Livre d’Alchimie et d’ésotérisme : des allégories

Les Fables Égyptiennes et Grecques livre II

D’Hermès à Dom Antoine-Joseph Pernety

Lug Alc

Dans la grande tradition de l’enseignement d’Hermès, l’alchimie est la science qui ne se comprend que par le langage analogique, celui qui relie le visible à l’invisible, le livre de Dom Antoine-Joseph Pernety.
Jamais pays ne fut plus fertile en fables que la Grèce. Celles qu’elle avait reçues d’Egypte ne lui suffisaient pas, elle en inventa un nombre infini.
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L’Académie d’Hermès


Livre II d’alchimie et d’ésotérisme hermétique : Les Fables Égyptiennes et Grecques.

Des allégories qui ont un rapport plus palpable avec l’Art Hermétique.

Jamais pays ne fut plus fertile en fables que la Grèce. Celles qu’elle avait reçues d’Egypte ne lui suffisaient pas, elle en inventa un nombre infini. Les Egyptiens ne reconnaissaient proprement pour Dieux qu’Osiris, Isis et Orus, mais ils en multiplièrent les noms, et se trouvèrent engagés par-là à en multiplier les fictions historiques. De là vinrent douze Dieux principaux, Jupiter, Neptune, Mars, Mercure, Vulcain, Apollon, Junon, Vesta, Cerès, Vénus, Diane et Minerve, six mâles et six femelles. Ces 12 seuls regardés comme grands Dieux étaient représentés en statues d’or. Dans la suite on en imagina d’autres, auxquels on donna le nom de demi-Dieux, qui n’étaient pas connus du temps d’Hérodote, ou du moins dont il ne fait pas mention sous ce titre. Leurs figures croient sculptées en bois, ou en pierre, ou en terre. Le même Hérodote dit (In Euterp. C. 50.) que les Egyptiens imposèrent les premiers ces douze noms, et que les Grecs les reçurent d’eux.

Les premiers des Grecs qui passèrent en Egypte, sont, suivant Diodore de Sicile, Orphée, Mutée, Mélampe, et les autres dont nous avons parlé dans le livre précédent. Ils y puisèrent les principes de la Philosophie et des autres sciences, et les transportèrent dans leur pays, où ils les enseignèrent de la manière dont ils les avaient apprise ; c’est-à-dire, sous le voile des allégories et des fables. Orphée y trouva le sujet de ses Hymnes sur les Dieux, et les Orgies (M. l’Abbé Banier. Myth. T. II. p. 273.). Que ces solemnités tirent leur origine de l’Egypte, c’est un fait dont conviennent également les Mythologues et les Antiquaires, et qu’on n’a pas besoin de prouver. Ce Poète introduisit dans le culte de Denys les mêmes cérémonies qu’on observait dans le culte d’Osiris. Celles de Cerès se rapportaient à celles d’Isis. Il fit mention le premier des peines des impies, des Champs Elysées, et fit naître l’usage des statues. Il feignit que Mercure était destiné à conduire les âmes des défunts, et devint l’imitateur des Egyptiens dans une infinité d’autres fictions. Lorsque les Grecs virent que Psamméticus protégeait les étrangers, et qu’ils pourraient voyager en Egypte sans risque de leur vie ou de leur liberté, ils y abordèrent en assez grand nombre, les uns pour satisfaire leur curiosité sur les merveilles qu’ils avaient apprises de ce pays là, les autres pour s’instruire. Orphée, Musée, Linus, Mélampe et Homère y passèrent successivement. Ces cinq avec Hésiode furent les propagateurs des Fables dans la Grèce, par les Poèmes pleins des fictions qu’ils y répandirent. Sans doute que ces grands hommes n’auraient pas adopté et répandu de sang froid tant d’absurdités apparences, s’ils n’avaient au moins soupçonné un sens caché, raisonnable, et un objet réel enveloppé dans ces ténèbres. Auraient-ils, par dérision et malicieusement, voulu tromper les Peuples ? et s’ils pensaient sérieusement que ces personnages étaient des Dieux, qu’ils devaient représenter comme des modèles de perfection et de conduite, leur auraient-ils attribué des adultères, des incestes, des parricides, et tant d’autres crimes de toute espèce ? Le ton sur lequel Homère en parle suffit pour donner à entendre quelles étaient ses idées à cet égard. Il est donc bien plus probable qu’ils ne pressentaient ces fictions que comme des symboles et des allégories, qu’ils voulurent rendre plus sensibles en personnifiants et déifiant les effets de la Nature. Ils assignèrent en conséquence un office particulier à chacun de ces personnages déifié, réservant seulement l’Empire universel de l’Univers à un seul et unique vrai Dieu. Orphée s’explique assez clairement ; là-dessus, en disant que tous ne sont qu’une même chose comprise sous divers noms. Car tels sont ses termes : « Le Messager interprète Cyllenien est à tous. Les Nymphes sont l’eau ; Cérès les grains ; Vulcain est le feu ; Neptune la mer ; Mars la guerre ; Vénus la paix ; Thémis la justice ; Apollon, dardant ses flèches, est le même que le Soleil rayonnant, soit que cet Apollon soit regardé comme agissant de loin ou de près, soit comme Devin, Augure, ou comme le Dieu d’Epidaure, qui guérit les maladies. Toutes ces choses ne font qu’une, quoiqu’elles aient plusieurs noms. »

Hermésianax dit que Pluton, Persephone, Cérès, Vénus et les Amours, les Tritons, Nérée, Thétis, Neptune, Mercure, Junon, Vulcain, Jupiter, Pan, Diane et Phoebus ne sont que le même Dieu. Tous les offices de la Nature devinrent donc des Dieux entre leurs mains ; mais des Dieux soumis à un seul Dieu suprême, suivant ce qu’ils en avaient appris en Egypte. Ces différents attributs de la Nature regardaient cependant des effets particuliers, ignorés du Peuple, et connus seulement des Philosophes.

Si quelques-unes de ces fictions eurent l’Univers en général pour objet, on ne saurait nier que le plus grand nombre n’ait eu une application particulière ; et plusieurs d’entre elles sont si spécialement déterminées, qu’on ne saurait s’y méprendre. Il surfit de passer les principales en revue, pour mettre en état de porter son jugement sur les autres. Je parlerai donc en premier lieu de l’expédition de la Toison d’or : des pommes d’or : du jardin des Hespérides, et quelques autres qui manifestent plus clairement que l’intention des Auteurs de ces fictions était d’y enveloppée les mystères de l’Art Hermétique. Orphée est le premier qui ait fait mention de l’expédition de la Toison d’or, si l’on veut admettre les ouvrages d’Orphie comme appartenant à ce premier des Poètes Grecs ; mais je n’entre pas dans cette discussion des savants : que ces ouvrages soient vrais ou supposés, peu m’importe ; il me suffit qu’ils soient partis d’une plume très ancienne, savante, et au fait des mystères des Egyptiens et des Grecs. S. Justin en son Parenet ; Lactance, et S. Clément d’Alexandrie, dans son Discours aux Gentils, parlent ; d’Orphée sur ce ton-là.

Ce Poète a donné à cette fiction un air d’histoire qui l’a fait regarder comme telle par nos Mythologues modernes mêmes, malgré l’impossibilité où ils se trouvent d’en ajuster les circonstances. Ils ont mieux aimé y échouer, que d’y voir le sens caché et mystérieux qu’elle présente, et que l’Auteur même a manifesté assez visiblement en citant, dans le cours de cette fiction, quelques autres de ses ouvrages ; savoir, un Traité des petites pierres, et un autre de l’antre de Mercure comme source de tous les biens. Il est aisé de voir de quel Mercure il entend parler, puisqu’il le présente comme faisant partie de l’objet que se proposait Jason dans la conquête de la Toison d’or.

CHAPITRE PREMIER. Histoire de la conquête de la Toison d’or.

