Les Vers dorés de Pythagore, expliqués par Fabre d’Olivet.
Quatorzième examen.
Ecoute, et grave bien en ton coeur mes paroles :
Ferme l’oeil et l’oreille à la prévention ;
Crains l’exemple d’autrui ; pense d’après toi-même.
Lysis continue, au nom de Pythagore, à tracer au philosophe la route qu’il doit suivre dans la première partie de sa doctrine, qui est la Purification. Après lui avoir recommandé la modération et la prudence en toutes choses, l’avoir exhorté à être aussi lent à blâmer qu’à approuver, il cherche à le mettre en garde contre les préjugés et la routine de l’exemple, qui sont en effet les obstacles les plus grands que rencontrent la science et la vérité. C’est ce qu’a fort bien senti le régénérateur de la philosophie dans l’Europe moderne, Bacon, que j’ai déjà cité avec éloge au commencement de cet ouvrage. Cet excellent observateur, auquel nous devons d’être délivrés des lisières scholastiques dont l’ignorance nous avait affublés au nom d’Aristote, ayant formé l’entreprise difficile de débarrasser, et, pour ainsi dire, d’aplanir faire de l’entendement humain, afin de le mettre en état de recevoir un édifice moins barbare, observa qu’on ne parviendrait jamais à y poser les fondements de la vraie science, si l’on ne travaillait d’abord à en éloigner les préjugés. Il déploya toutes ses forces contre ces redoutables ennemis de la perfectibilité humaine, et s’il ne les terrassa pas tous, il les signala du moins de manière à les rendre plus faciles à reconnaître et à détruire. Les préjugés qui obsèdent notre entendement, et qu’il appelle des fantômes, sont, selon lui, de quatre espèces : ce sont des fantômes de race, de caverne, de société et de théâtre. Les premiers sont inhérents à l’espèce humaine ; les seconds résident dans l’individu ; les troisièmes résultent du sens équivoque attaché aux mots du langage ; les quatrièmes, et les plus nombreux, sont ceux que l’homme reçoit de ses maîtres et des doctrines qui ont cours. Ces derniers sont les plus tenaces, et les plus difficiles à vaincre. Il paraît même impossible de leur résister tout à fait. L’homme qui prétend à la gloire périlleuse de faire avancer l’esprit humain, se trouve placé entre deux écueils redoutables, qui, semblables à ceux de Carybde et de Sylla, menacent alternativement de briser son frêle navire : sur l’un est l’impérieuse routine ; sur l’autre, l’orgueilleuse innovation. Le danger est égal d’un et d’autre côté. Il ne peut se sauver qu’à la faveur du juste milieu, si recommandé par tous les sages, et si rarement suivi même par eux.
Il faut que ce juste milieu soit en effet bien difficile à tenir dans la carrière de la vie, puisque Kong-Tzée lui-même, qui en a fait toute son étude, l’a manqué dans le point le plus important de sa doctrine, dans celui de la perfectibilité humaine. Imbu, à son insu, des préjugés de sa nation, il n’a rien vu au-dessus de la doctrine des anciens, et n’a point cru qu’on pût y rien ajouter. Au lieu de pousser en avant l’esprit des Chinois vers le but où la nature tend sans cesse, qui est le perfectionnement de toutes choses, il l’a, au contraire, rejeté en arrière, et lui inspirant un respect fanatique, pour les oeuvres du passé, l’a empêché de rien méditer de grand pour l’avenir. La piété filiale elle-même, poussée à l’excès, changée en une aveugle imitation, a encore augmenté le mal. En sorte que le plus grand peuple du monde, le plus riche en principes de toutes sortes, n’ayant osé tirer de ces mêmes principes aucun développement, dans la crainte de les profaner, sans cesse à genoux devant une stérile antiquité, est resté stationnaire, tandis que tout a marché autour de lui ; et depuis près de quatre mille ans, n’a réellement fait aucun pas de plus vers la civilisation, et le perfectionnement des sciences et des arts.
