Les Vers dorés de Pythagore, expliqués par Fabre d’Olivet.
Neuvième examen.
Ne parle et n’agis point sans avoir réfléchi.
Sois juste.
Par les vers précédents, Lysis, parlant au nom de Pythagore, avait recommandé la tempérance et l’activité ; il avait prescrit en particulier de veiller sur la faculté irascible, et d’en modérer les excès ; par ceux-ci, il indique le caractère propre de la prudence, qui est la réflexion, et il impose l’obligation d’être juste, en liant de la manière la plus énergique l’idée de la justice avec celle de la mort, ainsi qu’on le voit dans les vers suivants :
Dixième examen.
......Souviens-toi qu’un pouvoir invincible
Ordonne de mourir......
C’est-à-dire, souviens-toi que la nécessité fatale à laquelle tu es soumis relativement à la partie matérielle et mortelle de toi-même, selon la sentence des anciens sages, te frappera précisément dans les objets de ta cupidité, de ton intempérance, dans les choses qui auront excité ta folie, flatté ta lâcheté ; souviens-toi que la mort brisera les fragiles instruments de sa colère, éteindra les brandons qu’elle aura allumés ; souviens-toi enfin,
Onzième examen.
.............que les biens, les honneurs,
Facilement acquis, sont faciles à perdre.
Sois juste : l’injustice a souvent des triomphes faciles ; mais que reste-t-il après la mort des biens qu’elle a procurés ? rien que le souvenir amer de leur privation, et la nudité d’un vice honteux découvert et réduit à l’impuissance.
J’ai marché rapidement dans l’explication des vers précédents, parce que la morale qu’ils contiennent, fondée sur des preuves de sentiment, n’est point susceptible d’en recevoir d’autres. Je ne sais si l’on a déjà fait cette réflexion simple, mais dans tous les cas elle doit en entraîner une plus compliquée, et servir à trouver la raison de l’accord surprenant qui règne, et qui a toujours régné, entre tous les peuples de la Terre au sujet de la morale. On a pu se diviser sur les objets de raisonnement et d’opinion, varier de mille manières sur ceux de goût, disputer sur les formes du culte, sur les dogmes de l’enseignement, sur les bases de la science, bâtir une infinité de systèmes psychologiques et physiques ; mais on n’a jamais pu, sans mentir à sa propre conscience, nier la vérité et l’universalité de la morale. La tempérance, la prudence, le courage, la justice, ont toujours été considérés comme des vertus, et l’avarice, la folie, la lâcheté, l’injustice, comme des vices ; et cela, sans la moindre discussion. Jamais aucun législateur n’a dit qu’il fallût être mauvais fils, mauvais ami, mauvais citoyen, envieux, ingrat, parjure. Les hommes les plus atteints de ces vices, les ont toujours haïs dans les autres, les ont dissimulés chez eux, et leur hypocrisie même a été un nouvel hommage rendu à la morale.
Si quelques sectaires, aveuglés par un faux zèle, et d’ailleurs ignorants et intolérants par système, ont répandu que les cultes différents des leurs manquaient de morale, ou en recevaient une impure, c’est par la raison, ou qu’ils méconnaissaient les vrais principes de la morale, ou qu’ils les calomniaient ; les principes sont les mêmes partout ; seulement leur application est plus ou moins rigide et leurs conséquences sont plus ou moins bien appliquées, suivant les temps et les lieux et les hommes. Les chrétiens se vantent, et avec raison, de la pureté, de la sainteté, de leur morale ; mais s’il faut le leur dire avec franchise, ils n’ont rien dans leurs livres sacrés qu’on ne trouve aussi fortement exprimé dans les livres sacrés des autres nations, et souvent même, au dire des voyageurs, impartiaux, qu’on ne voie beaucoup mieux pratiqué. La belle maxime touchant le pardon des offenses se trouve, par exemple, toute entière dans le Zend-Avesta.
"Si l’homme vous irrite par ses pensées, par ses paroles ou par ses actions, y est-il dit, ô Dieu ! plus grand que tout ce qui est grand, et qu’il s’humilie devant vous, pardonnez-lui ; de même que si l’homme m’irrite par ses pensées, par ses paroles ou par ses actions, je lui pardonne".