Il y a peu d’Auteurs anciens qui ne parlent de cette fameuse conquête. Elle a exercé l’esprit de nos savants, qui ont fait beaucoup de dissertations sur ce sujet, et M. l’Abbé Banier, qui en a inséré plusieurs dans les Mémoires de l’Académie des Belles Lettres, regarde ce fait comme si constant, qu’on ne peut, dit-il (Mytlolog T. III. P.198.), le détacher de l’histoire ancienne de la Grèce, sans renverser presque toutes les généalogies de ce temps-là. Nous avons un Poème là-dessus sous le nom d Orphée ; mais Vossius prétend que ce Poète n’en est pas l’Auteur, et que ce Poème n’est pas plus ancien que Pisistrate (Vossius de Poëti Graecis et Latinis, cap.9.). On l’attribue à Onomacrite, et l’on dit qu’il fut composé vers la 50e. Olympiade. Il pourrait bien se faire que cet Onomacrite n’en fût pas l’Auteur, mais seulement le restaurateur, ou qu’il en eut recueilli tous les fragments dispersés, comme Aristarque ceux d Homère. Apollonius de Rhodes en composa un sur la même matière vers le temps des premiers Ptolomées. Pindare en fait un assez long détail dans la quatrième Olympique, et dans la troisième Isthmique ; beaucoup d’autres Poètes font de fréquentes allusions à cette conquête. Mais ce qui prouve l’antiquité de cette fable, c’est qu’Homère en dit deux mots dans le douzième Livre de l’Odyssée M. l’Abbé Banier trouve une erreur dans cet endroit de ce dernier Poète, et dit qu’il fait parler Circé de certaines roches errantes comme situées sur le détroit qui sépare la Sicile de l’Italie, et qu’elles sont en effet à l’entrée du Pont-Euxin. Pour ajuster cette expédition aux idées de M. l’Abbé Banier, ces roches ne sauraient à la vérité se trouver au lieu marqué dans Homère ; mais j’aurais cru qu’il était plus à propos de chercher les moyens d’accorder M. l’abbé Banier avec Homère, que d’accuser ce Poète d’erreur, pour éluder les difficultés que cet endroit faisait naître. Il est aisé de se tirer d’embarras quand on a recours à de semblables ressources. Homère avait sans doute ses raisons pour placer là ces roches errantes ; car la plupart des erreurs que l’on trouve dans ce Poète, et dans les autres inventeurs des fables, semblent y être mises avec affectation, comme pour indiquer à la postérité que ce sont des fictions pures qu’ils débitent, et non de véritables histoires. Les lieux que l’on fait parcourir aux Argonautes, les endroits où on les fait aborder sont si éloignés de la route qu’ils auraient dû et put tenir ; il y a même une impossibilité si manifeste qu’ils aient tenu celle dont Orphée parle, qu’on voit clairement que l’intention de ce Poète n’était que de raconter une fable.

Les difficultés qui se présentent en foule à un Mythologue qui veut trouver une véritable histoire dans cette fiction, n’ont pas rebuté la plupart des savants. Eustathe (Sur le vers 686 de Denys Perigete.) parmis les Anciens, l’a regardé comme une expédition militaire, laquelle, outre l’objet de la Toison d’or, c’est-à-dire, selon lui, le recouvrement des biens que Phryxus avait emportés dans la Colchide, avait encore d’autres motifs, comme celui de trafiquer sur les côtes du Pont-Euxin, et d’y établit quelques colonies pour en assurer le commerce. Ceux qui ont voulu ramener la plupart des Fables anciennes à l’Histoire Sainte, comme le P. Thomasin et M. Huet, se sont imaginés y voir l’histoire d’Abraham, d’Agar et de Sara, de Moïse et de Josué. En suivant de pareilles idées, il n’est point de fables, si palpablement fables qu’elles soient, qu’on ne puisse y faire venir.

Eustathe, pour accréditer son sentiment, dit qu’il y avait un nombre de vaisseaux réunis en une flotte, dont le Navire Argo en était comme l’Amiral ; mais que les Poètes n’ont parlé que d’un seul vaisseau, et n’ont nommé que les seuls chefs de cette expédition. Je ne pense pas qu’on en croit cet Auteur sur sa parole, puisqu’il n’en a d’autre garant que la raison de convenance, qui exigeait que les choses fussent ainsi pour que son sentiment pût se soutenir. M. l’Abbé Banier, qui suit assez bien Eucasthe dans ce genre de preuves, décide hardiment que cette expédition n’est point le mystère du grand oeuvre. A-t-il prononcé avec connaissance de cause ? avait-il lu les Philosophes ? avait-il même du grand oeuvre l’idée qu’il faut en avoir ? Je répondrais bien qu’il n’en connaissait que le nom, mais nullement les principes.

Pour donner une idée juste de cette fiction, il faudrait prendre la chose dès son origine, expliquer comment cette prétendue Toison d’or fut portée dans la Colchide, et faire toute l’histoire d’Athamas, d’Ino, de Nephelé, d’Hellé et de Phryxus, de Léarque et de Mélicette ; mais comme nous aurons occasion d’en parler dans le quatrième Livre, en expliquant les Jeux Isthmiques, nous entrerons seulement dans le détail de cette expédition, en suivant ce qu’Orphée et Apollonius en ont rapporté.

Jason eu pour père Eson, Créthéus pour aïeul, Eole pour bisaïeul, et Jupiter pour trisaïeul. Sa mère fut Polimede, fille d’Autolycus, d’autres disent Alcimede, ce qui convient également pour le fond de l’histoire, suivant mon système. Tyro, fille de Salmonée, élevée par Créthéus, frère de celui-ci, plut à Neptune, et en eut Nélée et Pélias ; elle ne laissa pas ensuite d’épouser Créthéus son oncle, dont elle eut trois fils, Eson, Pherès et Amithaon. Créthéus bâtit la ville d’Iolcos, donc il fit la capitale de ses Etats, et laissa en mourant la couronne à Eson. Pélias, à qui Créthéus n’avait point donné d’établissement, comme ne lui appartenant pas, se rendit puissant par ses intrigues, et détrôna Eson. Jason qui vint au monde sur ces entrefaites, donna de la jalousie et de l’inquiétude à Pélias, qui chercha en conséquence tous les moyens de le faire périr. Mais Eson, avec son épouse, ayant pénétré les mauvais desseins de l’usurpateur, portèrent le Jeune Jason, qui s’appelait alors Diomede, dans l’antre de Chiron, fils de Saturne et de la Nymphe Philyre, qui habitait sur le Mont Pélion, et lui confièrent son éducation. Le Centaure passait pour l’homme le plus sage et le plus habile de son temps. Jason y apprit la Médecine et les Arts utiles à la vie.

Ce jeune Prince, devenu grand, s’introduisit dans la Cour d’Iolcos, après avoir exécuté de point en point tout ce que l’Oracle lui avait prescrit. Pélias ne douta pas que Jason ne s’acquît bientôt la faveur du Peuple et des Grands. Il en devint jaloux, et ne cherchant qu’un honnête prétexte pour s’en défaire, il lui proposa la conquête de la Toison d’or, persuadé que Jason ne refuserait pas une occasion si favorable d’acquérir de la gloire. Pélias, qui en connaissait tous les risques, pensait qu’il y périrait. Jason prévoyait lui-même tous les dangers qu’il avait à courir. La proposition fut néanmoins de son goût, et son grand courage ne lui permit pas de ne point l’accepter. Il disposa donc tout pour cet effet, et suivant les conseils de Pallas, il fit construire un vaisseau, auquel il mit un mât fait d’un chêne parlant de la forêt de Dodone. Ce vaisseau fut nommé le Navire Argo ; et les Auteurs ne sont pas d’accord sur le motif qui le fit nommer ainsi. Apollonius, Diodore de Sicile, Servius et quelques autres prétendent que ce nom lui fut donné, parce qu’Argus en proposa le dessein ; et l’on varie encore beaucoup sur cet Argus, les uns le prenant pour le même que Junon employa à la garde d’Io, fils d’Arustor ; mais Meziriac (Sur l’Ep. Hypsiphile à Jason.) veut qu’on lise dans Apollonius de Rhodes, fils d’Alector, au lieu de fils d’Arestor. Sans entrer dans le détail des différents sentiments au sujet de la dénomination de ce vaisseau, que l’on peut voir dans plusieurs Auteurs, je dirai seulement qu’il fut construit du bois du Mont Pélion, suivant l’opinion la plus commune des Anciens.

Prolémée Ephestion dit, au rapport de Photius, qu’Hercule lui-même en fut le constructeur. La raison que M. l’Abbé Banier apporte pour rejeter cette opinion, n’est point du tout concluante à cet égard. Quant à la forme de ce vaisseau, les Auteurs ne sont pas plus d’accord entre eux. Les uns disent qu’il était long, les autres rond ; ceux-là, qu’il avait vingt-cinq rames de chaque côté ; ceux-ci qu’il en avait trente ; mais on convient en général qu’il n’était pas fait comme les vaisseaux ordinaires. Orphée et les plus anciens Auteurs qui en ont parlé, n’ayant rien dit de cette forme, tout ce que les autres en rapportent n’est fondé que fur des conjectures . Toutes les circonstances de cette expédition prétendue souffrent contradiction. On varie et sur le Chef et sur le nombre de ceux qui l’accompagnèrent. Quelques-uns assurent qu’Hercule fut d’abord choisi pour Chef, et que Jason ne le devint qu’après qu’Hercule eut été abandonné dans la Troade, où il était descendu à terre pour aller chercher Hylas. D’autres prétendent qu’il n’eut aucune part à cette entreprise ; mais le sentiment ordinaire est qu’il s’embarqua avec les Argonautes. Quant au nombre de ceux-ci, on ne peut rien établir de certain, puisque des Auteurs en nomment dont les autres ne font aucune mention. On en compte communément cinquante, tous d’origine divine. Les uns fils de Neptune, les autres de Mercure, de Mars, de Bacchus, de Jupiter. On peut en voir les noms et l’histoire abrégée dans le Tome troisième de la Mythologie de M. l’Abbé Banier, page 211 et Suiv. où il explique le tout conformément à ses idées, et décide à son ordinaire qu’il faut rejeter ce qu’il ne peut y ajuster. Il admet, par exemple, dans le nombre de ces Argonautes, Acaste, fils de Pélias, et Nélée, frère de celui-ci. Y a-t-il apparence, si cette expédition était un fait véritable, qu’on eût supposé que Pélias, persécuteur et ennemi juré de Jason ; ce Pélias même qui n’engageait ce neveu dans cette expédition périlleuse, que parce qu’il regardait sa perte comme assurée, eût permis à Acaste de l’y accompagner, lui qui ne cherchait à faire périr Jason que pour conserver la couronne à ce fils ? On ne manquerait pas de raison pour en rejeter d’autres que ce savant Mythologue admet sur la foi d’autres Auteurs ; et il serait aisé de prouver qu’ils ne pouvaient s’y être trouvés, suivant le système de ce savant ; mais il faudrait une discussion qui n’entre pas dans mon plan.

