Livre d’Alchimie et d’ésotérisme : Rois d’Egypte et monuments

Les Fables Égyptiennes et Grecques livre premier

D’Hermès à Dom Antoine-Joseph Pernety

Lug Alc

Dans la grande tradition de l’enseignement d’Hermès, l’alchimie est la science qui ne se comprend que par le langage analogique, celui qui relie le visible à l’invisible, le livre de Dom Antoine-Joseph Pernety.
Les Mythologues ont hasardé bien des conjectures physiques, astronomiques et morales sur les Canopes ; il s’en trouve même d’assez ingénieuses : mais on n’est pas plus éclairci après cela, et chacun a tourné l’allégorie du côté qui frappait le plus son imagination, sans néanmoins qu’aucun ait touché le but que s’étaient proposé les Egyptiens dans l’invention et les représentations du Dieu Canope.
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27. Livre d’Alchimie et d’ésotérisme : Rois d’Egypte et monuments
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L’Académie d’Hermès


Livre d’alchimie et d’ésotérisme hermétique : Les Fables Égyptiennes et Grecques.

Chapitre IX : Canope.

Les Mythologues ont hasardé bien des conjectures physiques, astronomiques et morales sur les Canopes ; il s’en trouve même d’assez ingénieuses : mais on n’est pas plus éclairci après cela, et chacun a tourné l’allégorie du côté qui frappait le plus son imagination, sans néanmoins qu’aucun ait touché le but que s’étaient proposé les Egyptiens dans l’invention et les représentations du Dieu Canope. S’ils avaient suivi mon système, ils n’auraient pas eu besoin de se mettre l’esprit si fort à la torture, pour deviner ce que pouvait signifier ce Dieu cruche. Il ne leur aurait fallu que des yeux, et ils n’auraient pas perdu leur temps à subtiliser en vain. Qu’on montre à un Philosophe Hermétique un Canope, il n’hésitera pas à dire ce que c’est, n’eût-il jamais entendu parler du Canope d’Egypte, ni des hiéroglyphes donc ils sont couverts ; parce qu’il y reconnaîtra une représentation symbolique de tout ce qui est nécessaire à l’oeuvre des Sages.

En effet, ce Dieu n’est-il pas toujours représenté dans les monuments Egyptiens sous la forme d’un vase surmonté d’une tête d’homme ou de femme, toujours coiffée, et la coiffure serrée d’un bandeau, à peu prés comme on coiffe une bouteille, pour empêcher la liqueur de s’éventer, ou de s’évaporer ?

Faut-il donc être un OEdipe pour deviner une chose qui se manifeste par elle-même ? Un Canope n’est autre chose que la représentation du vase dans lequel on met la matière de l’Art Sacerdotal ; le col du vase est désigné par celui de la figure humaine ; la tête et la coiffure montre la manière dont il doit être scellé, et les hiéroglyphes dont sa superficie est remplie, annoncent aux spectateurs les choses que ce vase contient, et les différents changements de formes, de couleurs et de manières d’être de la matières. « Le vase de l’Art, dit d’Espagnet (Can. 113.), doit être de forme ronde ou ovale, ayant un col de la hauteur d’une palme ou davantage, l’entrée sera étroite. Les Philosophes en ont fait un mystère, et lui ont donné divers noms. Ils l’ont appelé cucurbite, ou vase aveugle, parce qu’on lui ferme l’oeil avec le sceau Hermétique, pour empêcher que rien d’étranger ne s’y introduise, et que les esprits ne s’en évaporent. » Les Mythologues se sont persuadé mal à propos que le Dieu Canope était uniquement l’hiéroglyphe de l’élément de l’eau. Ceux qui sont percés de petits trous, ou qui ont des mamelles par lesquels l’eau s’écoule, ont été faits à l’imitation des Canopes, non pour représenter simplement l’élément de l’eau ; mais pour indiquer que l’eau mercurielle des Philosophes contenue dans les Canopes, est le principe humide et fécondant de la Nature. C’est de cette eau que l’on parlait, quand on dit à Plutarque que Canope avait été le pilote du vaisseau d’Osiris ; parce que l’eau mercurielle conduit et gouverne tout ce qui se passe dans l’intérieur du vase. La morsure d’un serpent, dont Canope fut atteint, marque la putréfaction du mercure, et la mort qui s’ensuivit indique la fixation de cette substance volatile. Tout cela est très bien signifié par les hiéroglyphes des Canopes. Comme je les ai déjà expliqués pour la plupart dans les chapitres précédents, le Lecteur pourra y avoir recours. Quant aux animaux, nous en parlerons dans la suite.

A une des embouchures du Nil était une ville du nom Canope, où ce Dieu avait un temple superbe. S. Clément d’Alexandrie (Strom, 1. 6.) dit qu’il y avait dans cette ville une Académie des sciences la plus célèbre de toute l’Egypte : qu’on y apprenait toute la Théologie Egyptienne, les Lettres hiéroglyphiques ; qu’on y initiait les Prêtres dans les mystères Sacrés, et qu’il n’y avait pas un autre lieu où on les expliquât avec plus d’attention et d’exactitude ; c’est pour cette raison que les Grecs y faisaient de si fréquents voyages. Sans doute qu’en donnant des instructions sur le Dieu Canope, on se trouvait dans la nécessité d’expliquer en même temps tous les mystères voilés sous l’ombre des hiéroglyphes, dont la superficie de ce Dieu était remplie ; au lieu que dans les autres villes où l’on adorait Osiris et Isis, etc. on ne se trouvait que dans le cas de faire l’histoire que du Dieu ou de la Déesse qui y étaient révérés en particulier.

