Livre d’alchimie et d’ésotérisme hermétique : Les Fables Égyptiennes et Grecques.
Discours préliminaire : suite.
Basile Valentin (Azot des Philosophes.) compare les Chimistes aux Pharisiens, qui étaient en honneur et en au-torité parmi le Public, à cause de leur extérieur affecté de religion et de piété. C’étaient, dit-il, des hypocrites attachés uniquement à la terre et à leurs intérêts ; mais qui abusaient de la confiance et de la crédulité du peuple, qui se laisse ordinairement prendre aux apparences, parce qu’il n’a pas la vue assez perçante pour pénétrée jusqu’au-dessous de l’écorce. Qu’on ne s’imagine cependant pas que par un tel discours je prétende nuire à la Chymie de nos jours. On a trouvé le moyen de la rendre utile, et l’on ne peut trop louer ceux qui en font une étude assidue. Les expériences curieuses que la plupart des Chimistes ont faites, ne peuvent que satisfaire le Public. La Médecine en retire tant d’avantages, que ce serait être ennemi du bien des Peuples, que de la décrier. Elle n’a pas peu contribué aussi aux commodités de la vie, par les méthodes qu’elle a donné pour perfectionner la Métallurgie, et quelques autres Arts. La porcelaine, la faïence, sont des fruits de la Chymie. Elle fournit des matières pour les teintures, pour les verreries, etc. Mais parce que son utilité est reconnue, doit-on en conclure qu’elle est la seule et vraie Chymie ? et faut-il pour cela rejeter et mépriser la Chymie Hermétique ? Il est vrai qu’une infinité de gens se donnent pour Philosophes, et abusent de la crédulité des sots. Mais est-ce la faute de la science Hermétique ? Les Philosophes ne crient-ils pas assez haut pour se faire entendre à tout le monde, et pour le prévenir contre les pièges que lui tendent ces sortes le gens ? Il n’en est pas un qui ne dise que la matière de cet Art est de vil prix, et même qu’elle ne coûte rien, que le feu, pour la travailler, ne coûte pas davantage, qu’il ne faut qu’un vase, ou tout au plus deux pour tout le cours de l’oeuvre. Ecoutons d’Espagnet (Can. 35.) : « L’oeuvre Philosophique demande plus de temps et de travail que de dépenses, car il en reste très peu à faire à celui qui a la matière requise. Ceux qui demandent de grandes sommes pour le menée à sa fin ont plus de confiance dans les richesses d’autrui, que dans la science de cet Art. Que celui qui en est amateur se tienne donc sur ses gardes, et qu’il ne donne pas dans les pièges que lui tendent des fripons, qui en veulent à sa bourse dans le temps même qu’ils leur promettent des monts d’or. Ils demandent le Soleil pour se conduire dans les opérations de cet Art, parce qu’ils n’y voient goutte. » Il ne faut donc pas s’en prendre à la Chymie Hermétique, qui n’en est pas plus responsable que la probité l’est de la friponnerie. Un ruisseau peut être sale, puant par les immondices qu’il ramasse dans son cours, sans que sa source en soit moins pure, moins belle et moins limpide.
Ce qui décrie encore la science Hermétique, sont ces bâtards de la Chymie vulgaire, connus ordinairement sous les noms de souffleurs, et de chercheurs de pierre Philosophale. Ce sont des idolâtres de la Philosophie Hermétique. Toutes les recettes qu’on leur propose, sont pour eux autant de Dieu, devant lequel ils fléchissent le genou. Il se trouve un bon nombre de cette sorte de gens très bien instruits des opérations de la Chymie vulgaire ; ils ont même beaucoup d’adresse dans le tour de main, mais ils ne sont pas instruits des principes de la Philosophie Hermé-tique, et ne réussiront jamais. D’autres ignorent jusqu’aux principes mêmes de la Chymie vulgaire, et ce sont proprement les souffleurs. C’est à eux qu’il faut appliquer le proverbe : Alchemia est ars, cujus initium laborare, médium mentiri, finis mendicare.
La plupart des habiles Artistes dans la Chymie vulgaire ne nient pas la possibilité de la pierre Philosophale ; le résultat d’un grand nombre de leurs opérations la leur prouvent assez clairement. Mais ils sont esclaves du respect humain ; ils n’oseraient avouer publiquement qu’ils la reconnaissent possible, parce qu’ils craignent de s’exposer à la risée des ignorants, et des prétendus savants que le préjugé aveugle. En public ils en badinent comme bien d’autres, où en parlent au moins avec tant d’indifférence, qu’on ne les soupçonne même pas de la regarder comme réelle, pendant que les essais qu’ils font dans le particulier tendent presque tous à sa recherche. Après avoir passé bien des années au milieu de leurs fourneaux sans avoir réussi, leur vanité s’en trouve offensée, ils ont honte d’avoir échoué, et cherchent ensuite à s’en dédommager, ou à s’en venger en disant du mal de la chose donc ils n’ont pu obtenir la possession. C’étaient des gens qui n’avaient pas leurs semblables pour la théorie et la pratique de la Chymie, ils s’étaient donnés pour tels ; ils l’avaient prouvé tant bien que mal ; mais à force de le dire ou de le faire dire par d’autres, on le croyait comme eux. Que sur la fin de leurs jours ils s’avisent de décrier la Philosophie Hermétique, on n’examinera pas s’ils le font à tort ; la réputation qu’ils s’étaient acquise, répond qu’ils ont droit de le faire, et l’on n’oserait ne pas leur applaudir. Oui, dit-on, si la chose avait été faisable, elle n’eût pu échapper à la science, à la pénétration et à l’adresse d’un aussi habile homme. Ces impressions se fortifient insensiblement ; un second, ne s’y étant pas mieux pris que le premier, a été frustré de son espérance et de ses peines ; il joint sa voix a celle des autres, il crie même plus fort s’il le peut ; il se fait entendre, la prévention se nourri, on vient enfin au point de dire avec eux que c’est une chimère, et qui plus est, on se le persuade sans connaissance de cause. Ceux à qui l’expérience a prouvé le contraire, contants de leur sort, n’envient point les applaudissements du peuple ignorant. Sapientiam et doctrinam ftulti (Prov. c. I.) defcipiunt. Quelques-uns ont écrit pour le désabuser (Beccher, Stalh, M. Potth, M. de Justi dans ses Mémoires, en prennent ouvertement la défense.) , il n’a pas voulu secouer le joug du préjugé, ils en sont restés là.
