Les Vers dorés de Pythagore, expliqués par Fabre d’Olivet.
Dix septième examen.
Ce que tu ne sais pas, ne prétends point le faire.
Instruis-toi : tout s’accorde à la constance, au temps.
Lysis a renfermé dans ces deux vers le sommaire de la doctrine de Pythagore sur la science : selon ce philosophe, toute la science consistait à savoir distinguer ce qu’on ne sait pas, et à vouloir apprendre ce qu’on ignore. Socrate avait adopté cette idée aussi simple que profonde ; et Platon a consacré plusieurs de ses dialogues à son développement.
Mais la distinction de ce qu’on ne sait pas, et la volonté d’apprendre ce qu’on ignore, sont des choses beaucoup plus rares qu’on ne croit. C’est le juste milieu de la science, aussi difficile à posséder que celui de la vertu et sans lequel il est pourtant impossible de se connaître soi-même. Or, sans la connaissance de soi-même, comment acquérir celle des autres ? Comment les juger si l’on ne peut être son propre juge ? Suivez, ce raisonnement. Il est évident, qu’on ne peut savoir que ce qu’on a appris des autres, ou ce qu’on a trouvé de soi-même : pour avoir appris des autres, il faut avoir voulu recevoir des leçons ; pour avoir trouvé, il faut avoir voulu chercher ; mais on ne peut raisonnablement désirer d’apprendre ou de chercher que ce qu’on croit ne pas savoir. Si l’on s’en impose sur ce point important, et si l’on s’imagine savoir ce qu’on ignore, on doit juger tout à fait inutile d’apprendre ou de chercher ; et alors l’ignorance est incurable : elle devient insensée, si l’on s’érige en docteur sur les choses qu’on n’a point apprises ni cherchées, et dont on ne peut, par conséquent, avoir aucune connaissance. C’est Platon qui a fait ce raisonnement irrésistible, et qui en a tiré cette conclusion : que toutes les fautes que l’homme commet viennent de cette sorte d’ignorance qui fait qu’il croit savoir ce qu’il ne sait pas.
Dans tous les temps cette sorte d’ignorance a été assez commune ; mais je ne crois point qu’elle soit arrivée jamais au point où elle s’est montrée parmi nous depuis quelques siècles. Des hommes à peine sortis des fanges de la barbarie, sans s’être donné le temps, ni d’acquérir, ni de chercher aucune connaissance vraie sur l’antiquité, se sont portés hardiment pour ses juges, et ont déclaré que les grands hommes qui l’ont illustrée étaient, ou des ignorants, on des imposteurs, ou des fanatiques, ou des fous. Ici je vois des musiciens qui m’assurent sérieusement que les Grecs étaient des rustres en fait de musique ; que tout ce qu’on dit des merveilles opérées par cet art sont des sornettes, et que nous n’avons pas un racleur de village qui ne pût faire autant d’effet qu’Orphée, Terpandre ou Timothée, s’il avait de semblables auditeurs [1]. Là, ce sont des critiques qui m’apprennent, avec le même flegme, que les Grecs du temps d’Homère ne savaient ni lire ni écrire ; que ce poète lui-même, en supposant qu’il ait réellement existé, ne connaissait point les lettres de l’alphabet ; mais que son existence est un rêve, et que les ouvrages qu’on lui attribue sont les productions indigestes de quelques rapsodes plagiaires. Plus loin je vois, pour comble de singularité, un faiseur de Recherches qui trouve, sans doute à l’appui de tout cela, que le premier éditeur des poèmes d’Homère, le mâle législateur de Sparte, Lycurgue enfin, était un homme ignare et non lettré, ne sachant ni lire ni écrire : chose originale et rapprochement tout à fait bizarre entre l’auteur et l’éditeur de l’Iliade ! Mais ce n’est rien.