Le côté par lequel Bacon est sorti du juste milieu, a été précisément l’opposé de celui qui a empêché Kong-Tzée d’y rester. Le théosophe chinois avait été égaré par sa vénération outrée pour l’antiquité ; le philosophe anglais l’a été par son profond dédain pour elle. Prévenu contre la doctrine d’Aristote, Bacon a étendu sa prévention sur tout ce qui nous venait des anciens. Rejetant en un jour le travail de trente siècles, et le fruit de la méditation des plus grands génies, il n’a voulu rien admettre au-delà de ce que l’expérience pouvait constater à ses yeux. La logique lui a paru inutile à l’invention des sciences. Il a abandonné le syllogisme, comme un instrument trop grossier pour pénétrer dans les profondeurs de la nature. Il a pensé qu’on ne pouvait faire aucun fonds, ni sur l’expression du langage, ni sur les notions qui en découlent. Il a cru les principes abstraits dénués de tout fondement ; et de la même main dont il combattait les préjugés, il a combattu les résultats de ces principes, dans lesquels il a malheureusement trouvé beaucoup moins de résistance. Plein de mépris pour la philosophie des Grecs, il a nié qu’elle eût rien produit d’utile ni de bon ; en sorte qu’après avoir banni la physique d’Aristote, qu’il appelait un fatras de termes de dialectique, il n’a vu dans la métaphysique de Platon qu’une philosophie dégravée et dangereuse, et dans la théosophie de Pythagore, qu’une superstition grossière et choquante. C’est bien ici le cas de revenir encore à l’idée de Basilide, et de s’écrier avec lui, que nul homme n’est sans tache. Kong-Tzée a été, sans contredit, l’un des grands hommes dont la Terre se soit honorée, et Bacon, l’un des philosophes les plus judicieux de l’Europe ; l’un et l’autre ont pourtant commis des fautes graves, dont la postérité s’est plus ou moins ressentie : le premier, en remplissant les lettrés chinois d’un respect outré pour l’antiquité, en a fait une masse immobile, presque inerte, que la Providence, pour en obtenir quelques mouvements nécessaires, a dit frapper à plusieurs reprises du fléau redoutable des révolutions ; le second, en inspirant, au contraire, un mépris irréfléchi pour tout ce qui venait des anciens, en demandant la preuve de leurs principes, la raison de leurs dogmes, en soumettant tout aux lumières de l’expérience, a brisé le corps de la science, en a ôté l’unité, et a transformé l’assemblée des savants en une tumultueuse anarchie, dont le mouvement irrégulier a fait naître d’assez violents orages. Si Bacon eût pu prendre en Europe la même influence que Kong-Tzée avait prise en Chine, il y aurait entraîné la philosophie dans un matérialisme et un empirisme absolus. Heureusement le remède est né du mal même. Le manque d’unité a ôté toute force au colosse anarchique. Chacun voulant avoir raison, personne ne l’a eue. Cent systèmes élevés l’un sur l’autre, se sont heurtés et brisés tour à tour.
L’expérience, invoquée par tous les partis, en a pris toutes les couleurs, et ses jugements opposés se sont détruits eux-mêmes.
Si, après avoir signalé les fautes de ces grands hommes, j’osais hasarder mon avis sur le point où ils ont tous les deux failli, je dirais qu’ils ont confondu les principes des sciences avec leurs développements ; et qu’il faut, en puisant les principes dans le passé, comme Kong-Tzée, en laisser agir les développements dans toute l’étendue de l’avenir, comme Bacon. Les principes tiennent à la Nécessité des choses ; ils sont immuables en eux-mêmes ; finis, inaccessibles aux sens, ils se prouvent à la raison leurs développements découlent de la Puissance de la volonté ; ces développements sont libres, indéfinis ; ils affectent les sens et se démontrent par l’expérience. Jamais le développement d’un principe n’est fini dans le passé, comme le croyait Kong-Tzée ; jamais un principe ne se crée dans l’avenir, comme l’imaginait Bacon. Le développement d’un principe produit un autre principe, mais toujours dans le passé ; et dès que ce nouveau principe est posé, il est universel et hors des atteintes de l’expérience. L’homme sait que ce principe existe, mais il ne sait pas comment. S’il le savait, il aurait pu le créer à son gré ; ce qui n’appartient pas à sa nature. L’homme développe, perfectionne ou déprave, mais il ne crée rien. Le juste milieu scientifique, recommandé par Pythagore consiste donc à prendre les principes des sciences là où ils sont, et à les développer librement sans être retenu, ni poussé par aucun préjugé. Quant à celui qui concerne la morale, il est assez fortement exprimé par tout ce qui a précédé.
L’homme qui connaît sa dignité, dit Hiérocles, est incapable d’être prévenu ou séduit par rien. La tempérance et la force sont les deux gardes incorruptibles de l’âme ; elles l’empêchent de céder aux attraits des choses agréables, et de se laisser effrayer par les horreurs des choses terribles. La mort soufferte pour une bonne cause, est éclatante et illustre.
Quinzième examen.
Consulte, délibère, et choisis librement.
En expliquant ce vers du côté moral, comme l’a fait Hiérocles, on sent facilement que délibérer et choisir, en ce qui tient à la conduite morale, consiste à chercher ce qui est bien ou mal dans une action, et à s’y attacher ou à le fuir, sans se laisser entraîner par l’attrait du plaisir ou la crainte de la douleur. Mais si l’on pénètre plus avant dans le sens de ce vers, on voit qu’il découle des principes précédemment posés sur la nécessité du Destin, et la puissance de la Volonté ; et l’on voit que Pythagore ne néglige aucune occasion de faire sentir à ses disciples que, quoique nécessités par le destin à se trouver dans telle ou telle position, à devoir agir dans telle ou telle circonstance, ils restent libres de peser les suites de leur action, et de se décider sur le parti qu’ils doivent prendre. Les vers suivants sont comme le corollaire de son conseil.
Commentaires sur Les Vers Dorés de Pythagore, par Fabre d'Olivet, 14ème et 15ème examen
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