Les Vers Dorés de Pythagore, par Fabre d’Olivet, Vingt-cinquième examen

Commentaires de Fabre d’Olivet

D’Hermès à Pythagore

Lug Alc

Dans la grande tradition de la science d’Hermès, les vers dorés de Pythagore traduits et commentés par Fabre d’Olivet.

Ces vers qui expriment le dessein général, de cette dernière partie, sont remarquables, et l’ont ne conçoit pas comment Hiérocles les a méconnus ou négligés.
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19. Les Vers Dorés de Pythagore, par Fabre d’Olivet, Vingt-cinquième examen
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L’Académie d’Hermès


Les Vers dorés de Pythagore, expliqués par Fabre d’Olivet.

Vint-cinquième examen.

J’en jure par celui qui grava dans nos coeurs
La Tétrade sacrée, immense et pur symbole,
Source de la Nature, et modèle des Dieux.

Entraîné par mon sujet, j’ai oublié de dire que, selon Porphyre, il manque au texte des vers dorés, tel que l’a donné Hiérocles, deux vers, qui doivent être placés immédiatement avant ceux par lesquels s’ouvre la partie unitive de la doctrine de Pythagore, appelée perfection ; les voici :

Dès l’instant du réveil, examine avec calme,
Ce qu’il te reste à faire, et qu’il faut accomplir.

Ces vers qui expriment le dessein général, de cette dernière partie, sont remarquables, et l’ont ne conçoit pas comment Hiérocles les a méconnus ou négligés. Quoiqu’ils n’ajoutent, il est vrai, rien au sens propre, ils disent pourtant beaucoup au sens figuré ; ils servent de preuve à la division de ce poème, qu’Hiérocles à lui-même a adoptée sans l’exprimer. Lysis indique assez fortement qu’il va passer à un nouvel enseignement : il appelle l’attention du disciple Pythagore sur la nouvelle carrière qui s’ouvre devant lui, et sur les moyens de la parcourir et d’arriver aux vertus divines qui doivent la couronner. Ce moyen est la connaissance de soi même, ainsi que je l’ai dit. Cette connaissance, tant recommandée par les anciens sages, tant exaltée par eux, qui devait ouvrir les avenues de toutes les autres et livrer la clef des mystères de la nature et des portes de l’Univers ; cette connaissance, dis-je, ne pouvait point être exposée sans voile à l’époque où vivait Pythagore, à cause des secrets qu’il aurait fallu trahir. Aussi, ce philosophe avait-il coutume de l’annoncer sous l’emblème de la tétrade sacrée, ou du quaternaire. Voilà pourquoi Lysis, en attestant le nom de son maître, le désigne en cette occasion, par le caractère le plus frappant de sa doctrine. "J’en jure, dit-il, par celui qui a révélé à notre âme la connaissance de la tétrade, cette source de la nature éternelle" c’est-à-dire, j’en jure par celui qui, enseignant à notre âme à se connaître elle-même, l’a mise en état de connaître toute la nature dont elle est l’image abrégée.

Déjà, dans plusieurs de mes précédents Examens, j’ai expliqué ce qu’il fallait entendre par cette célèbre tétrade, et ce serait peut-être ici le cas d’en exposer les principes constitutifs ; mais cette exposition me mènerait trop loin. Il faudrait entrer pour cela dans des détails sur la doctrine arithmologique de Pythagore, qui, faute de données préalables, deviendraient fatigants et inintelligibles. La langue des nombres, dont ce philosophe faisait usage, à l’exemple des anciens sages, est aujourd’hui entièrement perdue. Les fragments qui nous en sont restés, servent plutôt à prouver son existence qu’à donner des lumières sur ses éléments ; car ceux qui ont composé ces fragments écrivaient dans une langue qu’ils supposaient connue, de la même manière que nos savants modernes, lorsqu’ils emploient l’algèbre. On serait sans doute, ridicule, si l’on voulait, avant d’avoir acquis aucune notion sur la valeur et l’emploi des signes algébriques, expliquer un problème renfermé dans ces signes ; ou, ce qui serait pis encore, s’en servir soi-même pour en poser un. Voilà pourtant ce qu’on a fait souvent, relativement à la langue des nombres. On a prétendu, non seulement l’expliquer avant de l’avoir apprise mais encore l’écrire. Aussi l’a-t-on rendue la chose du monde la plus pitoyable. Les savants la voyant ainsi travestie, l’ont justement méprisée ; et comme leur mépris n’était point raisonné, ils l’ont fait rejaillir, de la langue même, sur les anciens qui l’avaient employée. Ils ont agi en cela comme en beaucoup d’autres choses ; créant eux-mêmes la stupidité des sciences antiques, et disant ensuite : l’antiquité était stupide.