Lorsque tout fut prêt pour le voyage, la troupe de Héros s’embarqua, et le vent étant favorable on mit à la voile, on aborda en premier lieu à Lemnos, afin de se rendre Vulcain favorable. Les femmes de cette Isle ayant, dit-on, manquées de respect à Vénus, cette Déesse, pour les en punir, leur avoir attaché une odeur insupportable, qui les rendit méprisables aux hommes de cette Isle. Les Lemniennes piquées complotèrent entre elles de les assassiner tous pendant leur sommeil. La seule Hypsiphile conserva la vie à son père Thoas, qui pour lors était Roi de l’Isle, Jason s’acquit les bonnes grâces d’Hypsiphile, et en eut des enfants.

Au sortir de Lemnos, les Tyrrémens leur livrèrent un sanglant combat, où tous ces Héros furent blessés, excepté Glaucus qui disparut, et fut mis au nombre des Dieux de la mer (Pausis dans Athen. 1. 7. c. 12.), Delà ils tournèrent vers l’Asie, abordèrent à Marsias, à Cius, à Cyzique, en Ibélie : ils s’arrêtèrent ensuite dans la Béblycie, qui était l’ancien nom de la Bithynie, s’il faut en croire Servius (Sur le 5e. liv. de l’Enéide, v. 373.), Amycus qui y régnait, avait coutume de défier au combat du ceste ceux qui arrivaient dans ses Etats. Pollux accepta le défi, et le fit périr sous ses coups. Nos voyageurs arrivèrent après cela vers les Syrtes de la Lybie, par où l’on va en Egypte. Le danger qu’il y avait à traverser ces Syrtes, fit prendre à Jason et à ses compagnons le parti de porter leur vaisseau sur leurs épaules pendant douze jours, à travers les déserts de la Lybie ; au bout duquel temps ayant retrouvé la mer, ils le remirent à flots. Ils purent aussi rendre visite à Phinée, Prince aveugle, et sans cesse tourmenté par les Harpies, dont il fut délivré par Calais et Zethès, enfants de Borée, qui avaient des ailes. Phinée, devin et plus clairvoyant des yeux de l’esprit que de ceux du corps, leur indiqua la route qu’ils devaient tenir. Il faut, leur dit-il, aborder premièrement aux Inès Cyances, (que quelques-uns ont appelées Symplegades, ou écueils qui s’entre heurtent ). Ces Isles jettent beaucoup de feu ; mais vous éviterez le danger en y envoyant une colombe. Vous passerez de-là en Bithynie, et laisserez à côté l’Isle Thyniade. Vous verrez Mariandynos, Achéruse, la Ville des Enetes, Carambim, Halym, Iris, Thémiscyre, la Cappadoce, les Calybes, et vous arriverez enfin au fleuve Phasis, qui arrose la terre de Circée, et de-là en Colchide où est la Toison d’or. Avant d’y arriver les Argonautes perdirent leur Pilote Tiphis, et mirent Ancée à sa place.

Toute la troupe débarqua enfin sur les terres d’ AEtes, fils du Soleil et Roi de Colchos, qui leur fit un accueil très gracieux. Mais comme il était extrêmement jaloux du trésor qu’il possédait, lorsque Jason parut devant lui, et qu’il eut été informé du motif qui l’amenait, il parut consentir de bonne grâce à lui accorder sa demande ; mais il lui fit le détail des obstacles qui s’opposaient à ses désirs. Les conditions qu’il lui prescrivit étaient si dures, qu’elles auraient été capables de faire désister Jason de son dessein. Mais Junon qui chérissait Jason, convint avec Minerve qu’il fallait rendre Médée amoureuse de ce jeune Prince, afin qu’au moyen de l’art des enchantements dont cette Princesse était parfaitement instruite, elle le tirerait des périls où il s’exposerait pour réussir dans son entreprise. Médée prit en effet un tendre intérêt à Jason ; elle lui releva le courage, et lui promit tous les secours qui dépendaient d’elle, pourvu qu’il s’engageât à lui donner sa foi.

La Toison d’or était suspendue dans la forét de Mars, enceinte d’un bon mur, et l’on ne pouvait y entrer que par une seule porte gardée par un horrible Dragon, fils de Typhon et d’Echidna. Jason devait mettre sous le joug deux Taureaux, présent de Vulcain, qui avaient les pieds et les cornes d’airain, et qui jetaient des tourbillons de feu et de flammes par la bouche et les narines ; les atteler à une charrue, leur faire labourer le champ de Mars, et y semer les dents du Dragon, qu’il fallait avoir tué auparavant. Des dents de ce Dragon semées devaient naître des hommes armés, qu’il fallait exterminer jusqu’au dernier, et que la Toison d’or serait ainsi la récompense de sa victoire. Jason apprit de son amante quatre moyens pour réussir. Elle lui donna un onguent dont il s’oignit tout le corps, pour se préserver contre le venin du Dragon, et le feu des Taureaux. Le second fut une composition somnifère qui assoupirait le Dragon sitôt que Jason la lui aurait jetée dans la gueule. Le troisième une eau limpide pour éteindre le feu des Taureaux ; le quatrième enfin une médaille, sur laquelle le Soleil et la Lune étaient représentés. Dès le lendemain Jason muni de tout cela se présente devant le Dragon, lui jette la composition enchantée ; il s’assoupit, s’endort, devient enflé et crève. Jason lui coupe la tête, et lui arrache les dents. A peine a-t-il fini que les Taureaux viennent à lui, en faisant jaillir une pluie de feu. Il s’en garantit en leur jetant son eau limpide. Ils s’apprivoisent à l’instant ; Jason les saisit, les met sous le joug, labour le champ et y sème les dents du Dragon. Tout aussitôt en voit sortir des combattants ; mais suivant, toujours les bons conseils de Médée, il s’en éloigne un peu, leur jette une pierre qui les met en fureur ; ils tournent leurs armes les uns contre les autres, et s’entre-tuent tous. Jason délivré de tous ces périls, court se saisir de la Toison d’or, revient victorieux à son vaisseau, et part avec Médée, pour retourner dans sa patrie.