On trouve dans le même livre le précepte de la charité, tel qu’il est pratiqué chez les Musulmans, et celui de l’agriculture mise au rang des vertus, comme chez les Chinois.
"Le roi que vous aimez, que désirez-vous qu’il fasse, Ormusd ? vous désirez que, comme vous, il nourrisse le pauvre," ? " Le point le plus pur de la loi, c’est de semer la terre. Celui qui sème des grains, et le fait avec pureté, est aussi grand devant moi que celui qui célèbre dix mille adorations...". "...Rendez la terre fertile, couvrez-là de fleurs et de fruits ; multipliez les sources dans les lieux où il n’y a point d’herbe".
Cette même maxime du pardon des offenses, et celles qui ordonnent de rendre le bien pour le mal, et de faire aux autres ce que l’on voudrait qui nous fût fait, se rencontrent dans plusieurs écrits orientaux. On lit dans les distiques de Hafiz ce beau passage :
"Apprends de la coquille des mers à aimer ton ennemi, et à remplir de perles la main tendue pour te nuire. Ne sois pas moins généreux que le dur rocher ; fais resplendir de pierres précieuses le bras qui déchire tes flancs. Vois-tu là-bas cet arbre assailli d’un nuage de cailloux ? il ne laisse tomber sur ceux qui les lancent que des fruits délicieux ou des fleurs parfumées. La voix de la nature entière nous crie : l’homme sera-il le seul à refuser de guérir la main qui s’est blessée en le frappant ? de bénir celui qui l’outrage" ?
Le précepte évangélique, paraphrasé par Hafiz, se rencontre en substance dans un discours de Lysias ; il est exprimé distinctement par Thalès et Pittacus ; Kong-Tzée l’enseigne dans les mêmes paroles que Jésus ; enfin on trouve dans l’Arya, écrit plus de trois siècles avant notre ère, ces vers qui semblent faits exprès pour inculquer la maxime et peindre la mort du juste qui nous l’a dictée :
L’homme de bien, paisible au moment qu’il expire,
Tourne sur ses bourreaux un oeil religieux,
Et bénit jusqu’au bras qui cause son martyre :
Tel l’arbre de Saudal que frappe un furieux,
Couvre de ses parfums le fer qui te déchire.
Interrogez les peuples, depuis le pôle boréal, jusqu’aux extrémités de l’Asie, et demandez-leur ce qu’ils pensent de la vertu ; ils vous répondront, comme Zénon, que c’est tout ce qu’il y a de bon et de beau ; les Scandinaves, disciples d’Odin, vous montreront le Hâvamâl, discours sublime de leur ancien législateur, où l’hospitalité, la charité, la justice, le courage leur sont expressément recommandés : vous saurez par tradition que les Celtes avaient des vers sacrés de leurs Druides, où la piété, la justice, la valeur étaient célébrées comme des vertus nationales : vous verrez dans les livres conservés sous le nom d’Hermès, que les Egyptiens suivaient sur la morale les mêmes idées que les Indiens, leurs antiques précepteurs ; et ces idées, conservées encore dans le Dherma-Shastra [1], vous frapperont dans les Kings des Chinois. C’est là, dans ces livres sacrés, dont l’origine se perd dans la nuit des temps [2], que vous trouverez à leur source les maximes les plus sublimes de Fo-Hi, de Krishnen, de Thaôth, de Zoroastre, de Pythagore, de Socrate et de Jésus. La morale, je le répète, est partout la même : aussi ce n’est point sur ses principes écrits qu’on doit juger de la perfection du culte, comme on l’a fait sans réflexion, mais sur leur application pratique. Cette application, d’où résulte l’esprit national, dépend de la pureté des dogmes religieux, de la sublimité des mystères, et de leur plus ou moins grande affinité avec la Vérité universelle, qui est 1’âme, apparente ou cachée, de toute religion.
[1] C’est le vaste recueil de la morale brahmique. On y trouve beaucoup de traits répétés mot à mot dans le Sepher de Moyse
[2] On en fait remonter l’antiquité à trois mille ans avant notre ère. Il y est fait mention d’une éclipse de soleil, vérifiée pour l’an 2155 avant J. C
Commentaires sur Les Vers Dorés de Pythagore, par Fabre d'Olivet, de 9 au 11ème examen
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