Voilà les principaux Dieux de l’Egypte, dans lesquels on comprend tous les autres. Hérodote (L. 2.) nomme aussi Pan comme le plus ancien de tous les Dieux de ce pays ; et dit qu’en langue Egyptienne on le nommait Mondes. Diodore (L.1.p. 16.) nous assure qu’il était en si grande vénération dans ce pays-là, qu’on voyait sa statue dans tous les temples, et qu’il fût un de ceux qui accompa-gnèrent Osiris dans son expédition des Indes. Mais comme ce Dieu n’indique autre chose que le principe générant de tout, et qu’on le confond en conséquence avec Osiris, je n’en dirai rien de plus. Nous dirons ces deux mots de Sérapis dans la troisième section. On décerna aussi les honneurs du culte à Saturne, Vulcain, Jupiter, Mercure, Hercule, etc. Nous en traiterons dans les livres suivants, lorsque nous expliquerons la Mythologie des Grecs.

SECTION SECONDE.

Rois d’Egypte et Monuments élevés dans ce pays-là.

L’histoire ne nous apprend Sur les premiers Rois d’Egypte, rien de plus certain que sur ceux de la Grèce et des autres Nations. La Royauté n’était pas héréditaire chez les Egyptiens, suivant Diodore. Ils élisaient pour Rois ceux qui s’étaient rendus recommandables, soit par l’invention de quelques arts utiles, soit par leurs bienfaits envers le peuple. Le premier dans ce genre, si nous en voulons croire les Arabes, fut Hanuch ; le même qu’Henocfils de Jared, qui fut aussi nommé Idris ou Idaris, et que le P. Kircher dit (OEdip. AEgypt. T. I.p. 66. et suiv.) être le même qu’Osiris, sur le témoignage d’Abenéphi et de quelques autres Arabes.

Mais sans nous amuser à discuter si ces Arabes et Manéthon I. ou le Sybennite disent la vérité pour ce qui a précédé le Déluge, c’est de cette époque remarquable que nous devons dater. Plusieurs Auteurs sont même persuadés que Manéthon, qui était Prêtre d’Egypte, n’a formé ses Dynasties, et n’a écrit beaucoup d’autres choses que conformément aux tables qui avaient été inventées et divulguées longtemps avant lui. Ce sentiment est d’autant mieux fondé, que ces fables contenaient l’histoire de la succession prétendue des Rois du pays, pour cacher leur véritable objet, dont les Prêtres faisaient un mystère, et un secret qu’il leur était défendu de révéler sous peine de la vie. Manéthon, comme Prêtre, fut donc obligé d’écrire conformément à ce que l’on débitait au peuple. Mais le secret auquel il était tenu, ne l’obligeant pas à défigurer ce qu’il y avait de vrai dans l’histoire, il a bien pu nous le conserver au moins en partie.

La discussion de la succession des Rois d’Egypte m’entraînerait dans une dissertation qui n’entre point dans le plan que je me suis proposé. Je laisse ce soin à ceux qui veulent entre-prendre l’histoire de ce pays-là. Il suffit, pour remplir mon objet, de rapporter les Rois que les Auteurs citent comme ayant laissé des monuments qui prouvent que l’Art Sacerdotal ou Hermétique était connu et en vigueur dans l’Egypte.

Le premier qui s’y établit après le Déluge fut Cham, fils de Noé, qui, suivant Abénéphi (Kirch. loc. cit. p. 85.), fut nommé Zoroastre et Osiris, c’est-à-dire, feu répandu dans toute la Nature. A Cham succéda Mesraïm. La chronique d’Alexandre (L. 1.) donne le surnom de Zoroastre à celui-ci, et Opmecrus le nomme Osiris. Le portrait que les Auteurs font de Cham et de Mesraïm ou Misraïm, est celui d’un Prince idolâtre, sacrilège, adonné à toutes sortes de vices et de débauches, et ne peut convenir à Osiris, qui n’était occupé qu’à remettre le vrai culte de Dieu en vigueur, à faire fleurir la Religion et les Arts, et à rendre ses peuples heureux sous la conduite prudente, sage et religieuse de l’incomparable Hermès Trismégiste. Ce seul contraste devrait faire abandonner l’opinion de ceux qui soutiennent que Cham, ou Misraïm son fils étaient les mêmes qu’Osiris, Il est bien plus naturel de penser que le prétendu Zoroastre ou Osiris, qui signifient feu caché ou, feu répandu dans tout l’Univers, n’eut jamais d’autre Royauté que l’empire de la Nature, que de regarder ce nom comme surnom d’un homme, fût-il Roi, puisqu’il ne saurait même convenir à toute l’humanité réunie.

La chronique d’Alexandrie fait Mercure successeur de Misraïm, et dit qu’il régna 35 ans ; elle ajoute qu’il quitta l’Italie pour se rendre eu Egypte, où il philosophait sous un habit tressé d’or ; qu’il y enseigna une infinité de choses, que les Egyptiens le proclamèrent Dieu, et l’appelaient le Dieu d’or, à cause des grandes richesses qu’il leur procurait. Plutarque (De Iside et Osiride.) donne à Mercure 38 ans de règne. C’est sans doute ce même Mercure qui, suivant Diodore, fut donné pour conseil à Isis.

