Les Vers dorés de Pythagore, expliqués par Fabre d’Olivet.
Dix-huitième examen.
Veille sur ta santé...
J’avais d’abord dessein de faire ici quelques rapprochements touchant la manière dont Pythagore et les anciens sages considéraient la médecine ; et je voulais exposer leurs principes, assez différents de ceux des modernes ; mais j’ai senti qu’un objet aussi important exigerait des développements que cet ouvrage ne pouvait pas comporter, et je les ai remis à un temps plus opportun et à un ouvrage plus convenable. D’ailleurs le vers de Lysis n’a pas besoin d’explication ; il est clair. Ce philosophe recommande de veiller sur sa santé soi-même, de l’entretenir par la tempérance et la modération, et si elle se dérange, de se mettre en état de ne point confier à un autre le soin de son rétablissement. Ce précepte était assez connu des anciens pour qu’il fût devenu une espèce de proverbe. L’empereur Tibère, qui s’en était fait une règle de conduite, disait, qu’un homme qui, passé l’âge de trente ans, appelait ou même consultait un médecin, n’était qu’un ignorant. Il est vrai que Tibère n’ajoutait point au précepte l’exercice de la tempérance que Lysis n’oublie pas de recommander, dans les vers suivants, aussi ne vécut-il que 78 ans, quoique la force de sa constitution lui promît une plus longue vie. Hipocrate de Cos, le père de la médecine en Grèce, et fort attaché à la doctrine de Pythagore, vécût 104 ans ; Xènophile, Apollonius de Thyane, Demonax, et plusieurs autres philosophes pythagoriciens, vécurent jusqu’à 106 et 110 ans ; et Pythagore lui-même, quoique violemment persécuté sur la fin de sa carrière, la poussa néanmoins jusqu’à 99 ans, selon les uns, et même jusqu’au delà du siècle, selon les autres.
Dix-neuvième examen.
............Dispense avec mesure,
Au corps les aliments, à l’esprit le repos.
Le corps étant l’instrument de l’âme, Pythagore voulait qu’on en prit le soin raisonnable et nécessaire pour le tenir toujours en état d’exécuter ses ordres. Il regardait sa conservation comme une partie de la vertu purgative.
Vingtième examen.
Trop ou trop peu de soins sont à fuir ; car l’envie
A l’un et l’autre excès s’attache également.
Le philosophe, constant dans son principe du juste milieu, voulait que ses disciples évitassent l’excès en toutes choses et qu’ils ne se fissent point remarquer par une manière trop extraordinaire de vivre. C’était une opinion assez répandue parmi les anciens, que l’envie, honteuse pour celui qui réprouve, dangereuse pour celui qui l’inspire, a des suites funestes pour tous les deux [1]. Or, l’envie s’attache à tout ce qui tend à distinguer trop ostensiblement les hommes. Ainsi, malgré tout ce qu’on a publié des règles extraordinaires, des abstinences sévères que Pythagore imposait à ses disciples et qu’il leur faisait observer, il parait indubitable qu’elles ne furent établies qu’après sa mort et lorsque ses interprètes, se trompant sur le sens mystérieux de ces symboles, prirent dans le sens propre ce qu’il avait dit dans le sens figuré. Le philosophe ne blâmait que l’excès, et permettait du reste un usage modéré de tous les aliments dont les hommes font usage. Il n’est pas jusqu’aux fèves pour lesquelles ses disciples conçurent tant d’horreur par la suite, dont il ne se nourrit assez fréquemment. Il ne défendait absolument ni le vin, ni la viande, ni même le poisson, quoi qu’on l’ait assuré quelquefois ; parce qu’en effet ceux de ses disciples qui aspiraient à la dernière perfection s’en abstenaient ; seulement il représentait l’ivrognerie et l’intempérance comme des vices odieux qu’il fallait éviter. Il ne se faisait point scrupule de boire lui même un peu de vin et de goûter aux viandes qu’on servait sur la table, pour faire voir qu’il ne les regardait pas comme impures, malgré qu’il préférât le régime végétal à tous les autres, et que pour l’ordinaire il s’y renfermât par goût. Je reviendrai plus loin sur le sens mystérieux des symboles, par lesquels il avait l’air de défendre l’usage de certains aliments et surtout des fèves.