Telle est en abrégé la narration d’Orphée, ou, si l’on veut, d’Onomacrite. M. l’Abbé Banier dit que l’Argonaute Orphée avait écrit une relation de ce voyage en langue Phénicienne. Je ne vois pas sur quoi ce Mythologue fonde cette supposition. Orphée n’était pas Phénicien ; il accompagnait des Grecs, et il écrivait pour des Grecs. Brochart lui aura sans doute fourni cette idée, parce qu’il prétendait trouver l’explication de ces fictions dans l’étymologie des noms Phéniciens. Mais ce système ne peut avoir lieu à l’égard de l’expédition des Argonautes, dont tous les noms sont Grecs et non Phéniciens. Si Onomacrite a fait son Poème Grec sur le Poème Phénicien d’Orphée, et qu’il n’entendît pas cette dernière langue, comme le prétend M. l’Abbé Banier, Onomacrite aura-t-il pu suivre Orphée ? Si l’on me présentait un Poème Chinois que Je n’entendisse pas, pourrais-je le traduire ou l’imiter ? La relation d’Apollonius de Rhodes, et celle de Valerius Flaccus ne différent guère de celle d’Orphée ; mais plusieurs Anciens y ont ajouté des circonstances qu’il est inutile de rapporter. Ceux qui ont lu ces Auteurs y ont vu que Médée, en se sauvant avec Jason, massacra son frère Absyrthe, le coupa en morceaux, et répandit ses membres sur la route, pour retarder les pas de son père, et de ceux qui la poursuivaient ; qu’étant arrivée dans le pays de Jason, elle rajeunie Eson, père de son amant, et fit beaucoup d’autres prodiges. Ils y auront lu que Phryxus traversa l’Hellespont sur un Bélier, arriva à Colchos, y sacrifia ce Bélier à Mercure, et en suspendit la Toison, dorée par ce Dieu, dans la forêt de Mars ; qu’enfin de tous ceux qui entreprirent de s’en emparer, Jason fut le seul à qui Médée prêta son secours, sans lequel on ne pouvait réussir. Avant d’entrer dans le détail des explications Hermétiques de cette fiction, voyons en peu de mots ce qu’en ont pensé quelques savants accrédités. Le plus grand nombre l’a regardée comme la relation d’une expédition réelle, qui contribuait beaucoup à éclaircir l’histoire d’un siècle, dont l’étude est accompagnée de difficultés sans nombre. M. le Clerc (Bibliot. Unîv. c.21.) l’a prise pour le récit d’un simple voyage de Marchands Grecs, qui entreprirent de trafiquer sur les côtes Orientales du Pont-Euxin. D’autres prétendent que Jason fut à Colchos pour revendiquer les richesses réelles que Phryxus y avait emportées, d’autres enfin que c’est une allégorie. Plusieurs ont imaginé que cette prétendue Toison d’or devait s’entendre de l’or des mines emporté par les torrents du pays de Colchos, que l’on ramassait avec des toisons de Bélier ; ce qui se pratique encore aujourd’hui en différents endroits. Strabon est de ce dernier sentiment. Mais Pline pense avec Varron que les belles laines de ce pays-là ont donné lieu à ce voyage, et aux fables que l’on en a faites. Palephate, qui voulait expliquer tout à sa fantaisie, a imaginé que sous l’emblème de la Toison d’or, on avait voulu parler d’une belle statue de ce métal, que la mère de Pélops avait fait faire, et que Phryxus avait emportée avec lui dans la Colchide. Suidas croit que la Toison d’or était un livre de parchemin qui contenait l’Art Hermétique, ou le secret de faire de l’or. Tollius a voulu, dit M. l’Abbé Banier, faire revivre cette opinion, et a été suivi par tous les Alchimistes. Il est vrai que Jacques Tollius dans son Traité Fortuita, a adopté ce sentiment ; mais M. l’Abbé Banier, en disant que tous les Alchimistes pensent comme lui, donne une preuve bien convaincante qu’il n’a pas lu les ouvrages des Philosophes Hermétiques, qui regardent la fable de la Toison d’or, non pas comme Suidas et Tollius, mais comme une allégorie du grand oeuvre, et de ce qui se passe dans le cours des opérations de cet Art. On en sera convaincu si l’on veut prendre là peine de lire les ouvrages de Nicolas Flamel, d’Augurelle, de d’Espagnet, de Philalèthe, etc. Quelques Auteurs ont tenté de donner à cette fable un sens purement moral ; mais ils ont échoué : d’autres enfin forcés par l’évidence ont avoué que c’était une allégorie faite pour expliquer les secrets de la Nature, et les opérations de l’Art Hermétique, Noël le Comte est de ce sentiment (Mythol. 1 6. c. 8.), quant à cette fiction, sans cependant l’admettre pour les autres. Eustathius parmi les Anciens l’explique de la même sorte dans des notes sur Denis le Géographe.

Examinons légèrement ces différentes opinions, le Lecteur pourra, juger ensuite quelle est la mieux fondée. Quelques différentes et extravagantes que soient, au moins en apparence, les relations des Auteurs, tant de l’allée que du retour des Argonautes, on prétend tirer de l’existence réelle de ces lieux qu’on leur fait parcourir une preuve de la réalité de cette expédition. De graves Historiens les ont en conséquence adoptées en tout ou en partie, tels qu’Hétacée de Milet, Timagete, Timée, etc. Sirabon même, qui n’y ajoute pas foi, fait mention des monuments trouvés dans les lieux cités par les Poètes. Mais ne sait-on pas qu’une fiction, un roman, n’ont de grâce qu’autant que ce qu’ils mènent sur la scène approche du vrai ? Le vraisemblable les fait prendre pour des histoires ; sans cette qualité, on n’y verrait qu’une fable pure, aussi puérile et aussi insipide que les Contes des Fées.

L’existence réelle des lieux de ces pays-là ne saurait d’ailleurs former une preuve, pas même une présomption pour établir la réalité de cette histoire, puisque Diodore de Sicile (Liv. a. ch. 6.) assure positivement que la plupart des lieux de la Grèce ont tiré leurs noms de la doctrine de Musée, d’Orphée, etc. Or la doctrine de ces Poètes était celle qu’ils apprirent des Prêtres d’Egypte, et l’on a vu ci-devant que celles des Prêtres d’Egypte était la Philosophie d’Hermès, ou l’Art Sacerdotal, appelé depuis l’Art Hermétique.

Mais ce qui prouve clairement que l’histoire des Argonautes n’est pas véritable, c’est que le temps, les personnes et leurs actions, jointes aux circonstances qu’on en rapporte, ne sont point du tout conformes à la vérité. Si l’on fait attention au temps, il sera aisé de voir combien se sont trompés ceux qui ont voulu en déterminer l’époque. Les savants ont trouvé un si grand embarras à ce sujet, qu’ils n’ont pû s’accorder entre eux. Presque tous ont pris pour point fixe l’événement de la guerre de Troye, parce qu’Homère dans son Iliade nomme quelques-uns de ces guerriers, ou leurs fils, ou leurs petits-fils comme ayant assistés à cette seconde expédition. Mais pour avoir un pôle fixe, avec lequel on pût faire comparaison, il eût fallu que l’époque même de la guerre de Troye fût déterminée ; ce qui n’est pas, comme nous le démontrerons dans le sixième livre. Ces deux époques étant donc aussi incertaines l’une que l’autre, elles ne peuvent se servir de preuves réciproques ; et tous les raisonnements que nos savants font en conséquence, tombent d’eux-mêmes. Toute l’érudition que l’on étale à ce sujet, n’est que de la poudre que l’on nous jette devant les yeux. Que Castor et Pollux, Philoctete, Euryalus, Nestor, Ascalaphus, Jalmenus et quelques autres soient supposés s’être trouvés aux deux expéditions, on prouverait tout au plus par-là qu’elles ne furent pas beaucoup éloignées l’une de l’autre ; mais cela n’en déterminerait pas l’époque précise. Les uns, avec Eusebe, mettent entre ces deux événements une distance de 96 ans, les autres, avec Scaliger, en comptent seulement 20 ; etM. l’abbé Banier, pour partager le différend, ne met qu’environ 35 ans.

Apollodore fait mourir Hercule 55 ans avant la guerre de Troye (Clem. d’Alex. Strom. 1.I.). Hérodote ne compte qu’environ 400 ans depuis Homère jusqu’à lui, et près de 500 depuis Hercule jusqu’à Homère, quoiqu’il ne mette qu’environ 160 ans d’intervalle entre ce dernier et le siège de Troye. Hercule, suivant Hérodote, serait mort plus de 500 ans avant ce siège ; il faut donc en conclure qu’Hercule ayant été du nombre des Argonautes, cette expédition doit avoir précédé de 300 ans la prise de Troye. Mais, suivant ce calcul, comment quelques-uns des Argonautes, ou leurs fils auraient-ils pu se trouver à cette dernière expédition ? Hélène, qu’on dit en avoir été le sujet, eût été alors une beauté bien surannée, et peu capable d’être la récompense du jugement de Paris. Cette difficulté a paru si difficile à lever, que quelques Anciens, pour se tirer d’embarras, ont imaginé qu’Hélène, comme fille de Jupiter, était immortelle. Tous les Argonautes étant fils de quelque Dieu, ou descendus d’eux, ne pouvaient-ils pas avoir eu le même privilège ? Hérodote parle à la vérité de ce siège de Troye ; mais les difficultés et les objections qu’il se fait à lui-même sur sa réalité, et les réponses qu’il y donne, prouvent assez qu’il ne le croyait pas véritable. Nous discuterons tout cela dans le sixième Livre.

Une autre difficulté non moins difficile a résoudre, se présente dans Thésée et sa mère AEthra. Thésée avait enlevé Ariadnee, et l’abandonna dans l’Isle de Naxo, où Bacchus l’ayant épousée, en eut Thoas, qui devint Roi de Lemnos et père d’Hypsiphile, qui reçue Jason dans cette Isle ; Thésée eut donc pu alors avoir été l’aïeul d’Hypsiphile, AEthhra sa bisaïeule. Comment celle-ci aura-t-elle pu se trouver esclave d’Hélène dans le temps de la prise de Troye ? Il n’est pas possible d’accorder tous ces faits, en n’admettant même avec M. l’Abbé Banier que 35 ans de distance entre ces deux événements.

Thésée avait au moins 30 ans, lorsqu’il entreprit le voyage de l’Isle de Crète, pour délivrer sa patrie du tribut qu’elle payait à Minos ; puisqu’il avait déjà fait presque toutes les grandes actions qu’on lui attribut ; et qu’il avait été reconnu Roi d’Athènes. AEthra devait par conséquent en avoir au moins 45. Depuis ce voyage de Thésée jusqu’à celui des Argonautes, il doit s’être écoulé environ 40 ans ; puisque Thoas naquit d’Ariadne, devint grand, régna même dans l’isle de Lemnos, et eut entre autres enfants Hypsiphile, qui regnait dans cette Isle, lorsque Jason y aborda. Les Auteurs disent même que Jason racontait à Hypsiphile l’histoire de Thésée, comme une histoire du vieux temps.

