Les Vers dorés de Pythagore, expliqués par Fabre d’Olivet.
Treizième examen.
Comme la Vérité, l’Erreur a ses amants :
Le philosophe approuve ou blâme avec prudence ;
Et si l’Erreur triomphe, il s’éloigne, il attend.
On sait assez que Pythagore est le premier qui ait employé le mot de Philosophe, pour désigner un ami de la sagesse Avant lui, un se servait du mot Sophos, Sage. C’est donc avec intention que je l’ai fait entrer dans ma traduction, quoiqu’il ne soit pas littéralement dans le texte. Le portrait que Lysis trace du philosophe se renferme tout dans la modération, et dans ce juste milieu où le célèbre Kong-Tzée plaçait aussi la perfection du sage. Il lui recommande la tolérance pour les opinions des autres, en lui insinuant que comme la vérité et l’erreur ont également leurs sectateurs, il ne faut point se flatter d’éclairer tous les hommes, ni de les amener à recevoir les mêmes sentiments, et à professer la même doctrine. Pythagore avait, suivant sa coutume, exprimé ces mêmes idées par des phrases symboliques ; "Ne passez pas la balance", avait-il dit ; "n’attisez pas le feu avec la glaive" ; "ne mettez point la nourriture dans un pot de chambre" ; "toutes les matières ne sont pas propres à faire une statue de Mercure". C’est-à-dire : Evitez tout excès ; ne sortez point du juste milieu, qui doit être l’apanage du philosophe ; ne propagez point votre doctrine par des moyens violents ; ne vous servez point de l’épée, dans la cause de Dieu et de la vérité ; ne confiez point la science à une âme corrompue ; ou, comme disait énergiquement Jésus : "Ne jetez point les perles devant les pourceaux ; ne donnez point aux chiens les choses saintes" ; car tous les hommes ne sont pas également propres à recevoir la science, à devenir des modèles de sagesse, à réfléchir l’image de Dieu.
Pythagore, il faut le dire, n’avait pas toujours été dans ces sentiments. Lorsqu’il était jeune, et qu’il brûlait encore, à son insu, du feu des passions, il s’était livré à un zèle aveugle et véhément. Un excès d’enthousiasme et d’amour divin l’avait jeté dans l’intolérance, et peut-être serait-il devenu persécuteur si, comme Mahomed, il avait eu les armes à la main. Un accident lui ouvrit les yeux. Comme il avait contracté l’habitude de traiter fort durement ses disciples, et qu’il reprenait en général les hommes de leurs vices avec beaucoup d’aigreur, il arriva qu’un jour un jeune homme, dont il avait dévoilé les défauts en public, et qu’il avait outragé par des reproches très amers, en conçut un tel désespoir, qu’il se tua. Le philosophe ne vit point ce malheur, dont il était cause, sans un violent chagrin ; il rentra en lui-même, et fit sur cet accident des réflexions qui lui servirent le reste de sa vie. Il sentit, comme il l’exprima énergiquement, qu’il ne faut point attiser le feu avec le glaive. On peut, à cet égard, le comparer avec Kong-Tzée et Socrate. Les autres théosophes n’ont pas toujours témoigné la même modération. Krishnen, le plus tolérant d’entre eux, avait dit pourtant, en s’abandonnant à un enthousiasme irréfléchi : "La sagesse consiste à être tout entier à moi... à se dégager de l’amour de soi-même... à renoncer à tout attachement pour ses enfants, pour sa femme, pour sa maison... à ne rendre qu’à Dieu seul un culte invariable... à dédaigner, à fuir la société des hommes" : paroles remarquables par la liaison qu’elles ont avec celles de Jésus :
"Si quelqu’un vient à moi, et ne hait pas son père et sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et ses soeurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple".
Zoroastre paraissait autoriser la persécution, en disant dans un mouvement d’indignation :
"Celui qui fait le mal, brisez-le ; élevez-vous sur tous ceux qui sont cruels... Frappez avec grandeur l’orgueilleux Touranian qui afflige et tourmente le juste".
On sait assez jusqu’à quel point s’était exaltée la colère de Moyse contre les Madianytes et les autres peuples qui lui résistaient, malgré qu’il eût annoncé, dans un moment plus calme, le Dieu d’Israël comme un Dieu fort, plein de clémence, très-miséricordieux, tardif à colère, et abondant en générosité. Mahomed, aussi passionné que Moyse, et ressemblant beaucoup au législateur des Hébreux par sa force et sa constance, est tombé dans le même excès. Il a souvent peint comme inexorable et cruel, ce même Dieu qu’il invoquait à la tête de tous ses écrits, comme très bon, très juste et très clément. Cela prouve combien il est rare de rester dans ce juste milieu recommandé par Kong-Tzée et Pythagore, combien il est difficile, quelque élevé qu’on soit, de résister à l’entraînement des passions, d’étouffer entièrement leur voix, pour n’écouter que celle de l’inspiration divine. En réfléchissant sur les écarts des grands hommes que je viens de citer, on ne peut s’empêcher de penser avec Basilide, qu’il n’est point en effet sur la terre d’hommes véritablement sages et sans taches ; surtout quand on pense que Jésus est exprimé, dans les mêmes circonstances, comme Krishnen, comme Zoroastre et comme Moyse ; et que celui qui a recommandé dans un endroit d’aimer ses ennemis, de faire du bien à ceux qui nous haïssent, et de prier même pour ceux qui nous persécutent et nous calomnient, menace du feu du ciel les villes qui le méconnaissent, et s’écrie ailleurs :
"Ne pensez pas que je sois venu apporter la paix sur la Terre ; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée ; car désormais, s’il se trouve cinq personnes dans une maison, elles seront divisées les unes contre les autres, trois contre deux, et deux contre trois : le père sera en division avec son fils, et le fils avec son père ; et la mère avec sa fille, et la fille avec sa mère. "Celui qui n’est pas pour moi, est contre moi ; et celui qui n’amasse point avec moi, dissipe".
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