisent même les unes et les autres, qu’il est bien difficile d’établir quelque chose de certain à leur sujet. ( ibid. p. 253. )
Ne doit-on pas être surpris qu’après de tels aveux, M. l’Abbé Banier ait entrepris de donner ces fables pour des histoires réelles, et qu’il ait voulu se donner la peine de faire les frais des preuves qu’il en apporte ? Je ne me suis pas proposé de discuter toutes ses explications ; je les abandonne au jugement de ceux qui ne se laissent point éblouir par la grande érudition.
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