Nouvelle difficulté. Toute l’Antiquité convient que Thésée, âgé au moins de cinquante ans, et déjà célèbre par mille belles actions, ayant appris des nouvelles de la beauté d’Hélène, résolut de l’enlever. Il fallait bien qu’elle fût nubile, puisque d’anciens Auteurs assurent que Thésée, après l’avoir enlevée, la laissa grosse entre les mains de sa mère AEthra ; d’où elle fut ensuite retirée par ses frères Castor et Pollux. Ce fait doit avoir nécessairement précédé la conquête de la Toison d’or, à laquelle ces deux frères assistèrent. Que nos Mythologues lèvent toutes ces difficultés, et tant d’autres qu’il serait aisé de leur faire. Et quand même ils en viendraient à bout d’une manière à satisfaire les esprits les plus difficiles, pourraient-ils se flatter d’avoir déterminé l’époque précité du voyage des Argonautes ? Loin que M. l’Abbé Banier dans ses Mémoires présentés à l’Académie des Belles Lettres, et dans sa Mythologie, ait touché le but à cet égard, il semble n’avoir écrit que pour rendre cet événement plus douteux.

Venons à la chose même. Peut-on regarder comme une histoire véritable, un événement qui ne semble avoir été imaginé que pour amuser des enfants ? Persuadera-t-on à des gens sensés que l’on ait construit un vaisseau de chênes parlants ; que des Taureaux jettent des tourbillons de feu par la bouche et les narines ; que des dents d’un Dragon semées dans un champ labouré, il en naisse aussitôt des hommes armés qui s’entre-tuent pour une pierre jetée au milieu d’eux ; enfin tant d’autres puérilités qui sont sans exception toutes les circonstances de cette célèbre expédition ? y en a-t-il une seule en effet qui ne soit marquée au coin de la Fable, et d’une Fable même assez mal concertée, et très insipide, si l’on ne l’envisage pas dans un point de vue allégorique ? C’est sans doute ce qui a frappé ceux qui ont regardé cette relation comme une allégorie prise des mines qu’on supposait être dans la Colchide. Ils ont approché plus près du vrai, et plus encore ceux qui l’ont interprétée d’un livre de parchemin qui concernait la manière de faire de l’or. Mais quel est l’homme qui pour un tel objet voulût s’exposer aux périls que Jason surmonta ? De quelle utilité pouvaient leur être les conseils de Médée, ses onguents, son eau, ses pharmaques enchantés, sa médaille du Soleil et de la Lune, etc ? Quel rapport avaient des Boeufs vomissant du feu, un Dragon gardien de la porte, des hommes armés qui sortent de terre, avec un livre écrit en parchemin, ou de l’or que l’on ramasse avec des Toisons de Brebis ? Etait-il donc nécessaire que Jason ( qui signifie Médecin ) fût élevé pour cela sous la discipline de Chiron ? Quelle relation aurait encore avec cela le rajeunissement d’Eson par Médée après cette conquête ?

Je sais que les Mythologues se sont efforcés de donner des explications à toutes ces circonstances. On a expliqué le char de Médée traîné par deux Dragons, d’un vaisseau appelé Dragon ; et quand on n’a pu réussir à y donner un sens même forcé, on a cru avoir tranché le noeud de la difficulté en disant avec M. l’Abbé Banier (Mythol. T. III. p. 259.) : C’est encore ici une fiction dénuée de tout fondement. Ressource heureuse ! pouvait-on en imaginer une plus propre à faire disparaître tout ce qui se trouve d’embarrassant pour un Mythologue ? Mais est-elle capable de contenter un homme sensé, qui doit naturellement penser que les Auteurs de ces fictions avaient sans doute leurs raisons pour y introduire toutes ces circonstances ? Presque toutes les explications données par les Mythologues, ou ne portent sur rien, ou sont imaginées pour éluder les difficultés. Il est donc évident qu’on doit regarder la relation de la conquête de la Toison d’or comme une allégorie. Examinons chaque chose en particulier Quel fut Jason ? son nom, son éducation, et ses actions l’annoncent assez. Son nom signifie Médecin, et guérison. On le mit sous la discipline de Chiron, le même ; qui prit soin aussi de l’éducation d’Hercule et d’Achille, deux Héros, dont l’un se montra invincible à la guerre de Troye, et l’autre fait pour délivrer la terre des monstres qui l’infestaient. Ainsi Jason eut deux maîtres, Chiron et Médée... Le premier lui donna les premières instructions et la théorie, le second le guida dans la pratiqua par ses conseils assidus. Sans leur secours un Artiste ne réussirait jamais, et tomberait d’erreurs en erreurs. Le détail que Bernard Trévisan, et Denis Zachaire (Philos. des Métaux, Opuscule.) font des leurs, serait capable de faire perdre à un Artiste l’espérance de parvenir à la fin de la pratique de cet Art, s’ils ne donnaient en même temps les avertissements nécessaires pour les éviter.

Jason était de la race des Dieux. Mais comment a-t-il pu être élevé par Chiron, si Saturne ; père de celui ci, et Phyllire sa mère n’ont jamais existé en personne ? On dit que Médée, épouse de Jason, était petite-fille du Soleil et de l’Océan, et fille d’AEtes, frère de Pasiphaé, et de Circé l’enchanteresse. Avouons que de tels parents convenaient parfaitement à Jason, pour toutes les circonstances des événements de sa vie. Tout chez lui tient du divin, jusqu’aux compagnons mêmes de son voyage. Il y a de plus bien des choses à observer dans cette fiction. La Navire Argo fut construit, selon quelques-uns, sur le Mont Pélion, des chênes parlants de la forêt de Odone ; au moins y en mit-on un, soit pour servir de mât, soit à la poupe ou à la proue. Pallas ou la sagesse présida à sa construction. Orphée en fut désigné le Pilote, avec Typhus et Ancée, suivant quelques Auteurs. Les Argonautes portèrent ce Navire sur leurs épaules pendant douze jours à travers les déserts de la Libye. Jason s’étant mis à l’abri du Navire Argo, qui tombait de vétusté, fut écrasé, et périt sous ses ruines. Le Navire enfin fut mis au rang des Astres.

Toutes ces choses indiquent évidemment qu’Orphée en fut le constructeur et le Pilote ; c’est-à-dire, que ce Poète se déclare lui-même pour Auteur de cette fiction, et qu’il plaça le Navire au rang des Astres, afin de mieux en conserver la mémoire à la postérité. S’il la gouverna au son de sa lyre, c’était pour donner à entendre qu’il en composa, l’histoire en vers que l’on chantait. Il la construisit suivant les conseils de Pallas, parce que Minerve ou Pallas était regardée comme la Déesse des Sciences, et qu’il ne faut point, comme on dit, se mettre en tête de vouloir rimer malgré Minerve. Le chêne qu’on employa à la construction de ce Navire, est le même que celui contre lequel Cadmus tua le serpent qui avait dévore ses compagnons ; c’est ce chêne creux, au pied duquel était planté le rosier d’Abraham Juif, dont parle Flamel (Explicat. Des Hiérogl.) ; le même encore qui environnait la fontaine du Trévisan (Philos. Des Métaux, 4 part.), et celui donc d’Espagnet fait mention au 114e. Canon de son Traité. Il faut donc que ce tronc de chêne soit creux ; ce qui lui a fait donner le nom de Vaisseau. On a feint aussi que Typhis fût un des Pilotes, parce que le feu est le conducteur de l’oeuvre ; car sumum excito in flammo. On lui donna Ancée pour adjoint, afin d’indiquer que le feu doit être le même que celui d’une poule qui couve, comme le disent les Philosophes ; car Ancée vient de ulnae.

Suivons à présent Jason dans son expédition. Il aborde premièrement à Lemnos, et pourquoi ? pour se rendre, dit-on, Vulcain favorable. Quel rapport et quelle relation a le Dieu du feu avec Neptune Dieu de la mer ? Si le Poète avait voulu nous faire entendre que la relation qu’il nous donnait était en effet celle d’une expédition de mer, serait-il tombé dans une méprise si grossière. Il n’ignorait pas sans doute que c’était au Dieu des eaux qu’il fallait adresser ses voeux. Mais c’était Vulcain qu’il était nécessaire de se rendre favorable, parce que le feu est absolument requis, et quel feu ? un feu de corruption et de putréfaction. Les Argonautes en reconnurent les effets à Lemnos ; ils y trouvèrent des femmes qui exhalaient une odeur puante et insupportable. Telle est celle de la matière Philosophique, lorsqu’elle est tombée en putréfaction. Toute putréfaction étant occasionnée par l’humidité et le feu interne qui agit sur elle, on ne pouvait mieux la signifier que par les femmes, qui dans le style Hermétique en sont le symbole ordinaire. Morien dit (Entretien du Roi Calid.) que l’odeur de la matière est semblable à celle des cadavres ; et quelques Philosophes ont donné à la matière dans cet état le nom d’Assa foetida. Le massacre que ces femmes avaient fait de leurs maris, signifie la dissolution du fixe par l’action du volatil communément désigné par des femmes.