Mais si les choses sont ainsi, où placera-t-on le règne des Dieux ? Si Vulcain, le Soleil, Jupiter, Saturne, etc. ont été Rois d’Egypte, et que chacun n’ait pas régné moins de douze cents ans, comme nous l’avons dit ci-devant ; il n’est pas possible de concilier tout cela, quand même on dirait que ces noms des Dieux n’étaient que des surnoms donnés à de véritables Rois. La chose deviendra encore moins vraisemblable, si l’on veut s’en rapporter à la chronique d’Alexandrie, qui donne Vulcain pour successeur à Mercure, et le Soleil pour successeur à Vulcain. Après le Soleil elle met Sosin, ou Sothin, ou Sochin. Après Sosin, Osiris, puis Horus, ensuite Thulen, qui pourrait être le même qu’Eusebe nomme Thuois, et Hérodote Thonis. Diodore bouleverse tout l’ordre de cette prétendue succession ; et la confusion qui naît de-là, forme un labyrinthe de difficultés donc il n’est pas possible de se tirer. Mais enfin il faut s’en tenir à quelque chose ; c’est pourquoi nous dirons avec Hérodote et Diodore (Diod. 1. l.p.2.c.I.), que le premier Roi qui régna en Egypte après les Dieux, fut un homme appelé Ménas ou Mènes, qui apprit aux peuples le culte des Dieux et les cérémonies qu’on devait y observer.

Ainsi commença donc le règne des hommes en Egypte, qui dura, suivant quelques-uns, jusqu’à la cent quatre-vingtième Olympiade, temps au-quel Diodore fut en Egypte, et auquel régnait Ptolémée IX, surnommé Denis. Ménas donna aux Egyptiens des lois par écrit, qu’il disait avoir promulguées par ordre de Mercure, comme le principe et la cause de leur bon-heur. On voit que Mercure se trouve partout, soit pendant le règne des Dieux que les Auteurs font durer un peu moins de huit mille ans, et donc le dernier fut Horus, soit pendant le règne des hommes, qui commença à Ménas ; d’où l’on doit conclure, contre le sentiment du P. Kircher (OEdip. T. I. p. 93.), que ce Ménas ne peut être le même que Mythras et Osiris, puisque ce dernier fut le père d’Horus. Mais suivons Diodore. La race de Ménas donna 52 Rois en 1040. ans. Busiris fut ensuite élu, et huit de ses descendants lui succédèrent. Le dernier des huit, qui se nommait aussi Busiris, fit bâtir la ville de Thèbes, ou la ville du Soleil. Elle avait cent quarante stades d’enceinte ; Strabon lui en donne quatre-vingt de, longueur : elle avait cent portes, deux cents hommes passaient par chacune avec leurs chariots et leurs chevaux (Homer. Iliad. 9.v.381.). Tous les édifices en étaient superbes et d’une magnificence au-delà de ce qu’on peut imaginer. Les successeurs de ce Busiris se firent une gloire de contribuer à l’ornement de cette ville. Ils la décorèrent de temples, de statues d’or, d’argent, d’ivoire de grandeur colossale. Ils y firent élever des obélisques d’une seule pierre, et la rendirent enfin supérieure à toutes les villes du monde. Ce sont les propres termes de Diodore de Sicile, qui est en cela d’accord avec Strabon.

Cette ville devenue célèbre dans tout le monde, et dont les Grecs ne sachant rien pendant longtemps que par oui dire, n’ont pu en parler que d’une manière fort suspecte, fut bâtie en l’honneur d’Orus ou Apollon, le même que le Soleil, dernier des Dieux qui furent Rois en Egypte ; et non pas en l’honneur de l’astre qui porte ce nom, comme les monuments qu’on y voyait le témoignent. Une ville si opulente, si remplie d’or et d’argent, apportés en Egypte par Mercure, qui, comme nous l’avons dit d’après les Auteurs, apprit aux Egyptiens la manière de le faire, n’est-elle pas une preuve convaincante de la science des Egyptiens, quant à la Philosophie ou l’Art Hermétique ? Il y avait dans cette même ville, continue Diodore, quarante-sept mausolées de Rois, dont dix-sept subsistaient encore du temps de Ptolémée Lagus. Après les incendies arrivés du temps de Cambyse, qui en transporta l’or et l’argent dans la Perse, on y trouva encore 500 talens pesants d’or, et 1300 d’argent.

Busiris, fondateur de cette ville, était fils de Roi, par conséquent Philosophe instruit de l’Art Sacerdotal ; il était même Prêtre de Vulcain. L’entrée en était défendue aux étrangers. Ce fut sans doute une des raisons qui engagèrent les Grecs à décrier si hautement ce Busiris, le même dont il est fait mention dans les travaux d’Her-cule. Mais de quoi n’est pas capable l’envie, la jalousie ? Les Grecs ne pouvaient qu’aboyer après ces richesses qu’ils ne voyaient qu’en perspective.

Les Obélisques seuls suffiraient pour prouver que ceux qui les faisaient élever, étaient parfaitement au fait de l’Art Hermétique. Les hiéroglyphes donc ils étaient revêtus, les dépenses excessives qu’il fallait faire, et jusqu’à la matière, ou plutôt le choix affecté de la pierre, décèlent cette science. Je n’apporterai même pas en preuves ce que dit le P. Kircher, que l’on doit la première invention des Obélisques à un fils d’Osiris, qu’il nomme Meframuthisis, qui faisait sa résidence à Héliopolis, et qui en éleva le premier, parce qu’il était instruit des sciences d’Hermès, et qu’il fréquentait habituellement les Prêtres. Je dirai seulement avec le même Auteur, qu’afin que tout fût mystérieux dans ces Obélisques, les inventeurs des caractères hiéroglyphiques firent même choix d’une matière convenable à ces mystères.

