Les Vers Dorés de Pythagore, par Fabre d’Olivet, Vingt-deuxième examen

Commentaires de Fabre d’Olivet

D’Hermès à Pythagore

Lug Alc

Dans la grande tradition de la science d’Hermès, les vers dorés de Pythagore traduits et commentés par Fabre d’Olivet.

Lysis après avoir indiqué la route par laquelle Pythagore conduisait ses disciples à la vertu, va leur apprendre l’usage que ce philosophe voulait qu’ils fissent de ce don céleste, une fois qu’ils s’en étaient rendus possesseurs.
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L’Académie d’Hermès


Les Vers dorés de Pythagore, expliqués par Fabre d’Olivet.

Vingt-deuxième examen.

PERFECTION

Que jamais le sommeil ne ferme ta paupière,
Sans t’être demandé : Qu’ai-je omis ? Qu’ai-je fait ?

Lysis après avoir indiqué la route par laquelle Pythagore conduisait ses disciples à la vertu, va leur apprendre l’usage que ce philosophe voulait qu’ils fissent de ce don céleste, une fois qu’ils s’en étaient rendus possesseurs. Jusqu’ici il s’est renfermé dans la partie purgative de la doctrine de son maître ; il va maintenant passer à la partie unitive, c’est-à-dire, à celle qui a pour objet d’unir l’homme à la Divinité, en le rendant de plus en plus semblable au modèle de toute perfection et de toute sagesse, qui est Dieu. Le seul instrument capable d’opérer cette réunion, a été mis à sa disposition au moyen du bon usage qu’il a fait de sa volonté : c’est la vertu qui doit lui servir à présent pour parvenir à la vérité. Or, la Vérité est le terme de la perfection : il n’y a rien au-delà, rien en deçà que l’erreur ; la lumière jaillit de son sein ; elle est l’âme de Dieu, selon Pythagore, et Dieu lui-même, selon le législateur des Indiens. Le premier précepte que Pythagore donnait à ses disciples entrant dans la route de la perfection, tendait à les replier en eux-mêmes, à les porter à s’interroger sur leurs actions, sur leurs pensées, sur leur discours, à s’en demander les motifs, enfin à réfléchir sur leurs mouvements extérieurs et intérieurs, et à chercher ainsi à se connaître. La connaissance de soi-même était la première connaissance de toutes, celle qui devait les conduire à toutes les autres. Je ne ferai point à mes lecteurs l’injure de rien ajouter à ce que j’ai déjà dit touchant l’importance de cette connaissance, et le cas extrême que les anciens en faisaient. Ils savent sans doute que la morale de Socrate et la philosophie de Platon n’en étaient que, le développement, et qu’une inscription dans le premier temple de la Grèce, dans celui de Delphes, la recommandait après celle du juste milieu, comme renseignement même du Dieu qu’on y venait adorer :