Voici un archevêque de Tessalonique, qui, animé d’une sainte indignation, veut qu’Homère ait été l’organe du démon, et qu’on soit damné en le lisant. Qu’on lève les épaules aux allégories de ce poète, qu’on ne les trouve point du tout intéressantes, qu’on y dorme même, passe encore ; mais être damné ! J’ai dit que Bacon, malheureusement entraîné par cette funeste prévention, qui fait qu’on juge sans connaître, avait calomnié la philosophie des Grecs ; ses nombreux disciples ont encore renchéri sur ce point. Condillac, le coryphée de l’empirisme moderne, n’a vu dans Platon qu’une métaphysique délirante, indigne de l’occuper, et dans Zénon, qu’une logique privée de raisonnement et de principes. Je voudrais bien que Condillac, si grand amateur de l’analyse, eût essayé d’analyser la métaphysique de l’un et la logique de l’autre, pour me prouver qu’il connaissait du moins ce qu’il trouvait tellement indigne de lui ; mais c’était la chose à laquelle il pensait le moins. Ouvrez tel livre que vous voudrez ; si les auteurs sont théologiens, ils vous diront que Socrate, Pythagore, Zoroastre, Kong-Tzée ou Confucius, comme ils l’appellent, sont des payens [2] dont la damnation est, sinon certaine, au moins très probable ; ils traiteront leur théosophie avec le plus profond mépris s’ils sont physiciens, ils vous assureront que Thalès, Leucippe, Héraclite, Parménide, Anaxagore, Empedocle, Aristote et les autres, sont des rêveurs misérables ; ils se moqueront de leurs systèmes : s’ils sont astronomes, ils riront de leur astronomie : s’ils sont naturalistes, chimistes, botanistes, ils plaisanteront sur leurs méthodes, et mettront sur le compte de leur crédulité, de leur bêtise ou de leur mauvaise foi, la foule des merveilles qu’ils ne comprennent plus dans Aristote et dans Pline. Ni les uns ni les autres ne s’inquiéteront pas de prouver leurs assertions ; mais, comme les gens que la passion et l’ignorance aveuglent, ils poseront en fait ce qui est en question, ou mettant leurs propres idées à la place de celles qu’ils ne connaissent point, ils créeront des fantômes pour les combattre. Ne remontant jamais aux principes de rien, ne s’arrêtant qu’aux formes, adoptant sans examen les notions les plus vulgaires, ils commettront partout la même faute qu’ils ont commise à l’égard de la science généthliaque, dont j’ai montré les principes dans mon dernier Examen ; et confondant cette science des anciens avec l’astrologie des modernes, ils regarderont du même oeil Tirésias et Nostradamus, et ne verront point de différence entre l’oracle d’Ammon ou de Delphes, et la bonne aventure des plus piètres tireurs de cartes.
Au reste, je ne prétends point dire que tous les savants modernes se soient abandonnés de cette manière à la présomption et aux préjugés à l’égard de l’antiquité, il y a eu parmi eux plusieurs exceptions honorables : on en trouve même qui, entraînés hors du juste milieu par la nécessité d’opérer une réforme utile ou d’établir un système nouveau, y sont rentrés dès que leurs passions ou leur intérêt ne les ont plus commandés. Tel est, par exemple, Bacon auquel la philosophie a dû d’assez grands services pour oublier quelques torts accidentels ; car je suis loin de lui attribuer d’ailleurs les fautes de ses disciples. Bacon, au hasard de se contredire, cédant au sentiment de la vérité, et quoiqu’il soumît tout aux lumières de l’expérience, admettait pourtant des universaux positifs et réels, qui, par sa méthode, sont tout à fait inexplicables. Oubliant ce qu’il avait dit de Platon dans un livre, il avouait dans un autre : que ce philosophe, doué d’un sublime génie promenant ses regards sur toute la nature, et contemplant toutes choses du haut d’un rocher élevé, avait très bien vu dans sa doctrine des idées, quels sont les véritables objets de la science. Enfin, envisageant