« La pierre de ces Obélisques, dit le même Auteur (Loc. sit), était une espèce de marbre dont les couleurs différentes semblaient avoir été jetées goutte à goutte ; sa dureté ne le cédait point à celle du porphyre, que les Grecs appellent puropoicilon, les Latins Pierres de Thèbes, et les Italiens Granito rosso. La carrière d’où l’on tirait ce marbre était près de cette fameuse ville de Thèbes, où résidaient autrefois les Rois d’Egypte, auprès des montagnes qui regardaient l’Ethiopie, et les sources du Nil, en tirant vers le midi. Il n’est point de sortes de marbres que l’Egypte ne fournisse ; je ne vois pas par quelle raison les Hiéromyste choisissaient pour les Obélisques celle-là plutôt qu’une autre. Il y avait certainement quelque mystère caché là-dessous, et c’était sans doute en vue de quelque secret de la Nature. » On dira peut-être que la dureté, la ténacité faisait préférer ce marbre à tout autre, parce qu’il était propre à résister aux injures du temps. Mais le porphyre, si commun dans ce pays-là, était bien aussi solide, et par conséquent aussi durable. Pourquoi d’ailleurs n’y regardait-on pas de si près quand il s’agissait d’élever d’autres monuments plus grands ou plus petits que les Obélisques, et l’on employait alors d’autres espèces de marbres ? Je dis donc, ajoure le même Auteur, que ces Obélisques étant élevés en l’honneur de la Divinité Solaire, on choisissait, pour les faire une matière dans laquelle on connaissait quelques propriétés de cette Divinité, ou qui avait quelque analogie de ressemblance avec elle.

Le P. Kircher avait raison de soupçonner du mystère dans la préférence que l’on donnait à ce marbre, dont les couleurs étaient constamment au nombre de quatre. Il n’a même pas mal rencontré, lorsqu’il dit que c’était à cause d’une espèce d’analogie avec le Soleil ; il aurait pu assurer la chose, s’il avait suivi notre système, pour le guider dans ses explications. Car il aurait vu clairement que les couleurs de ce marbre sont précisément celles qui surviennent à la matière que l’on emploie dans les opérations du grand oeuvre, pour faire le soleil philosophique, en l’honneur et en mémoire duquel on élevait ces Obélisques. On en jugera par la description suivante qu’en fait le même Auteur (Ibid. p. 50.) : « La Nature a mélangé quatre substances pour la composition de ce Pyrite Egyptien ; la principale, qui en fait comme la base et le fond, est d’un rouge éclatant, dans laquelle sont comme incrustés des morceaux de cristal, d’autres d’améthystes, les uns de couleur cendrée, les autres bleus, d’autres enfin noirs, qui sont semés ça et là dans toute la substance de cette pierre. Les Egyptiens ayant donc observé ce mélange, jugèrent cette matière comme la plus propre à représenter leurs mystères. » Un Philosophe Hermétique ne s’exprimerait pas autrement que le P. Kircher ; mais il aurait des idées bien différentes. On sait, et nous l’avons répété assez souvent, que les trois couleurs principales de l’oeuvre sont la noire, la blanche et la rouge. Ne sont-ce pas celles de ce marbre ? La couleur cendrée n’est-elle pas celle que les Philosophes appellent Jupiter, qui se trouve intermédiaire entre la noire nommée Saturne, et la blanche appelée Lune ou Diane ?

La rouge qui domine dans ce marbre ne désigne-t-elle pas clairement celle qui, dans les livres des Philosophes Hermétiques, est comparée à la couleur des pavots des champs, et constitue la perfection du Soleil ou Apollon des Sages ? La bleue n’est-elle pas celle qui précède la noirceur dans l’oeuvre, que Flamel (Explic. des fig. hiéroglyp.) et Philalèthe (Enarrat. Method. 3. Gebri Medic.) disent être un signe que la putréfaction n’est pas encore parfaite ? Nous en parlerons plus au long dans le chapitre de Cérès au IVe. Livre, lorsque nous expliquerons ce que c’était que le lac Cyanée, par lequel se sauva Pluton en enlevant Proserpine.

Voilà tout le mystère dévoilé. Voilà le motif de la préférence que les Egyptiens donnèrent à ce marbre pour en former les Obélisques, et c’était, comme l’on voit, avec raison, puisqu’il s’agissait de les élever en l’honneur d’Horus ou du Soleil Philosophique, et de représenter sur leurs surfaces des hiéroglyphes, sous les ténèbres desquels étaient ensevelies et la matière dont Horus se faisait, et les opérations requises pour y parvenir. Je ne prétends cependant pas que ce fût l’objet unique de l’érection de ces Obélisques et des Pyramides. Je sais que toute la Philosophie de la Nature y était hiéroglyphiquement renfermée en général, et que Pythagore, Socrate, Platon, et la plupart des autres Philosophes Grecs puisèrent leur Science dans cette source ténébreuse, où l’on ne pouvait pénétrer, à moins que les Prêtres d’Egypte n’y portassent le flambeau de leurs instructions ; mais je sais aussi que les Philosophes disent (Cosmop. novum lumen Chemic. D’Espagnet, Raymond Lulle, etc.) que la connaissance du grand oeuvre donne celle de toute la Nature, et qu’on y voit toutes ses opérations et ses procédés comme dans un miroir.

Pline n’est pas d’accord avec Diodore sur le Roi d’Egypte qui le premier fit élever des Obélisques. Pline (L. 36. c. 8.) en attribue l’invention à Mitrès ou Mitras : Trabes ex os fecêre Reges , quodam certamine Obeliscos vocantes Solis Numini sacratos ; radio sum ejus argumentum in effigie est, et ita significat in nomme AEgyptio. Primns omnium id instituit Mitres, qui id urbe Solis ( Heliopoliseu Thebis intellige ) primus regnabat, somnio jussus, et hoc ipsum scriptum in eo. Mais sans doute que cette différence ne vient que de ce que Mitrès ou Mithras signifiait le soleil, et Ménas la Lune. Il y a même grande apparence que ce Mithras et ce Ménas étaient les mêmes qu’Osiris et Isis ; non qu’ils aient en effet fait élever des Obélisques, puisqu’ils n’ont jamais existé sous forme humaine ; mais parce que c’est en leur honneur qu’on les éleva. On ne prouve pas mieux leur existence réelle en disant qu’ils bâtirent Memphis (Hérodote in Euterp.) ou quelque autre ville d’Egypte ; puisque Vulcain, Neptune et Apollon ne sont pas, moins des personnages fabuleux pour avoir bâtit la ville de Troyes, comme nous le prouverons dans le cours de cet Ouvrage, et particulièrement dans le VIe. Livre.