RIEN DE TROP, ET CONNAIS-TOI TOI-MÊME,

renfermaient en peu de mots la doctrine des sages, et présentaient à leur méditation les principes sur lesquels reposent la vertu, et la sagesse qui en est la suite. Il n’en fallut pas davantage pour électriser l’âme d’Héraclite, et développer les germes du génie qui, jusqu’au moment où il lut ces deux sentences y étaient restés ensevelis dans une froide inertie. Je ne m’arrêterai donc pas à prouver la nécessité d’une connaissance sans laquelle toutes les autres ne sont que doute et présomption. Seulement j’examinerai, dans une courte digression, si cette connaissance est possible. Platon, comme je l’ai dit, faisait reposer sur elle tout l’édifice de sa doctrine ; il enseignait, d’après Socrate, que l’ignorance de soi-même entraîne toutes les ignorances, toutes les fautes, tous les vices, tous les malheurs ; tandis que la connaissance de soi-même amène, au contraire, à sa suite toutes les vertus et tous les biens : en sorte, qu’on ne, peut douter qu’il ne jugent cette connaissance possible, puisque son impossibilité, mise seulement en doute, eût frappé son système de nullité. Cependant, comme Socrate avait dit qu’il ne savait rien, pour se distinguer des sophistes de son temps qui prétendaient tout savoir ; comme Platon avait constamment employé dans son enseignement cette sorte de dialectique qui, marchant à la vérité par le doute, consiste à définir les choses pour ce qu’elles sont ; à connaître leur essence, à distinguer celles qui sont véritablement de celles qui ne sont qu’illusoires ; comme surtout les maximes favorites de ces deux philosophes, avaient été qu’il faut se défaire de toute sorte de préjugés, ne pas croire savoir ce qu’on ignore, et ne donner son assentiment qu’aux vérités claires et évidentes ; il advint que les disciples de ces grands hommes, ayant perdu de vue le véritable esprit de leur doctrine, prirent les moyens pour le but ; et s’imaginant que la perfection de la sagesse était dans le doute qui y conduisait, posèrent pour maxime fondamentale, que l’homme sage ne doit rien affirmer ni rien nier ; mais tenir son assentiment suspendu entre le pour et le contre de chaque chose. Arcésilas, qui se déclara le chef de cette révolution, était un homme d’un esprit très étendu, doué de beaucoup de moyens physiques et moraux, très bien fait de sa personne, et très éloquent, mais pénétré de cette terreur secrète qui empêche de fixer les choses que l’on regarde comme défendues et sacrées ; audacieux et presque impie à l’extérieur, il était au fond timide et superstitieux. Frappé de l’insuffisance de ses recherches pour découvrir la certitude de certains principes, sa vanité lui avait persuadé que cette certitude était introuvable, puisque lui, Arcésilas, ne la trouvait pas ; et sa superstition agissant d’accord avec sa vanité, il était parvenu à croire que l’ignorance de l’homme est un effet de la volonté de Dieu ; et que, selon le sens d’un vers d’Hésiode qu’il citait sans cesse, la Divinité a étendu un impénétrable voile entre elle et l’esprit humain.

Aussi nommait-il l’effet de cette ignorance Acatalespsie, c’est-à-dire incompréhensibilité ou impossibilité de lever le voile. Ses disciples, en grand nombre, adoptèrent cette incompréhensibilité et l’appliquèrent à toutes sortes de sujets ; tantôt niant, tantôt affirmant la même chose ; posant un principe, et le renversant l’instant d’après ; s’embarrassant eux-mêmes dans des arguments captieux, pour prouver qu’ils ne savaient rien, et se faisant une funeste gloire d’ignorer le bien et le mal, et de ne pouvoir distinguer la vertu du vice. Triste effet d’une première erreur ! Arcésilas devint la preuve convaincante de ce que j’ai répété touchant le juste milieu, et la ressemblance des extrêmes : une fois sorti du sentier de la vérité, il devint, par faiblesse et par superstition, le chef d’une foule d’audacieux athées, qui, après avoir mis en doute les principes sur lesquels repose la logique et la morale, y mirent ceux de la religion, et les renversèrent. Ce fut en vain qu’il essaya d’arrêter le mouvement dont il avait été cause, en établissant deux doctrines : l’une publique, où il enseignait le scepticisme ; l’autre secrète, où il maintenait le dogmatisme [1] : temps n’était plus favorable à cette distinction. Tout ce qu’il y gagna, ce fut de laisser envahir par un autre la gloire, peu désirable à la vérité, de donner son nom à la nouvelle secte des douteurs. Ce fut Pyrrhon qui eut cet honneur. Cet homme, d’un caractère aussi ferme qu’impassible, auquel il n’importait pas plus de vivre que de mourir, qui ne préférait rien à rien, qu’un précipice ouvert sous ses pas ne pouvait écarter de sa route, rallia sous ses drapeaux tous ceux qui faisaient profession philosophique de douter de tout, de ne reconnaître le caractère de la vérité nulle part, et il leur donna une sorte de doctrine, où la sagesse était placée dans la plus complète incertitude, la félicité dans l’inertie la plus absolue, et le génie dans l’art d’étouffer toute espèce de génie par l’entassement des raisonnements contradictoires. Pyrrhon avait beaucoup de mépris pour les hommes, et il le fallait bien pour oser leur donner une semblable doctrine. Il avait constamment à la bouche ce vers d’Homère :

Tel est le genre humain, tel est celui des feuilles.