Mais enfin en quoi consiste donc la différence qui se trouve entre la Chymie vulgaire et la Chymie Hermétique ? La voici. La première est proprement l’art de détruire les composés que la Nature a faits ; et la seconde est l’art de travailler avec la Nature pour les perfectionner. La première met en usage le tyran furieux et destructeur de la Nature : la seconde emploie son agent doux et bénin. La Philosophie Hermétique prend pour matière de son travail les principes secondaires ou principiés des choses, pour les conduire à la perfection donc ils font susceptibles, par des voies et des procédés conformes à ceux de la Nature. La Chymie vulgaire prend les mixtes parvenus déjà au point de leur perfection, les décompose, et les détruit. Ceux qui seront curieux de voir un parallèle plus étendu de ces deux Arts, peuvent avoir recours à l’ouvrage qu’un des grands antagonistes de la Philosophie Hermétique, le P. Kircker Jésuite, a composé, et que Mangée a inféré dans le premier volume de sa Bibliothèque de la Chymie curieuse. Les Philosophes Hermétiques ne manquent guère de marquer dans leurs ouvrages la différence de ces deux Arts. Mais la marque la plus infaillible à laquelle on puisse distinguer un Adepte d’avec un Chymiste, est que l’Adepte, suivant ce qu’en disent tous les Philosophes, ne prend qu’une seule chose, ou tout au plus deux de même nature, un seul vase ou deux au plus, et un seul fourneau pour conduire l’oeuvre à sa perfection ; le Chymiste au contraire travaille sur toutes sortes de matières indifféremment. C’est aussi la pierre de touche à laquelle il faut éprouver ces fripons de souffleurs, qui en veulent à votre bourse, qui demandent de l’or pour en faire, et qui, au lieu d’une transmutation qu’ils vous promettent, ne font en effet qu’une translation de l’or de votre bourse dans la leur. Cette remarque ne regarde pas moins les tourneurs de bonne foi et de probité, qui croient être dans la bonne voie, et qui trompent les autres en se trompant eux-mêmes. Si cet ouvrage fait assez d’impression sur les esprits pour persuader la possibilité et la réalité de la Philosophie Hermétique, Dieu veuille qu’il serve aussi à désabuser ceux qui ont la manie de dépenser leurs biens à souffler du charbon, à élever des fourneaux, à calciner, à sublimer, à distiller, enfin à réduire tout à rien, c’est-à-dire, en cendre et en fumée. Les Adeptes ne courent point après l’or et l’argent. Morien en donna une grande preuve au Roi Calid. Celui-ci ayant trouvé beaucoup de livres qui traitaient de la science Hermétique, et ne pouvant y rien com-prendre, fit publier qu’il donnerait une grande récompense à celui qui les lui expliquerait (Entretien du Roi Calid.). L’appas de cette récompense y conduisit un grand nombre de souffleurs. Morien, l’Hermite Morien sortit alors de son désert, attiré non par la récompense promise, mais par le désir de manifester la puissance de Dieu, et combien il est admirable dans ses oeuvres. Il fut trouver Calid, et demanda, comme les autres, un lieu propre à travailler, afin de prouver par ses oeuvres la vérité de ses paroles. Morien ayant fini ses opérations, laissa la pierre parfaite dans un vase, autour duquel il écrivit : Ceux qui ont eux-mêmes tous ce qu’il leur faut, n’ont besoin ni de récompense, ni du secours d’autrui ». Il délogea ensuite sans dire mot, et retourna dans sa solitude. Calid ayant trouvé ce vase, et lu l’écriture, sentit bien ce qu’elle signifiait ; et après avoir fait l’épreuve de la poudre, il chassa ou fit mourir tous ceux qui avaient voulu le tromper.
Les Philosophes disent donc avec raison que cette pierre est comme le centre et la source des vertus, puisque ceux qui la possèdent, méprisent toutes les vanités du monde, la sotte gloire, l’ambition, qu’ils ne font pas plus de cas de l’or, que du sable et de la vile poussière (Sapient. cap. 7.), et l’argent n’est pour eux que de la boue. La sagesse seule fait impression sur eux, l’envie, la jalousie et les autres passions tumultueuses n’excitent point de tempêtes dans leur coeur ; ils n’ont d’autres désirs que de vivre selon Dieu, d’autre satisfaction que de se rendre en secret utile au prochain, et de pénétrer de plus en plus dans intérieur des secrets de la Nature.
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