La volatilisation est indiquée plus particulièrement dans cette circonstance du voyage des Argonautes, car Thoas père d’Hypsiphile, qui vient de, céleri, celeriter moveo. Et par sa fille dont le nom signifie, qui aime les hauteurs. C’est ainsi que M. l’Abbé Banier et plusieurs autres la nomment toujours, quoique Homère (Iliad. 1. 7. v. 469.) et Apollonius (Argonaut. 1. I. v. 637.) l’appellent Hypsiphile. Ce qui convient aussi à la partie volatile de la matière, qui s’élève jusqu’à l’entrée ou l’embouchure du vase scellé, et fermée comme une porte murée et bien clause. Les Argonautes se plaisaient dans cette Isle, et semblaient avoir oublié le motif de leur voyage, lorsque Hercule les réveilla de cet assoupissement, et les détermina à quitter ce séjour (Apoll. ibid. v. 864.). A peine eurent-ils quitté le rivage, que les Tyrrhéniens leur livrèrent un combat sanglant, où tous furent blessés, et Glaucus disparut. C’est le combat du volatil et du fixe, auquel succède la noirceur qui a été précédée de la couleur bleue. Aussi Apollonius ajoute-t-il, v. 922.

Illinc profunda nigri pelagi remis transmiserunt. Ut hac Thracum tellurem, hac contrariam Haberent superius imbrum.

Et comme les Philosophes donnent aussi les noms de nuit, ténèbres à cette noirceur, le même Auteur continue :

........... At sole commodum Occaso devenerunt ad precurrentem peninsulam.

Les Argonautes ayant abordé en une certaine Isle, ils dressèrent un Autel de petites pierres (Ibid.v.1123. et siuv.) en l’honneur de la mère des Dieux ou Cybele Dindymene, c’est-à-dire, la Terre. Titye et Mercure qui seuls avaient secouru et favorisé nos Héros, ne furent pas oubliés. Ce n’était pas sans raison. Lorsque la matière commence à se fixer, elle se change en terre, qui devient la mère des Dieux Hermétiques. Dans l’état de noirceur, c’est Saturne le premier de tous. Cybtle ou Rhée son épouse est cette première terre Philosophique, qui devient mère de Jupiter ou de la couleur grise que cette terre prend. Tirye était ce Géant célèbre, fils de Jupiter et de la Nymphe Elate, que Jupiter cacha dans la terre pour la soustraire au courroux de Junon. Homère dit Titye fils de !a Terre même :

Et Tityum vidis terrae gloriosae filium, Presiratum in solo. Odys.I. 11.v. 575.

Comme le volume de la terre Philosophique augmente toujours à mesure que l’eau se coagule et se fixe, les Poètes ont feint que ce Titye allait toujours en croissant, de manière qu’il devint d’une grandeur énorme. Il voulut, dit-on, attenter à l’honneur de Latone, mère d’Apollon et de Diane, qui le tuèrent à coup de flèche. C’est-à-dire, que cette terre Philosophique, qui n’est pas encore absolument fixée, et qui est désignée par Latone, comme nous le verrons dans le Livre suivant, devient fixe, lorsque la blancheur, appelée Diane ou la Lune des Philosophes, et la rougeur ou Apollon paraissent. Quant aux honneurs rendus à Mercure, on en sait la raison, puisqu’il est un des principaux agents de l’oeuvre. Apollonius ne met que ces trois comme les seuls protecteurs et les seuls guides des Argonautes (Lib. I. v. 1125.) : en effet, il n’y a que ces trois choses, la Terre, le fils de cette Terre, et l’eau ou Mercure dans cette circonstance de l’oeuvre.

Après que nos Héros eurent parcouru les côtes de la petite Mysie et de la Troade, ils s’entêtèrent en Bebrycie, où Pollux tua Amycus qui l’avait défié au combat du ceste ; c’est-à-dire, que la matière commença à se fixer après sa volatilisation désignée par le combat. Elle est encore plus particulièrement indiquée par les Harpies, qui avaient des mains crochues et des ailes d’airain, chassée par Calaïs et Zerès fils de Borée ; car les Philosophes donnent le nom d’airain ou laton ou leton à leur matière dans cet état : Dealbate latonem et rumpite libres, ne corda vestra. disrumpantur (Morien et presque tous les Adeptes.). Les Argonautes ayant quitté la Bebrycie, abordèrent dans le pays où Phinée, fils d’Agenor, devin et aveugle, était molesté sans cesse par ces Harpies. Elles enlevaient les viandes qu’on lui servait, et infectaient celles qu’elles laissaient. Volatiliser, c’est enlever. Calaïs, qui est le nom d’une pierre, et Zélés les chassèrent et les confinèrent dans l’Isle Plote, c’est-à-dire, qui flotte ou qui nage, parce que la matière, en se coagulant, forme une Isle flottante, comme celle de Délos, où Latone accoucha de Diane. Les deux fils de Borée sont exprimés dans Basile Valentin en ces termes (12 Clefs, Cl. 6.) « Deux vents doivent alors souffler sur la matière, l’un appelé Vulturnus, ou vent d’Orient, l’autre Notus, ou vent du Midi. Ces vents doivent donc souffler sans relâche, jusqu’à ce que l’air soit devenu eau ; alors ayez confiance, et comptez que le spirituel deviendra corporel, c’est-à-dire, que les parties volatiles se fixeront. » Tous les noms donnés aux Harpies expriment quelque chose de volatil et de ténébreux. Suivant Brochart, Occipetè , qui vole ; Celeno, obscurité, nuage ; Aello, tempête ; d’où il a conclu qu’elles ne signifiaient que des sauterelles. Elles étaient filles de Neptune et de la Terre ; c’est-à-dire, de, la terre et de l’eau mercurielle des Philosophes. On dit les Harpies soeurs d’Isis, et l’on a raison ; puisque Isis n’est autre que les couleurs de l’arc-en-ciel, qui paraissent sur la matière après sa putréfaction, et quand elle commence à se volatiliser.

Suivant Apollonius, Phinée était fils d’Agenor, et faisait son séjour sur une côte opposée à la Bithynie. M. l’Abbé Banier le dit fils de Phoenix, Roi de Salmidesse, sans nous apprendre d’où descendait ce Phoenix. Il serait assez difficile que Phinée eût vécu jusqu’au temps des Argonautes, et même qu’il se fût trouvé en Thrace, car il devait s’être écoulé deux siècles, selon le calcul même de M. l’Abbé Banier, depuis Agenor jusqu’à la guerre de Troye ; par conséquent, selon lui, Phinée aurait eu alors au moins 165 ans. Si on le dit petit-fils d’Agenor par Phoenix ce Mythologue ne fera pas moins embarrassé puisqu’il dit (T. III. p. 57.) , d’après Hygin (Fab. 178.), que Phoenix s’établit en Afrique, lorsqu’il cherchait sa soeur Europe. Phinée était aveugle ; ce qui a été ajouté pour marquer la noirceur appelée nuit et ténèbres, puisqu’il est toujours nuit pour un aveugle. Les Harpies ne le tourmentèrent qu’après que Neptune lui eut ôté la vue ; c’est-à-dire, que l’eau mercurielle eut occasionné la putréfaction. Ces monstres, symboles des parties volatiles, avaient des ailes et une figure de femme, pour marquer leur légèreté, puisque, suivant un Ancien ;

Quid levius fumo ? flamen. Quid flamme ? ventus. Quid vento ? mulier. Quid mulisre ? nihil.

Quand on dit que Phinée était devin, c’est que la noirceur étant la clef de l’oeuvre, elle annonce la réussite à l’Artiste, qui sachant la théorie du reste des opérations, voit tout ce qui arrivera dans la suite. Pour convaincre le Lecteur de la justesse et de la vérité des explications que je viens de donner, il suffit de lui mettre devant les yeux ce que dit Flamel à ce sujet (Explicat. de ses fig. ch. 4.) ; il y verra ces Harpies sous le nom de Dragons ailés ; l’infection et la puanteur qu’elles produisaient sur les mers de Phinée, et enfin leur fuite. Il pourra en faire la comparaison avec les portraits que Virgile (En. I. 3.) et Ovide (Foest. L. 6.) en font ; il en conclura que le nom de Dragon leur convient parfaitement.