Je m’arrête ici un moment, pour faire remarquer à mon lecteur que, quoique la pensée d’Hésiode, touchant le voile que les Dieux ont étendu entre eux et les hommes, et qui donna lieu à Arcésilas d’établir son acatalepsie, fût originelle des Indes [2], elle n’y avait jamais eu les mêmes résultats ; et cela, parce que les Brahmes, en enseignant que ce voile existe, et qu’il égare même le vulgaire par une série de phénomènes illusoires, n’ont jamais dit qu’il fût impossible de le lever ; parce que c’eût été attenter à la puissance de la volonté de l’Homme et à sa perfectibilité, auxquelles ils ne mettent point de bornes. Nous verrons plus loin que telle était aussi l’idée de Pythagore. Revenons aux sceptiques. L’écrivain auquel on doit une histoire comparée des systèmes de philosophie, écrite avec réflexion et impartialité, a fort bien senti que l’on devait considérer le scepticisme sous deux rapports : comme scepticisme de critique et de réforme, nécessaire pour corriger la présomption de l’esprit humain et détruire ses préjugés comme scepticisme absolu et déterminé, qui confond dans une proscription commune et les vérités et les erreurs. Le premier, dont Socrate donna l’exemple, et que Bacon et Descartes ont renouvelé, est une espèce de remède intellectuel que la Providence dispose pour guérir une des plus fatales maladies de l’esprit humain, cette espèce d’ignorance présomptueuse qui fait qu’on croit savoir ce qu’on ne sait pas : le second, qui n’est que l’excès et l’abus du premier, est ce même remède transformé en poison par un égarement de la raison humaine qui le transporte hors des circonstances qui invoquent son action, et l’emploie à se dévorer elle-même et à tarir dans leur source toutes les causes qui concourent aux progrès des connaissances humaines 497. Arcésilas, le premier, l’introduisit dans l’académie en exagérant les maximes de Socrate, et Pyrrhon en fit un système particulier de destruction sous le nom de Pyrrhonisme. Ce système, accueilli dans la Grèce, l’infecta bientôt de son venin, malgré la vigoureuse résistance de Zénon, le stoïque, que la Providence avait suscité pour s’opposer à ses ravages [3]. Porté dans Rome par Carnéade, le chef de la troisième académie, il y épouvanta par ses maximes subversives de la morale publique, Caton le censeur, qui le confondant avec la philosophie, conçut contre elle une haine implacable. Ce républicain rigide, entendant Carnéade parler contre la justice, nier l’existence des vertus, attaquer la Providence divine, et mettre en doute les vérités fondamentales de la religion, voua au mépris une science qui pouvait enfanter de tels arguments. Il pressa le renvoi du philosophe grec, afin que la jeunesse romaine, ne fût pas imbue de ses erreurs ; mais le mal était fait. Les germes destructeurs que Carnéade avait laissés, fermentèrent en secret au sein de l’État, se développèrent avec les premières circonstances favorables, grandirent et produisirent enfin ce colosse formidable, qui, après s’être emparé de l’esprit public, avoir obscurci les notions les plus claires du bien et du mal, anéanti la religion, livra la République au désordre, aux guerres civiles, à la destruction ; et s’élevant encore avec l’Empire Romain, dessécha, avant le temps, les principes de vie qu’il avait reçus, y nécessita l’érection d’un culte -nouveau, et ouvrit ainsi son sein aux erreurs étrangères et aux armes des barbares.

Ce colosse, victime de ses propres fureurs, après s’être déchiré et dévoré lui-même, s’était enseveli sous les ombres qu’il avait amoncelées ; l’Ignorance assise sur ses débris gouvernait l’Europe, lorsque Bacon et Descartes vinrent, et ressuscitant, autant qu’il leur fut possible, le scepticisme socratique, tâchèrent, par son moyen, de tourner les esprits vers la recherche de la vérité. Mais ils ne le purent si bien faire, qu’ils n’éveillassent aussi quelques restes du scepticisme pyrrhonien, qui, s’alimentant de leurs passions et de leurs préjugés mal engourdis, ne tarda pas à égarer leurs disciples. Ce nouveau scepticisme, naïf dans Montaigne, dogmatique dans Hobbes, déguisé dans Lokke, savant dans Bayle, paradoxal, mais séduisant dans la plupart des écrivains du dernier siècle, caché maintenant sous l’écorce de ce qu’on appelle la Philosophie expérimentale, entraîne les esprits vers une sorte de routine empirique, et dénigrant sans cesse le passé, décourageant l’avenir, vise par toute sorte de moyens à retarder la marche de l’esprit humain. Ce n’est plus même le caractère du vrai, et la preuve de la preuve de ce caractère, que les sceptiques modernes demandent jusqu’à l’infini ; c’est la démonstration de la possibilité même de connaître ce caractère et de le prouver : subtilité nouvelle qu’ils ont déduite des efforts infructueux que quelques savants ont faits depuis peu en Allemagne, pour donner à la possibilité de la connaissance de soi-même, une base qu’ils n’ont pas donnée.