Sans m’attacher scrupuleusement à la succession chronologique des Rois d’Egypte, puisque leur histoire entière n’entre point dans mon plan, je passe à quelques-uns de ceux qui ont laissé des monuments particuliers de l’oeuvre Hermétique, et je m’en tiens à Diodore de Sicile pour évitée les discussions. Simandius, au rapport d’Hécatée et de Diodore, fit des choses surprenantes à Thèbes, et surpassa ses prédécesseurs en ce genre. Il fit ériger un monument admirable par sa grandeur, et par l’art avec lequel il était travaillé. Il avait dix stades, la porte par où l’on y entrait, avait deux arpents de longueur, et quarante-cinq coudées de hauteur. Sur ce monument était une inscription en ces termes :

JE SUIS SIMANDIUS ROI DES ROIS. SI QUELQU’UN DESIRS SAVOIR CE QUE J’AI ETE ET OU JE SUIS, QU’IL CONSIDERE MES OUVRAGES.

J’omets la description de ce superbe monument ; on peut la voir dans les Auteurs cités ; je dirai seulement avec eux, qu’entre les peintures et les sculptures placées sur un des côtés de ce fameux péristyle, on voyait Simandius offrant aux Dieux l’or et l’argent qu’il faisait tous les ans ; la somme en était marquée, et montait à 131.200.000.000 mines, suivant le même Diodore.

Auprès de ce monument on voyait la Bibliothèque Sacrée, sur la porte de laquelle était écrit REMEDE DE L’ESPRIT. Sur le derrière était une belle maison, où l’on voyait 20 couffins ou petits lits dressés, pour Jupiter et Junon, la statue du Roi et son tombeau. Autour étaient distribués divers appartements ornés de peintures, qui représentaient tous les animaux révérés en Egypte, et tous semblant diriger leurs pas vers le tombeau. Ce monument était environné d’un cercle d’or massif, épais d’une, coudée, et sa circonférence était de 365. Chaque coudée était un cube d’or, et marquée par des divisions. Sur chacune étaient gravés les jours, les années, le lever et le coucher des Astres, et tout ce que cela signifiait suivant les observations astrologiques des Egyptiens. Ce cercle fut enlevé, dit-on, du temps que Cambyse et les Perses régnèrent en Egypte.

Ce que nous venons de rapporter de la magnificence de Simandius, montre assez, tant par la matière dont ces choses étaient faites, que par la forme qu’on leur donnait, pour quelle raison et à quel dessein on les avait ainsi faites. Quelque interprétation que les Historiens puissent y donner, comment pourront-ils supposer que Simandius ait pu tirer, soit des mines, soit des impôts une si prodigieuse quantité d’or ? Et quand on pourrait le supposer, Simandius aurait-il eu droit de s’en faire une gloire particulière, et d’en parler comme de son ouvrage ? Si les autres Rois avaient le même revenu, ils pouvaient s’en glorifier comme lui. Il y eût eu de la folie à faire graver sur son tombeau qu’il ne tenait ces richesses que de ses exactions, et de la puérilité à faire marquer la somme des richesses qu’il tirait annuellement de la terre. Une si grande somme paraît à la vérité incroyable ; mais elle ne l’est pas à ceux qui savent ce que peut transmuer un gros de poudre de projection multipliée en qualité au-tant qu’elle peut l’être.

L’inscription mise au-dessus de la porte de la Bibliothèque, annonce combien la lecture est utile ; mais elle ne paraît y avoir été placée que pour marquer le trésor qui y était renfermé ; c’est-à-dire, les livres que les égyptiens appelaient sacrés, ou ceux qui contenaient en termes allégoriques, et en caractères hiéroglyphiques toute la Philosophie Hermétique ou l’art de faire l’or, et le remède pour guérir toutes les maladies ; puisque la possession de cet art fait évanouir la source de toutes les maladies de l’esprit, l’ambition, l’avarice, et les autres passions qui le tyrannisent. Cette science étant celle de la Sagesse, on peut dire avec Salomon (Sap. 7.), l’or n’est que du sable vil en comparaison de la sagesse, et l’argent n’est que de la boue. Son acquisition vaut mieux que tout le commerce de l’or et de l’argent ; son fruit plus précieux que toutes les richesses du monde : tout ce qu’on y désire ne peut lui être comparé. La santé et la longueur de la vie est à sa droite (Prov. c. 3.), la gloire et des richesses infinies sont à sa gauche. Ses voies sont des opérations belles, louables et nullement à mépriser ; elles ne se font point avec précipitation ni à la hâte, mais avec patience et attention pendant un long travail : c’est l’arbre de vie à ceux qui la possèdent et heureux sont ceux qui l’ont en leur pouvoir !

On explique communément ces paroles, de la sagesse et de la piété, mais quoiqu’on possède tout quand on possède Jésus-Christ, et que l’on est fidèle à observer sa loi, l’expérience de tous les temps nous démontre que la santé, la longueur de la vie, la gloire et les richesses ne sont pas l’apanage de tous les Saints. Pourquoi Salomon ne l’aurait-il pas dit de la sagesse Hermétique, puisque tout y convient parfaitement, et en est proprement la définition ?