« La cause pourquoi j’ai peint ces deux spermes en forme de Dragon, dit Flamel, c’est parce que leur puanteur est très grande, comme est celle des Dragons, et les exhalaisons qui montent dans le matras sont obscures, noires et bleues, jaunâtres, ainsi que sont ces Dragons peints ; la force desquels et des corps dissous est si venimeuse, que véritablement il n’y a point au monde de plus grand venin y car il est capable par sa force et sa puanteur de faire mourir et tuer toute chose vivante. Le Philosophe ne sent jamais cette puanteur, s’il ne casse ses vaisseaux ; mais seulement il la juge, telle par la vue et le changement des couleurs qui proviennent de la pourriture de ses confections. » « Au même temps la matière se dissout, se corrompt, noircit et conçoit pour engendrer, parce que toute corruption est génération, et l’on doit toujours souhaiter cette noirceur. Elle est aussi ce voile noir, avec lequel le Navire de Thésée revint victorieux de Crète, qui fut cause de la mort de son père. Aussi faut-il que le père meurt, afin que des cendres de ce Phoenix, il en renaisse un autre, et que le fils soit Roi. » « Certes qui ne voit cette noirceur au commencement de ses opérations, durant les jours de la pierre ! quelle autre couleur qu’il voit, il manque entièrement au magistère, et ne le peut plus parfaire avec ce chaos. Car il ne travaille pas bien, ne putréfiant point, d’autant que si l’on ne pourrit, on ne corrompt ni n’engendre point : et véritablement je te dis derechef, que quand même tu travaillerais sur les vraies matières ; si au commencement, après avoir mis les confections dans l’oeuf Philosophique, c’est-à-dire, quelque temps après que le feu les a irritées, tu ne vois cette tête de corbeau noire du noir très noir, il te faut recommencer. Que donc ceux qui n’auront point ce présage essentiel se retirent de bonne heure des opérations, afin qu’ils évitent une perte assurée.... Quelque temps après, l’eau commence à s’engrossir et coaguler davantage, venant comme de la poix très noire ; et enfin vient corps et terre, que les envieux ont appelée terre fétide et puante. Car alors, à cause de la parfaite putréfaction qui est aussi naturelle que toute autre, cette terre est puante, et donne une odeur semblable au relent des sépulcres remplis de pourritures et d’ossements encore chargés d’humeur naturelle. Cette terre a été appelée par Hermès la terre des feuilles ; néanmoins son plus propre et vrai nom est le laton ou laiton qu’on doit puis après blanchir. Les anciens sages Cabalistes l’ont décrite dans les métamorphoses sous différentes histoires, entre autres sous celle du serpent de Mars qui avait dévoré les compagnons de Cadmus, lequel le tua en le perçant de sa lance contre un chêne creux. » Remarque ce, chêne.

On ne peut donc avoir un plus heureux présage dans les quarante premiers jours, que cette noirceur ou Phinée aveugle ; c’est-à-dire, la matière qui dans la première oeuvre avait acquis la couleur rouge, et tant de splendeur et d’éclat, qu’elle avait mérité les noms de Phoenix et de Soleil, se trouve dans le commencement du second, obscurci, éclipsé, et sans lumière ; ce qui ne pouvait être guère mieux exprimé que par la perte de la vue. Phinée avait, dit-on, reçu le don de prophétie d’Apollon ; parce que Phinée était lui-même l’Apollon des Philosophes dans le premier oeuvre, ou la première préparation. Flamel dit positivement que ce que je viens de rapporter de lui doit s’entendre de la seconde opération. « Je te peins donc ici deux corps, un de mâle et l’autre de femelle continue-t-il au commencement du chapitre V, pour t’enseigner qu’en cette seconde opération tu as véritablement, mais non pas encore parfaitement deux natures conjointes et mariées, la masculine et la féminine, ou plutôt les quatre éléments. »

Orphée, ou l’inventeur de cette relation du voyage des Argonautes, étant au fait de l’oeuvre. il ne lui fut pas difficile de leur faire dire par Phinée la route qu’ils devaient tenir, et ce qu’ils dévoient faire dans la suite ; aussi le sage et prudent Pilote Orphée les conduit-il au son de sa guitare, et leur dit ce qu’il faut faire pour se garantir des dangers donc ils sont menacés par les Syrtes, les Sirènes, Scylla, Carybde, les Roches Cyanées, et tous les autres écueils. Ces deux derniers sont deux amas de rochers à l’entrée du Pont-Euxin, d’une figure irrégulière, dont une partie est du côté de l’Asie, l’autre de l’Europe ; et qui ne laissent entre eux, selon Strabon (Liv. 7.), qu’un espace de vingt stades. Les Anciens disaient que, ces rochers étaient mobiles, et qu’ils se rapprochaient pour engloutir las vaisseaux, ce qui leur fit donner le nom de Symplegades, qui signifie, qu’ils s’entrechoquaient. Ces deux écueils avaient de quoi étonner nos Héros ; le portrait que leur en avait fait Phinée eût été capable de les intimider, s’il ne leur avait en même temps appris comment ils devaient s’en tirer. C’était de lâcher une colombe de ce coté-là, et si elle volait au-delà, ils n’avaient qu’à continuer leur route, sinon ils devaient prendre le parti de s’en retourner.

On ne peut que trop louer l’inventeur de cette fiction, de l’attention qu’il a eut de ne pas omettre presque une seule circonstance remarquable de ce qui se passe dans le progrès des opérations. Lorsque la couleur noire commence à s’éclaircir, la matière se revêt d’une couleur bleue foncée, qui participe du noir et du bleu ; ces deux couleurs, quoique distinctes entre elles, semblent cependant à une certaine distance n’en, former qu’une violette. C’est pourquoi Flamel dit (Loc. cit.) ; « J’ai fait peindre le champ où sont ces deux figures azuré et bleu, pour montrer que la matière ne fait que commencer à sortir de la noirceur très noire. Car l’azuré et bleu est une des premières couleurs que nous laisse voir l’obscure femme, c’est-à-dire, l’humidité cédant un peu à la chaleur et à la sécheresse... Quand la sécheresse dominera, tout sera blanc. » Peut-on ne pas voir dans cette description les roches Cyanées, puisqu’on sait que leur nom même veut dire une couleur bleue noirâtre. Il fallait avant de les traverser y faire passer une colombe par-dessus ; c’est-à-dire, volatiliser la matière ; c’était l’unique moyen, parce qu’on ne peut réussir sans cela. Au-delà des roches Cyanées nos Héros devaient laisser à droite la Bithynie, toucher seulement à l’Isle Thyérée, et aborder chez les Mariandiniens. Les tombeaux des Paphlagoniens, sur lesquels Pélops avait régné autrefois, et dont ils se flattent d’être descendus, ne sont pas loin de là, leur dit Phinée (Apoll. Argon. 1. 2. v. 356. ). Il avait raison ; puisque la matière ne fait alors que quitter la couleur noire, désignée là par Pélops. C’est aussi de cette couleur qui vient de la putréfaction, que les Philosophes ont pris occasion, dit Flamel, de faire leurs allégories des tombeaux, et de lui en donner le nom. A l’opposite vers la grande Ourse s’élevait dans la mer une montagne nommée Carambim, au-dessus de laquelle l’Aquilon excitait des orages.

Abraham Juif a employé ce symbole pour signifier la même chose ; on le trouve dans ses figures hiéroglyphiques, rapportées par Flamel : (Explic. des fig. Avant-propos. ) « A l’autre coté du quatrième feuillet, était une belle fleur au sommet d’une montagne très haute, que l’Aquilon ébranlait fort rudement. Elle avait la tige bleue, les fleurs blanches et rouges, les feuilles reluisantes comme l’or fin, à l’entour de laquelle les Dragons et Griffons Aquiloniens faisaient leur nid et leur demeure. » Non loin de là, continue Apollonius le petit fleuve Iris roule ses eaux argentées, et va se jeter dans la mer. Après avoir passé l’embouchure du Termodon, les terres des Calybes, qui sont tous ouvriers en fer, et le promontoire de Jupiter l’hospitalier, vous descendrez dans une Isle inhabitée, de laquelle vous chasserez tous les oiseaux qui y sont en grand nombre. Vous y trouverez un Temple que les Amazones Ottera et Antiope ont fait construire en l’honneur de Mars, après leur expédition. N’y manquez pas, je vous en conjure, car on vous y présentera de la mer une chose d’une valeur inexprimable. De l’autre côté habitent les Philyres, au-dessus les Macrones, puis les Byzeres, et enfin vous arriverez en Colchide. Vous y passerez par le territoire Cytaïque, qui s’étend jusqu’à la montagne de l’Amaranthe, ensuite par les terres qu’arrose le Phasis, de l’embouchure duquel vous apercevez le palais d’AEtes, et la forêt de Mars, où la Toison d’or est suspendue.