Je dirai dans mon prochain Examen, ce qui a empêché ces savants de trouver cette base. Je dois avant de terminer celui-ci, montrer à mes lecteurs comment je crois que l’on peut distinguer les deux espèces de scepticismes dont j’ai parlé. Une simple question faite au philosophe sceptique, le fera connaître pour appartenir à 1’école de Socrate ou de Pyrrhon. Il faut, avant d’entrer dans aucune discussion qu’il réponde nettement à cette demande : Admettez-vous une différence quelconque entre ce qui est, et ce qui n’est pas ? Si le sceptique appartient à l’école de Socrate, il admettra nécessairement une différence, et il l’expliquera ; ce qui le fera reconnaître sur le champ. Si, au contraire, il appartient à celle de Pyrrhon, il répondra de trois choses l’une : ou qu’il admet une différence, ou qu’il n’en admet point ou qu’il ne sait pas s’il en exige une. S’il l’admet, sans l’expliquer, il est battu ; s’il ne l’admet pas, il tombe dans l’absurde ; s’il prétend ne point la distinguer, il devient niais et ridicule.

Il est battu, s’il admet une différence entre ce qui est et ce qui n’est pas ; car cette différence, admise, prouve l’existence de l’être ; l’existence de l’être prouve celle du sceptique qui répond ; et cette existence prouvée, prouve toutes les autres, soit qu’on les considère en lui, ou hors de lui, ce qui est égal pour le moment. Il tombe dans l’absurde, s’il n’admet point de différence entre ce qui est et ce qui n’est pas, car alors on lui prouve que 1 est égal à 0, et que la partie est aussi grande que le tout.

Il devient niais et ridicule, s’il ose dire qu’il ignore, s’il existe réellement une différence entre ce qui est et ce qui n’est pas ; car alors, on lui demande ce qu’il faisait à l’âge de six mois, d’un an, de deux ans, il y a quinze jours, hier ? Quelque chose qu’il réponde, il donne à rire ; car, d’où vient qu’il ne le fait pas encore ?

Voilà le pyrrhonien abattu, c’est-à-dire, celui qui fait profession de douter de tout ; puisqu’une seule différence reconnue l’amenant irrésistiblement à recevoir une certitude, et qu’une certitude milite pour toutes les autres, il ne doute plus de tout ; et que, ne doutant plus de tout, il ne s’agit plus que de savoir de quoi il doit, ou ne doit pas douter : ce qui est le vrai caractère du sceptique de l’école de Socrate.


[1] Sextus Empiricus, qui n’était point homme à rien avancer légèrement, prétend qu’Arcésilas n’était qu’un sceptique de parade, et que les doutes qu’il proposait à ses auditeurs n’avaient d’autre but que de voir s’ils avaient assez de génie, pour comprendre les dogmes de Platon. Lorsqu’il trouvait un disciple qui lui montrait la force d’esprit nécessaire, il l’initiait dans la véritable doctrine de l’Académie (Pyrrh. hypotyp. L. I, c. 33).

[2] Les Brahmes appellent l’illusion qui résulte de ce voile, maya. Selon eux, il n’y a que l’Être suprême qui existe véritablement et absolument ; tout le reste est maya, c’est-à-dire phénoménal, même la Trinité formée par Brahma, Wishnou et Rudra.

[3] Zénon ayant été jeté par un orage dans le port du Piréé à Athènes, regarda toute sa vie cet accident comme un bienfait de la Providence, qui l’avait mis à même de se livrer à la philosophie, et d’obéir à la voix d’un oracle qui lui avait ordonné de prendre la couleur des morts ; c’est-à-dire, de se livrer à l’étude des anciens et de soutenir leur doctrine.