Le huitième Roi d’Egypte après Simandius, ou Smendes, appelé aussi Osymandnas, fut Uchorens, suivant Diodore (Lib. I. p. 2. c. I.), que je me suis proposé de suivre. Il fit bâtir Memphis, lui donna cent cinquante stades de circuit, et la rendit la plus belle ville de l’Egypte, les Rois ses successeurs la choisirent pour leur séjour. Miris, le douzième de sa race, régna dans la suite, et fit construire à Memphis le vestibule septentrional du temple, dont la magnificence n’était point inférieure à ce qu’avaient fait ses prédécesseurs. Il fit aussi creuser le lac Moeris de trois mille six cents stades de tour, et de cinquante brasses de profondeur, afin de recevoir les eaux du Nil, lorsqu’elles débordaient avec trop d’abondance, et de pouvoir les distribuer dans les champs des environs, quand les eaux manquaient d’inonder le pays. Chaque fois qu’on donnait issue ou entrée à ces eaux, il en coûtait cinquante talens. Au milieu de cette espèce de lac, Miris fit élever un mausolée à deux pyramides de la hauteur d’une stade chacune, l’une pour lui, l’autre pour son épouse, à laquelle il accorda pour sa toilette, tout le produit de l’impôt mis sur le poisson qui se pêchait dans ce lac. Sur chaque pyramide était une statue de pierre, assise sur un trône, le tout d’un ouvrage exquis.

Sésostris prit ensuite la couronne, et surpassa tous ses prédécesseurs en gloire et en magnificence. Après qu’il fut né, Vulcain apparut en songe à son père, et lui dit que Sésostris son fils commanderait à tout l’Univers. Il le fit en conséquence élever avec nombre d’autres enfants du même âge ; l’obligea aux mêmes exercices fatigants, et ne voulut pas qu’il eût d’autre éducation qu’eux, tant afin que la fréquentation les rendît plus liés, que pour l’endurcir au travail. Pour se concilier l’attachement de tout le monde, il employa les bienfaits, les présents, la douceur, l’impunité même à l’égard de ceux qui l’avaient offensé. Assuré de la bienveillance des chefs et des soldats, il entreprit cette grande expédition, dont les Historiens nous ont conservé la mémoire. De retour en Egypte il fit une infinité de belles choses à grands frais, afin d’immortaliser son nom. Il commença par construire dans chaque ville de ses Etats un temple magnifique en l’honneur du Dieu qui y était adoré ; et fit mettre une inscription dans tous les temples, qui annonçait à la postérité qu’il les avait fait tous élever à ses frais, sans avoir levé aucune contribution sur ses peuples. Il fit amonceler des terres en forme de montagnes, bâtir des villes sur ces élévations, et les peupla des habitants qu’il tira des villes basses, trop exposées à être submergées dans les débordements du Nil. On creusa par ses ordres un grand nombre de canaux de communication, tant pour faciliter le commerce, que pour défendre l’entrée de l’Egypte à ses ennemis. Il fit construire un navire de bois de cèdre, long de 280 coudées, tout doré en dehors, et argenté en dedans, qu’il offrit au Dieu qu’on révérait particulièrement à Thèbes. Il plaça dans le temple de Vulcain à Memphis sa statue et celle de son épouse, faites d’une seule pierre, haute de trente coudées, et celles de ses enfants hautes de vingt. Il s’acquit enfin tant de gloire, et sa mémoire fut en telle vénération, que plusieurs siècles après, Darius, père de Xerxès, ayant voulu faire placer sa statue avant celle de Sésostris dans le temple de Memphis, le Prince des Prêtres s’y opposa, en lui représentant qu’il n’avait pas encore fait tant et de si grandes choses que Sésostris. Darius, loin de se fâcher de la liberté du Grand Prêtre, lui répondit qu’il donnerait tous ses soins pour y parvenir, et que si le ciel lui conservait la vie, il ferait en sorte de ne lui céder en rien.

Sésostris ayant régné trente-trois ans mourut, et son fils qui lui succéda, ne fit rien de remarquable en fait de magnificence, sinon deux obélisques chacun d’une même pierre, haute de cène coudées et large de huit, qu’il fit dresser en l’honneur du Dieu d’Héliopolis, c’est-à-dire, du So-leil ou d’Horus. Hérodote (L.2.c.3.) nomme Pheron ce fils de Sésostris, et lui donne Prothée pour successeur, au lieu que Diodore en met plusieurs entre eux, et n’en nomme aucun jusqu’à Amasis, qui eut pour successeur Actisanes Ethiopien, ensuite Ménides, que quelques-uns appellent Marus. C’est lui qui fit faire ce célèbre labyrinthe, dont Dédale fut si enchanté, qu’il en construisit un semblable à Crète pendant le règne de Minos. Ce dernier n’existait plus du temps de Diodore, et celui d’Egypte subsistait dans tout son entier.