Voilà toute la route que leur prescrit Phinée, et ce n’est pas à tort qu’il les assure n’avoir rien oublié (Apollonius, 1. 2. v. 392.). Après la couleur noire vient la grise, à laquelle succède la blanche ou l’argent, la Lune des Philosophes ; Phinée l’indique par les eaux argentées du petit fleuve Iris ; il en marque la qualité ignée par le fleuve Thermodon. Après la blanche vient la couleur de rouille de fer, que les Philosophes appellent Mars. Phinée la désigne par la demeure des Calybes ouvriers en fer, par l’Isle et le Temple de Mars élevé par les Amazones Otrera et Antiope, c’est-à-dire, par l’action des parties volatiles fur le fixe, que l’on doit reconnaître au terme d’expédition qui avait précédé. Il fallait chasser de cette Isle tous les oiseaux , c’est-à-dire, qu’il faut fixer tout ce qui est volatil ; car lorsque la matière a acquis la couleur de rouille, elle est absolument fixe, et il ne lui manque plus que de se fortifier en couleur ; c’est pourquoi Phinée dit qu’ils passeront par le territoire Cytaïque, ou de couleur de la fleur de grenade, qui conduit au Mont Amaranthe. On sait que l’amaranthe est une fleur de couleur de pourpre, et qui est une espèce d’immortelle. C’est la couleur qui indique la perfection de la pierre ou du soufre des Philosophes. Toutes ces couleurs sont annoncées en peu de mots par d’Espagnet (Can.53.) : « On doit, dit-il, chercher et nécessairement trouver trois sortes de très belles fleurs dans le Jardin des sages. Des violettes, des lys et des amaranthes immortelles de couleur de pourpre. Les violettes se trouvent dès l’entrée. Le fleuve doré qui les arrose, leur fait prendre une couleur de saphir ; l’industrie et le travail font ensuite trouver le lys, auquel succède insensiblement l’amaranthe. » Ne reconnaît-on pas dans ce peu de mots tout ce voyage des Argonautes ? Que leur restait-il de plus à faire ? Il fallait entrer dans le fleuve Phasis, ou qui porte de l’or. Ils y entrèrent en effet, les fils de Phryxus accueillirent parfaitement nos Héros ; Jason fut conduit à AEtes, fils du Soleil, qui avait épousé la fille de l’Océan, de laquelle il avait eu Médée. Le fils du Soleil est donc le possesseur de ce trésor, et sa petite-fille fournit les moyens de l’acquérir ; c’est-à-dire, que la préparation parfaite des principes matériels de l’oeuvre est achevée ; et que l’Artiste est parvenu à la génération du fils du Soleil des Philosophes. Mais il y a trois travaux pour achever l’oeuvre en entier ; le premier est représenté par le voyage des Argonautes en Colchide ; le second parce que Jason y fit pour s’emparer de la Toison d’or, et le troisième par leur retour dans leur patrie. Nous avons expliqué le premier assez au long pour donner une idée des autres ; c’est pourquoi nous serons plus courts sur les deux suivants.

Une infinité d’obstacles et de périls se présentent sur les pas de Jason. Un Dragon de la grandeur d’un navire à cinquante rames est le gardien de la Toison d’or ; il faut le vaincre, et qui oserait l’entreprendre sans la protection de Pallas et l’arc de Médée ? C’est, ce Dragon dont parlent tant de Philosophes, et desquels il suffit de rapporter seulement quelques textes. « Il faut, dit Raymond Lulle (Théor. ch. 6.), extraire de ces trois choses, le grand Dragon, qui est le commencement radical et principal de l’altération permanente. » Et plus bas (chap. 10.) « Par cette raison il faut dire allégoriquement que ce grand Dragon est sorti des quatre éléments. » ( chap. 9. ) « Le grand Dragon est rectifié dans cette liqueur. » ( chap. 52.) « Le Dragon habite dans toutes choses, c’est-à-dire, le feu dans lequel est notre pierre aérienne. Cette propriété se trouve dans tous les individus du monde, (chap. 54.) Le feu contre nature est renfermé dans le menstrue fétide, qui transmue notre pierre en un certain Dragon venimeux, vigoureux et vorace, qui engrosse sa propre mère. » Il est peu de Philosophes qui n’emploient l’allégorie du Dragon : on en trouvera des preuves plus que suffisantes dans tout cet ouvrage. Ce Dragon étant un feu, suivant l’expression de Raymond Lulle, il n’est pas surprenant qu’on ait feint que celui de la Toison d’or en jetait par la bouche et les narines. On ne peut réussir à le tuer, qu’en lui jetant dans la gueule une composition narcotique et somnifère ; c’est-à-dire, qu’on ne peut parvenir à la putréfaction de la matière fixée, que par le secours et l’action de l’eau mercurielle, qui semblent l’éteindre en la dissolvant. Ce n’est que par ce moyen qu’on peut lui arracher les dents, c’est-à-dire, la semence de l’or Philosophique, qui doit être ensuite semée. Chaque opération n’étant qu’une répétition de celle qui l’a précédée, quant à ce qui se manifeste dans le progrès, il est aisé d’expliquer l’une quand on a l’intelligence de l’autre. Celle-ci commence donc, comme la précédente, par la putréfaction ; le genre de mort de ce Dragon, et les accidents qui l’accompagnent sont exprimés dans le Testament d’Arnaud de Villeneuve D’Espagnet dit (Cant. 50.) aussi qu’on ne peut venir à bout du Dragon Philosophique qu’en le baignant dans l’eau. C’est cette eau limpide que Médée donna à Jason.

Mais ce n’est pas assez d’avoir tué le Dragon ; des Taureaux se présentent aussi en vomissant du feu ; il faut les dompter par le même moyen, et les mettre sous le joug. J’ai assez expliqué dans le chapitre d’Apis ce qu’on doit entendre par les Taureaux, c’est-à-dire, la véritable matière primordiale de l’oeuvre ; c’est avec ces animaux qu’il faut labourer le champ Philosophique, et y jeter la semence préparée qui y convient. Jason usa du même stratagème pour venir à bout du Dragon et des Taureaux ; mais le principal moyen qu’il employa fut de se munir de la médaille du Soleil et de la Lune. Avec ce pantacule, on est sûr de réussir. C’est dans les opérations précédentes qu’on le trouve ; et il n’est rien dont les Philosophes fassent plus de mention que de ces deux luminaires.

A peine les dents du Dragon sont-elles en terre, qu’il en sort des hommes armés qui s’entre-tuent. C’est-à-dire, qu’aussitôt que la semence aurifique est mise sur la terre, les natures fixes et volatiles agissent l’une sur l’autre ; il se fait une fermentation occasionnée par la matière fixée en pierre ; le combat s’engage ; les vapeurs montent et descendent, jusqu’à ce que tout se précipite, et qu’il en résulte une substance fixe et permanence, dont la possession procure celle de la Toison d’or. Virgile parle de ces Taureaux (Georg. 2.) en ces termes :

Haec loca non Tauri spirantes naribus ignem Invertere, fatis immanis dentibus hydri, Nec galeïs, densisque virum, seges horruit hastis.

Les uns disent que cette Toison était blanche, les autres de couleur de pourpre ; mais la Fable nous apprend qu’elle avait été dorée par Mercure, avant qu’elle fût suspendue dans la forêt de Mars. Elle avait par conséquent passé de la couleur blanche à la jaune, puis à la couleur de rouille, et enfin à la couleur de pourpre. Mercure l’avait dorée, puisque la couleur citrine qui se trouve intermédiaire entre la blanche et la rouillée, est un effet du mercure.

Il est à propos de faire remarquer avec Apollonius (Argonaut. 1. 3. v. 996.), que Médée et Ariadne, l’une et l’autre petites-filles du Soleil, fournissent à Thésée et à Jason les moyens de Vaincre les monstres contre lesquels ils veulent combattre. La ressemblance qui se trouve encre les expéditions de ces deux Princes, prouve bien que ces deux fictions furent imaginées en vue du même objet. Ils s’embarquent tous deux avec quelques compagnons, Thésée arrivé trouve un monstre a combattre, le Minotaure ; Jason a aussi des Taureaux à vaincre. Thésée, pour parvenir au Minotaure, est obligé de passer par tous les détours d’un labyrinthe toujours en danger d’y périr ; Jason a une route à faire non moins difficile, à travers des écueils et des ennemis. Ariadne se prend d’amour pour Thésée, et contre les intérêts de son propre père, fournit à son amant les moyens de sortir victorieux des dangers auxquels il doit s’exposer ; Médée se trouve dans le même cas ; et dans une semblable circonstance, elle procure à Jason tout ce qu’il lui faut pour vaincre ; Ariadne quitte son père, sa patrie, et s’enfuit avec Thésée, qui l’abandonne ensuite dans lisle de Naxo, pour épouser Phèdre, dont il eut Hippolyte et Démophoon, après avoir eu, selon quelques Auteurs, OEnopion et Staphilus d’Ariadne. Médée se sauve aussi avec Jason, qui en ayant eu deux enfants, la laissa pour prendre Créuse. Les enfants des uns et des autres périrent misérablement comme leurs mères ; Thésée mourut précipité du haut d’un rocher dans la mer, Jason périt sous les ruines de la Navire Argo. Médée abandonnée de Jason épousa Egée, Ariadne Bacchus. Il est enfin visible que ces deux fictions ne sont qu’une même chose expliquée par des allégories, dont on a voulu varier les circonstances pour en faire deux différentes histoires. Si les Mythologues voulaient se donner la peine de réfléchir sur cette ressemblance, pourraient-ils s’empêcher d’ouvrir les yeux sur leur erreur ; et se donneraient-ils tant de peines pour rapporter à l’histoire, ce qui n’est palpablement qu’une fiction toute pure ? Ce ne sont pas les deux seules fables qui aient un rapport immédiat ; celle de Cadmus ne ressemble pas moins à celle de Jason. Même Dragon qu’il faut faire périr, mêmes dents qu’il faut semer, mêmes hommes armés qui en naissent et s’entre-tuent : là est un Taureau que Cadmus suit ; ici des Taureaux que Jason combat. Si l’on voulait enfin rapprocher toutes les Fables anciennes, on verrait sans peine que j’ai raison de les réduire toutes à un même principe, parce qu’elles n’ont réellement qu’un même objet.


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