Vingt-et-unième examen.
Le luxe et l’avarice ont des suites semblables.
Il faut choisir en tout, un milieu juste et bon.
Lysis termine la partie purgative de la doctrine de Pythagore par le trait qui la caractérise en général et en particulier : il a montré le juste milieu dans la vertu, dans la science ; il vient de le recommander dans la conduite ; il l’énonce enfin en toutes lettres, et dit ouvertement que les extrêmes se touchent ; que le luxe et l’avarice ne diffèrent point par leurs effets, et que la philosophie consiste à éviter en tout, l’excès. Hiérocles ajoute que, pour être heureux, on doit savoir puiser où il faut, quand il faut, et autant qu’il faut ; et que celui qui ignore ces justes bornes est toujours malheureux, et voici comment il le prouve. "La volupté, dit-il, est nécessairement l’effet d’une action : or, si l’action est bonne, la volupté demeure ; si elle est mauvaise, la volupté passe et se corrompt. Qu’on fasse avec plaisir quelque chose de honteux, le plaisir passe et le honteux demeure. Qu’on fasse quelque chose de beau avec mille peines et mille traverses, les douleurs passent et le beau reste seul. D’où il suit nécessairement que la mauvaise vie est aussi amère et produit autant de tristesse et de chagrins, que la bonne vie est douce et procure de joie et de contentement ". Kong-Tzee "Comme la flamme d’une torche tend toujours à s’élever de quelque manière qu’on la tourne, disent les sages Indiens, ainsi l’homme dont le coeur est enflammé par la vertu, quelque accident qu’il lui arrive, se dirige toujours vers le but que la sagesse lui indique".
"Le malheur suit le vice, et le bonheur la vertu", disent les Chinois, "comme l’écho suit la voix, et l’ombre celui qui marche".
"O vertu ! Divine vertu ! S’écriait Kong-Tzée [2], une puissance céleste te présente à nous, une force intérieure nous conduit vers toi ; heureux le mortel en qui tu habites ! Il frappe au but sans efforts ; un seul regard lui suffit pour pénétrer jusqu’à la vérité. Son coeur devient le sanctuaire de la paix, et ses penchants même défendent son innocence. Il n’est donné q’aux sages de parvenir à un état si désirable. Celui qui y aspire doit se décider pour le bien, et s’attacher fortement à lui ; il doit s’adonner à l’étude de lui-même, interroger la nature, examiner toutes choses avec soin, les méditer, et ne rien laisser passer sans l’approfondir. Qu’il développe les facultés de son âme, qu’il pense avec force, qu’il mette de l’énergie et de la constance dans ses actions. Hélas ! Combien y a-t-il d’hommes qui cherchent la vertu, la science, et qui s’arrêtent au milieu de la carrière, parce que le but se fait attendre ? Mes études, disent-ils, me laissent toute mon ignorance, tous mes doutes ; mes efforts, mes travaux n’étendent ni mes vues ni ma pénétration ; les mêmes nuages flottent sur mon entendement et l’obscurcissent ; je sens mes forces qui m’abandonnent, et ma volonté fléchit sous le poids de l’obstacle. N’importe ; gardez-vous de votre découragement ; ce que d’autres ont pu dès la première tentative, vous le pourrez à la centième ; ce qu’ils ont fait à la centième ; vous le ferez à la millième.
A la persévérance il n’est rien qui résiste :
Quelques soient ses desseins, si le Sage y Persiste,
Nul obstacle si grand dont il ne vienne à bout :
La constance et le temps sont les maîtres de tout.
[1] Bacon assure, d’après les anciens, que le regard de l’envie est malfaisant, et qu’on a observé qu’après de grands triomphes des personnages illustre ayant été en butte à l’oeil des envieux, s’étaient trouvé malades pendant plusieurs jours (Sylva Sylvarum. §. 941).
[2] On trouve ce passage dans le Tchong-Yong, ou Livre du Juste-Milieu ; ouvrage très célèbre parmi les Chinois.
Commentaires sur Les Vers Dorés de Pythagore, par Fabre d'Olivet, 18 au 21ème examen
Soyez le premier à apporter votre pierre à l'édifice de la connaissance, en mettant en partage vos richesses !