Cétès, que les Grecs nomment Prothée, régna après Ménide, Cétès était expert dans tous les arts. C’est le Prothée des Grecs, qui se changeait en toutes sortes de figures, et qui prenait les formes tantôt de lion, puis de taureau, de dragon, d’arbre, de feu. Nous expliquerons pourquoi dans les livres suivants. Le neuvième qui porta la couronne en Egypte après Prothée, fut Chembis, qui régna 50 ans, et fit élever la plus grande des trois pyramides, que l’on met au nombre des merveilles du monde. La plus grande couvre de sa base sept arpents de terrain, sa hauteur en a six, et sa largeur de chacun des quatre côtés, qui diminue à mesure que la pyramide s’élève, a soixante-cinq coudées. Tout l’ouvrage est d’une pierre extrêmement dure, très difficile à travailler. On ne peut revenir de l’étonnement qui saisit à la vue d’un édifice si admirable. Quelques-uns assurent, continue Diodore, qu’il y a plus de trois mille ans que cette masse énorme de bâtisse a été élevée, elle subsiste néanmoins encore dans tout son entier. Ces Pyramides sont d’autant plus surprenantes, qu’elles sont dans un terrain sablonneux, fort éloigné de toutes sortes de carrières, et que chaque pierre de la plus grande de ces Pyramides n’avait pas moins de trente pieds de face. Selon le rapport d’Hérodote (Lib.2.). La tradition du pays était qu’on avait fait transporter ces pierres des montagnes de l’Arabie. Une inscription gravée sur cette Pyramide apprenait que la dépense faite en oignons, ails et raves donnés pour vivre aux ouvriers qui avaient travaillé à sa construction, montait à seize cents talens d’or ; que trois cents soixante mille hommes y furent employés pendant vingt ans, et qu’il en coûta douze millions d’or pour transporter les pierres, les tailler et les poser. Suivant Ammien Marcellin on ne fit pas moins de dépenses pour le Labyrinthe. Combien en dût-il coûter, dit Hérodote, pour le fer, les vêtements des ouvriers, et les autres choses requises ?

Chabrée et Mycerin qui régnèrent après Chembis, firent aussi élever des Pyramides superbes, avec des frais proportionnés, mais immenses, Bocchorus vint ensuite ; Sabachus, qui abdiqua la couronne, et se retira en Ethiopie. L’Egypte après cela fut gouvernée par douze Pairs pendant quinze ans, au bout desquels un des douze nommé Psammeticus se fit Roi. Il attira le premier les étrangers en Egypte (Herodot. I. 2. c. 154.), et leur procura toute la sûreté dont ils n’avaient point joui sous ses prédécesseurs, qui les faisaient mourir, ou les réduisaient en servitude. La cruauté que les Egyptiens exercèrent envers les étrangers sous le règne de Busiris, donna occasion aux Grecs, dit Diodore, d’invectiver contre ce Roi, de la manière qu’ils l’ont fait dans leurs fables, quoique roui ce qu’ils en rapportent soit contraire à la vérité.

Après la mort de Psammericus commença la quatrième race des Rois d’Egypte, c’est-à-dire, d’Apries, qui ayant été attaqué par Amasis, chef des Egyptiens révoltés, fut pris et étranglé. Amasis fut élu à sa place environ l’an du monde 3390, qui fut celui du retour de Pythagore dans la Grèce sa patrie. Pendant le règne du successeur d’Amasis, Cambyses, Roi de Perse, subjugua l’Egypte vers la troisième année de la soixante-troisième Olympiade. Des Ethiopiens, des Perses, des Macédoniens portèrent aussi la couronne d’Egypte ; et parmi ceux qui y ont régné, on compte six femmes.

Quelques réflexions sur ce que nous avons rapporté d’après Diodore, ne seront pas hors de propos. Les superbes monuments que le temps avait détruits, ou qui subsistaient encore lorsque cet Auteur fut en Egypte ; les frais immenses avec lesquels on les avait élevés ; l’usage de choisir les Rois dans le nombre des Prêtres, et tant d’autres choses qui se présentent à l’esprit, sont des preuves bien convaincantes de la science Chymico-Hermétique des Egyptiens. Diodore parle en Historien, et ne peut être suspect quant à cet Art sacerdotal, à cette Chymie qu’il ignorait, selon les apparences, avoir été en vigueur dans ce pays-là. Il ne soupçonnait même pas qu’on pût avoir de l’or d’ailleurs que des mines. Ce qu’il dit (Rer. Antiq. 1.3. c. 2.) de la manière de le tirer des terres frontières de l’Arabie et de l’Ethiopie ; le travail immense qui était requis pour cela, le grand nombre de personnes qui y étaient occupées, donne assez à entendre qu’il ne croyait pas qu’on en tirât d’ailleurs. Aussi n’avait-il pas été initié dans les mystères de ce pays. Il ne paraît même pas qu’il ait eu une liaison particulière avec les Prêtres. Il ne rapporte que ce qu’il avait vu ou appris de ceux qui, comme lui, n’y soupçonnaient sans doute rien de mystérieux : il avoue cependant quelquefois, que ce qu’il rapporte a tout l’air de fable ; mais il ne s’avise pas de vouloir pénétrer dans leur obscurité. Il dit que les Prêtres conservaient inviolablement un secret qu’ils se confiaient successivement. Mais il était du nombre de ceux qui pensaient voir clair où ils ne voyaient goutte ; et qui s’imaginaient que ce secret n’avait d’autre objet que le tombeau d’Osiris, et peut-être ce qu’on entendait par les cérémonies du culte de ce Dieu, de Vulcain et des autres. S’il avait fait attention au culte particulier que l’on rendait à Osiris, Isis, Horus, qui ne passaient que pour des hommes ; celui de Vulcain, dont tous les Rois se firent un devoir d’embellir le temple à Memphis, les cérémonies particulières que l’on observait dans ce culte ; que les Rois étaient appelés Prêtres de Vulcain, pendant que chez les autres Nations, Vulcain était regardé comme un misérable Dieu, chassé du ciel à cause de sa laide figure, et condamné à travailler pour eux. Si Diodore avoir réfléchi sur l’attention qu’avaient les Rois d’Egypte avant Psamméticus, d’empêcher l’entrée de leur pays aux autres Nations, il aurait vu sans peine qu’ils ne le faisaient pas sans raisons. Le commerce des étrangers, pouvant apporter dans l’Egypte les richesses abondances qu’il porte dans les autres pays, il y eût eu de la folie aux Egyptiens de l’interdire, Diodore convient cependant avec tous les Auteurs, que les Egyptiens étaient les plus sages de tous les Peuples ; et cette idée ne peut convenir à ces puérilités introduites dans leur culte, à moins qu’on ne suppose qu’elles renfermaient des mystères sublimes, et conformes à l’idée que l’on avait de leur haute sagesse. Puisque le commerce ne portait en Egypte ni l’or, ni l’argent, ils avaient sans doute une autre ressource pour trouver ces métaux chez eux : mais en supposant avec Diodore qu’on tirait au moins l’or d’une terre noire, et d’un marbre blanc ; peut-on penser qu’ils en fournissaient assez pour ces dépenses excessives que les Rois firent pour la construction de ces merveilles du monde ? ces métaux pouvaient-ils devenir assez communs pour que le peuple en eût cette abondance, donc l’écriture fait mention, au sujet de la suite des Hébreux de l’Egypte ? Si ces mines avaient été si riches, eût-il fallu tant de travail pour les exploiter ? Je serais tenté de croire que Diodore ne parle de ces mines que par ouï dire. Cette terre noire, ce marbre blanc d’où l’on tirait de l’or, m’ont bien l’air de n’être autres que la terre noire et le marbre blanc des Philosophes Hermétiques ; c’est-à-dire, la couleur noire, de laquelle Hermès et ceux qu’il avait instruits, savaient tirer l’or Philosophique.