la physique comme devant s’occuper des principes et de l’ensemble des choses, il en faisait dépendre la science astrologique qu’il comparait à l’astronomie, de manière à faire voir qu’il ne la confondait pas avec l’astrologie vulgaire. Ce philosophe trouvait que déjà de son temps l’astronomie, assez bien fondée sur les phénomènes, manquait tout à fait de solidité, et que l’astrologie avait perdu ses vrais principes. Il accordait bien à l’astronomie de présenter l’extérieur des phénomènes célestes, c’est-à-dire le nombre, la situation, le mouvement et les périodes des astres ; mais il l’accusait de manquer de connaissances dans les raisons physiques de ces phénomènes. Il croyait qu’une simple théorie, qui se contente de satisfaire aux apparences, est une chose très facile, et qu’on peut imaginer une infinité de spéculations de cette espèce ; aussi voulait-il que la science astronomique allât plus avant. "Au lieu d’exposer les raisons des phénomènes célestes, disait-il, on ne s’occupe que d’observations et de démonstrations mathématiques ; or, ces observations et ces démonstrations peuvent bien fournir quelque hypothèse ingénieuse pour arranger tout cela dans sa tête, et se faire une idée de cet assemblage, mais non pour savoir au juste comment et pourquoi, tout cela est réellement dans la nature : elles indiquent tout au plus les mouvements apparents, l’assemblage artificiel, la combinaison arbitraire de tous ces phénomènes, mais non les causes véritables et la réalité des choses : et quant à ce sujet, continue-t-il, c’est avec fort peu de jugement que l’astronomie est rangée parmi les sciences mathématiques ; cette classification déroge à sa dignité ". Pour ce qui était de la science astrologique, Bacon voulait qu’on la régénérât entièrement en la ramenant à ses vrais principes, c’est-à-dire, qu’on en rejetât tout ce que le vulgaire y avait ajouté de mesquin et de superstitieux, en y conservant seulement les grandes révolutions des anciens. Ces idées, comme on le sent très bien, ne sont point trop d’accord avec celles que ses disciples ont adoptées depuis ; aussi la plupart se garderaient bien de citer de pareils passages.
[1] Voyez Burette, Mém. de l’Acad. des Belles-Lett. t. V. Laborde, Essai sur la Musique, t. I. Introd. p. 20, Nos peintres n’ont guère mieux traité la peinture des Grecs ; et peut-être si l’Apollon pythien et la Vénus pudique n’étonnaient pas encore l’Europe, et avaient disparu comme les chefs-d’oeuvre de Polygnote et de Xeuxis, les sculpteurs modernes diraient que les anciens péchaient autant par le dessin que par le coloris
[2] Le nom de Payen est un terme injurieux et ignoble, dérivé du latin Paganus, qui signifie un rustre, un paysan. Quand le christianisme eut entièrement triomphé du polythéisme grec et romain, et que, par l’ordre de l’empereur Théodose, on eut abattu dans les villes les derniers temples dédiés aux Dieux des Nations, il se trouva que les peuples de la campagne persistèrent encore assez longtemps dans l’ancien culte, ce qui fit appeler par dérision Pagani tous ceux qui les imitèrent. Cette dénomination, qui pouvait convenir dans le Vème siècle, aux Grecs et aux Romains qui refusaient de se soumettre à la religion dominante dans l’Empire, est fausse et ridicule, quand on l’étend à d’autres temps et à d’autres peuples. On ne peut point dire, sans choquer à la fois la chronologie et le bon sens, que les Romains ou les Grecs des siècles de César, d’Alexandre ou de Périclès, les Persans, les Arabes, les Egyptiens, les Indiens, les Chinois anciens ou modernes, soient des Payens ; c’est-à-dire, des paysans réfractaires aux lois de Théodose. Ce sont des polythéistes, des monothéistes, des mythologues, tout ce qu’on voudra, des idolâtres peut-être, mais non pas des Payens.
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