Je tâcherai un jour, si je trouve le temps et les facilités nécessaires, de donner les vrais éléments de la science arithmologique de Pythagore, et je ferai voir que cette science était pour les choses intelligibles, ce que l’algèbre est devenu parmi nous pour les choses physiques ; mais je ne pourrai le faire qu’après avoir exposé quels sont les vrais principes de la musique ; car autrement je courrais risque de n’être pas entendu. Sans nous embarrasser donc des principes constitutifs du Quaternaire Pythagoricien, contentons nous de savoir qu’il était l’emblème général de toute chose se mouvant par elle-même, et se manifestant par ses modifications facultatives ; car, selon Pythagore, 1 et 2 représentaient les principes cachés des choses ; 3, leurs facultés, et 4, leur essence propre. Ces quatre nombres qui, réunis par l’addition, produisent le nombre 10, constituaient l’Etre, tant universel que particulier ; en sorte que le quaternaire qui en est comme la vertu, pouvait devenir l’emblème de tous les êtres, puisqu’il n’en est aucun qui ne reconnaisse des principes, qui ne se manifeste par des facultés plus ou moins parfaites, et qui ne jouisse d’une existence universelle ou relative ; mais l’être auquel Pythagore l’appliquait le plus ordinairement, était l’Homme. L’homme, ainsi que je l’ai dit, se manifeste comme l’Univers sous les trois modifications principales de corps, d’âme et d’esprit. Les principes inconnus de ce premier ternaire, sont ce que Platon appelle le même et le divers, l’indivisible et le divisible. Le principe indivisible donne l’esprit ; le principe divisible, le corps ; et l’âme prend naissance de ce dernier principe élaboré par le premier. Telle était la doctrine de Pythagore auquel Platon l’avait empruntée. Elle avait été celle des Egyptiens, comme on peut le voir dans les ouvrages qui nous restent sous le nom d’Hermès. Synesius, qui avait été initié à leurs mystères dit expressément que les âmes humaines émanent de deux sources ; l’une lumineuse, qui coule du haut des cieux ; l’autre ténébreuse, qui jaillit de la terre, dans les abîmes profonds de laquelle se trouve son origine. Les premiers chrétiens, fidèles à la tradition théosophique, suivaient le même enseignement ; ils établissaient une grande différence entre l’esprit et l’âme. Ils regardaient l’âme comme issue du principe matériel, et n’étant, par conséquent, ni éclairée, ni vertueuse par elle-même. L’esprit, disait Basilide, est un don de Dieu : c’est l’âme de l’âme, pour ainsi dire ; il s’unit à elle, il l’éclaire, il 1’arrache à la terre et l’élève avec lui dans le ciel. Beausobre, qui rapporte ces paroles, observe que ce sentiment était commun à plusieurs Pères de 1’église primitive, et particulièrement à Tatien.

J’ai parlé souvent de ce premier ternaire, et même des triples facultés qui s’attachent à chacune de ses modifications ; mais comme je l’ai fait à plusieurs reprises, je crois utile d’en présenter ici l’ensemble, afin d’avoir occasion d’y réunir, sous un même point de vue, l’unité volitive, qui en fait résulter le quaternaire humain, en général, et l’être particulier, qui est l’homme. Les trois facultés qui, comme je l’ai dit, distinguent chacune des trois modifications humaines, sont la sensibilité pour le corps, le sentiment pour l’âme, l’assentiment pour l’esprit. Ces trois facultés développent l’instinct, l’entendement et l’intelligence qui produisent, par une mutuelle réaction, le sens commun, la raison et la sagacité.

L’instinct placé au plus bas degré de la hiérarchie ontologique, est absolument passif ; l’intelligence élevée au sommet, est entièrement active, et l’entendement placé au centre est neutre. La sensibilité perçoit les sensations, le sentiment conçoit les idées, l’assentiment élit les pensées : la perception, la conception, l’élection, sont les modes d’agir de l’instinct, de l’entendement et de l’intelligence. L’entendement est le siège de toutes les passions que l’instinct alimente continuellement, excite, et tend à désordonner ; et que l’intelligence épure, tempère, et cherche toujours à mettre en harmonie. L’instinct réactionné par l’entendement, devient sens commun : il perçoit des notions plus ou moins nettes, suivant le plus ou le moins d’influence qu’il accorde à l’entendement. L’entendement réactionné par l’intelligence, devient raison : il conçoit des opinions d’autant plus justes, que ses passions sont plus calmes. La raison ne peut point, de son propre mouvement, arriver à la sagesse et trouver la vérité, parce qu’étant placée au milieu d’une sphère, et forcée d’y décrire, du centre à la circonférence, un rayon toujours droit et subordonné au point de départ ; elle a contre elle l’infini, c’est-à-dire que la vérité étant une, et résidant dans un seul point de la circonférence, elle ne peut être l’objet de la raison qu’autant qu’elle est connue d’avance, et que la raison est mise dans la direction convenable pour la rencontrer.