C’était là le secret de l’Art sacerdotal, de l’Art des Prêtres d’où l’on tirait les Rois ; aussi Diodore dit-il que l’invention des métaux était fort ancienne chez les Egyptiens, et qu’ils l’avaient apprise des premiers Rois du pays. Que les Métallurgistes de nos jours suivent dans le travail des mines la méthode que Diodore détaille si bien, et qu’ils nous disent ensuite quelle réussite aura eu leur travail. Le P. Kircher sentait bien son insuffisance, et l’impossibilité de la chose, lorsque, pour prouver que la Philosophie Hermétique ou l’art de faire de l’or n’était pas connu des Egyptiens, il apporte le témoignage de Diodore en preuve que ces peuples le tiraient des mines, et se voit enfin obligé de recourir à un secret qu’ils avaient de tirer ce métal de toutes sortes de matières. Ce secret suppose donc que l’or se trouve dans tous les mixtes. Les Philosophes Hermétiques disent, il est vrai, qu’il y est en puissance ; c’est pourquoi leur matière, selon eux, se trouve partout, et dans tout ; mais le P. Kircher ne l’entendait pas dans ce sens là : et le secret d’extraire en réalité l’or de tous les mixtes est une supposition sans fondement. La science Hermétique, l’Art sacerdotal, était la source de toutes ces richesses des Rois d’Egypte, et l’objet de ces mystères si cachés sous le voile de leur prétendue Religion.

Quel autre, motif aurait pu les engager à ne s’expliquer que par des hiéroglyphes ? une chose aussi essentielle que la Religion demande-t-elle à être enseignée par des figures inintelligibles à d’autres qu’aux Prêtres ? Que le fond de la Religion ou plutôt l’objet soit des mystères, il n’y a rien d’étonnant : tout le monde sait que l’esprit humain est trop borné pour concevoir clairement tout ce qui regarde Dieu et ses attributs ; mais loin de vouloir les rendre encore plus incompréhensibles en les présentant sous les ténèbres presque impénétrables des hiéroglyphes. Hermès et les Prêtres qui se proposaient de donner au peuple la connaissance de Dieu, auraient pris des moyens plus à sa portée, ce qui ne s’accordait en aucune façon, et qui eût été même contradictoire avec ce secret qui leur avait été recommandé, et qu’ils gardaient si inviolablement. C’eût été prendre précisément les moyens de ne pas réussir dans leur dessein.

Je sais que de quelques-unes des fables Egyptiennes on pouvait former un modèle de morale ; mais les autres n’y convenaient nullement. Il y a donc grande apparence qu’elles avaient un autre objet que celui de la Religion. On a inventé une infinité de systèmes pour expliquer et les hiéroglyphes et les fables ; M. Peluche (Hist. du Ciel.), en suivant les idées de quelques autres, a prétendu qu’ils n’avaient d autres rapports qu’avec les saisons, et qu’ils n’étaient que des instructions que l’on donnait au peuple pour la culture des terres : mais quelle connexion peut avoir cela avec tous ces superbes monuments, ces richesses immenses dont nous avons parlé, ces Pyramides où les Auteurs nous assurent que les anciens Philosophes Grecs puisèrent leur Philosophie ? Ces sages y voyaient donc ce que les inventeurs de ces hiéroglyphes n’avaient pas eu dessein d’y mettre, disons plutôt que les fabricateurs du système de M. Peluche n’y voyaient eux-mêmes goutte. Un peuple qui n’eut été occupé que de la culture des terres, et qui n’exerçait aucun commerce avec les autres Nations, aurait-il trouvé, en labourant, ces trésors qui fournissaient à tant de dépenses ? Comment M. Peluche adaptera-t-il ce secret si recommandé à son système ? y aurait-il eu du mystère à représenter hiéroglyphiquement, ce que l’on aurait ensuite expliqué ouvertement à tout le monde ? Peut-on en même temps cacher et découvrir une même chose ? C’eût été le secret de la comédie. Il n’est pas vraisemblable que l’on eût non seulement fait un mystère de ce que tout le monde savait, mais qu’on eût défendu sous peine de la vie de le divulguer. Voyons quelques-uns de ces hiéroglyphes, et par les explications que nous en donnerons tirées de la Philosophie Hermétique, on aura lieu de se convaincre de l’illusion de M. Peluche et de tant d’autres.