L’intelligence, qui peut seule mettre la raison dans cette direction, par l’assentiment qu’elle donne au point de départ, ne saurait jamais connaître ce point que par la sagesse qui est le fruit de l’inspiration : or l’inspiration est le mode d’agir de la volonté, qui se joignant au triple ternaire que je viens de décrire, constitue le quaternaire ontologique humain. C’est la volonté qui enveloppe la ternaire primordial dans son unité, et qui détermine à se mouvoir chacune de ses facultés selon son mode propre : sans elle il n’y aurait point d’existence. Les trois facultés par lesquelles l’unité volitive se manifeste dans le triple ternaire, sont la mémoire, le jugement et l’imagination. Ces trois facultés agissant dans une unité homogène, n’ont point de haut ou de bas, n’affectent point une des modifications de l’être plutôt qu’une autre ; elles sont toutes où est la volonté, et la volonté opère à son gré dans l’intelligence ou dans l’entendement, dans l’entendement ou dans l’instinct : là où elle veut être, elle est ; ses facultés la suivent partout. Je dis qu’elle est là où elle veut être, lorsque l’être est entièrement développé ; car suivant le cours de la Nature, elle est d’abord dans l’instinct, et ne passe dans l’entendement et dans l’intelligence que successivement et à mesure que les facultés animiques et spirituelles se développent. Mais pour que ce développement ait lieu, il faut qu’elle le détermine ; car sans elle il n’y a point de Mouvement. Fixez bien ceci. Sans l’opération de la volonté, l’âme est inerte, et l’esprit stérile.

Voilà l’origine de cette inégalité parmi les hommes, dont j’ai parlé. Quand la volonté ne sort point de la matière, elle constitue les hommes instinctifs ; quand elle se concentre dans l’entendement, elle produit les hommes animiques ; quand elle agit dans l’esprit, elle crée les hommes intellectuels. Sa parfaite harmonie dans le ternaire primordial, et son action plus ou moins énergique dans l’ensemble de leurs facultés, également développées, constituent les hommes extraordinaires doués d’un génie sublime ; mais les hommes de cette quatrième classe qui représente l’autopsie des mystères, sont extrêmement rares. Il suffit souvent d’une volonté forte, agissant soit dans l’entendement, soit dans l’intelligence, et s’y concentrant toute entière, pour étonner les hommes par des efforts de raisonnement et des éclats de sagesse, qui entraînent le nom de génie sans le mériter entièrement. On vient de voir naguère en Allemagne, la raison la plus extraordinaire dans Kant, manquer son but faute d’intelligence ; on avait vu dans la même contrée, l’intelligence la plus exaltée, dans Boehme, s’écrouler faute de raison. Il y a eu dans tous les temps, et parmi toutes les nations, des hommes semblables à Boehme et à Kant. Ces hommes ont erré faute de se connaître ; ils ont erré, par un manque d’harmonie qu’ils auraient pu acquérir, s’ils s’étaient donné le temps de se perfectionner ; ils ont erré, mais leur erreur même atteste la force de leur volonté. Une volonté faible, opérant soit dans l’entendement, soit dans l’intelligence, ne fait que des hommes sensés et des hommes d’esprit. Cette même volonté, agissant dans l’instinct, produit les hommes rusés ; et si elle est forte et violemment concentrée par son attract originel dans cette faculté corporelle, elle constitue les hommes dangereux à la société les scélérats et les brigands obscurs.

Après avoir fait l’application du quaternaire pythagoricien à l’Homme, et avoir montré la composition intime de cet Être, image de l’Univers, selon la doctrine des anciens, je devrais peut-être en faire mouvoir les divers ressorts, pour montrer avec quelle facilité les phénomènes physiques et métaphysiques qui résultent de leur action combinée, s’en déduisent ; mais une pareille entreprise m’entraînerait nécessairement dans des détails étrangers à ces Examens. Il faut remettre encore ce point comme j’en ai remis plusieurs autres : je m’en occuperai dans un autre ouvrage, si les savants et les sages auxquels je m’adresse, approuvent le motif qui m’a mis la plume à la main.