Les Vers dorés de Pythagore, expliqués par Fabre d’Olivet.
Sixième examen.
Si tu le peux du moins : car une loi sévère
Attache la Puissance à la Nécessité.
Voici la preuve de ce que je disais tout à l’heure, que Pythagore reconnaissait, deux mobiles des actions humaines, le premier, sortant d’une nature contrainte, appelé Nécessité ; le second, émanant d’une nature libre, appelé Puissance, et l’un et l’autre dépendant d’une loi primordiale sous-entendue. Cette doctrine était celle des antiques Egyptiens, chez lesquels Pythagore l’avait puisée. "L’homme est mortel par rapport au corps, disaient-ils ; mais il est immortel par rapport à l’âme qui constitue l’homme essentiel. Comme immortel, il a autorité sur toute chose ; mais relativement à la partie matérielle et mortelle de lui-même, il est soumis au destin.
On voit par ce peu de paroles, que les anciens sages ne donnaient point au destin l’influence universelle que quelques philosophes, et particulièrement les stoïques, lui donnèrent par la suite ; mais qu’ils le considéraient seulement comme exerçant son empire sur la matière. Il faut croire que lorsque les sectateurs du Portique le définissaient comme une chaîne de causes en vertu de laquelle le passé a eu lieu, le présent existe, l’avenir doit se réaliser ; ou mieux encore comme la règle de la loi par laquelle l’Univers est régi ; on doit croire, dis-je, que ces philosophes confondaient le destin avec la providence, et ne distinguaient pas l’effet, de sa cause, puisque ces définitions ne conviennent qu’à la loi fondamentale dont le destin n’est qu’une émanation. Cette confusion dans les mots dut produire et produisit en effet parmi les stoïciens un renversement d’idées qui eut les plus tristes résultats ; car comme ils établissaient, d’après leur système, une chaîne de biens et de maux que rien ne peut ni altérer ni rompre, on en tira facilement la conséquence que l’Univers étant soumis à l’entraînement d’une aveugle fatalité, toutes les actions y sont nécessairement déterminées d’avance, forcées, et dès lors indifférentes en elles-mêmes ; en sorte que le bien et le mal, la vertu et le vice, sont de vains mots, des choses dont l’existence est purement idéale et relative.
Les stoïciens auraient évité ces funestes résultats si, comme Pythagore, ils eussent admis les deux mobiles ont j’ai parlé, la Nécessité et la Puissance ; et si, loin d’ériger la seule Nécessité en maîtresse absolue de l’Univers, sous le nom de destin ou de fatalité, ils l’avaient vue balancée par la Puissance de la volonté, et soumise à la Cause providentielle dont tout émane. Les disciples de Platon auraient également évité beaucoup d’erreurs, s’ils avaient bien compris cet enchaînement des deux principes opposés d’où résulte l’équilibre universel ; mais d’après quelques fausses interprétations de la doctrine de leur maître sur l’âme de la matière, ils avaient imaginé que cette âme n’était autre que la Nécessité par laquelle elle est régie ; en sorte que cette âme étant, selon eux, inhérente à la matière, et mauvaise en soi, donnait au Mal une existence nécessaire : dogme tout à fait redoutable, puisqu’il fait considérer le Monde comme le théâtre d’une lutte sans commencement ni terme, entre la Providence, principe du Bien, et l’âme de la matière, principe du Mal. La plus grande faute des platoniciens, exactement contraire à celle des stoïciens, était d’avoir confondu la Puissance libre de la volonté avec la Providence divine, de l’avoir érigée en principe du bien, et de s’être ainsi mis dans le cas de soutenir qu’il y a deux âmes dans le Monde l’une bienfaisante qui est Dieu, l’autre malfaisante qui est la Matière. Ce système approuvé par plusieurs hommes célèbres de l’antiquité, et que Beausobre assure avoir été le plus généralement reçu offre, comme je viens de le dire, le très grand inconvénient de donner au Mal une existence nécessaire, c’est-à-dire une existence indépendante et éternelle. Or, Bayle a fort bien prouvé, en attaquant ce système dans celui de Manès, qu’il ne peut exister deux Principes opposés, également éternels et indépendants l’un de l’autre, parce que les idées les plus sûres et les plus claires de l’ordre nous apprennent qu’un Être qui existe par lui-même, qui est nécessaire, qui est éternel, doit être unique, infini, tout-puissant et doué de toutes sortes de perfections.
Mais il n’est point du tout certain que Platon ait eu l’idée que ses disciples lui ont prêtée, puisque loin de regarder la matière comme un être indépendant et nécessaire, animée par une âme essentiellement mauvaise, il paraît même douter de son existence, va jusqu’à la regarder comme un pur néant, et appelle les corps qui en sont formés, des êtres équivoques tenant un milieu entre ce qui existe toujours et ce qui n’existe point ; affirme tantôt que la matière à été créée, et tantôt qu’elle ne l’a pas été ; et tombe ainsi dans des contradictions dont ses ennemis se sont prévalus. Plutarque, qui s’en est fort bien aperçu, les excuse en disant que ce grand Philosophe y est tombé à dessein, et pour cacher quelque mystère ; un esprit de la trempe du sien n’étant pas fait pour affirmer les deux contraires dans le même sens. Le mystère que Platon voulait cacher, comme il le donne assez à entendre, était l’origine du Mal. Il avoue lui-même qu’il n’a jamais exposé, et qu’il n’exposera jamais par écrit ses vrais sentiments à cet égard. Ainsi ce que Chalcidius, et après lui André Dacier, ont donné pour la doctrine de Platon, ne sont que des conjectures ou des conséquences très éloignées, tirées de quelques-uns de ses dogmes. On en use souvent de cette manière à l’égard des hommes célèbres dont on commente les écrits, et surtout quand on a quelques raisons de présenter leurs idées sous un côté qui cadre ou qui favorise une opinion soit favorable, soit défavorable. C’est ce qui est arrivé encore plus à Manès qu’à aucun autre ; on a fort calomnié sa doctrine sur les deux Principes, sans bien savoir ce qu’il entendait par eux, et l’on s’est hâté de le condamner sans approfondir ce qu’il avait dit ; adoptant comme des axiomes qu’il avait posés, les conséquences les plus bizarres et les plus ridicules que ses ennemis avaient tirées de quelques phrases équivoques. Ce qui m’engage à faire cette observation, c’est qu’il n’est rien moins que prouvé que Manès eût en effet admis deux Principes opposés du Bien et da Mal, indépendants éternels, et tenant d’eux mêmes leur existence propre et absolue, puisqu’il est facile de voir que Zoroastre, duquel il avait principalement imité la doctrine, ne les avait pas admis tels, mais également issus d’une Cause supérieure sur l’essence de laquelle il se taisait [1]
Je suis très porté à croire que les docteurs chrétiens qui nous ont transmis les idées de ce puissant hérésiarque, aveuglés par leur haine nu par leur ignorance, les ont travesties, comme je vois que les philosophes platoniciens, égarés par leurs propres opinions, ont entièrement défiguré celles du célèbre fondateur de l’Académie. L’erreur des uns et des autres a été de prendre pour des êtres absolus, ce que Zoroastre et Pythagore, Platon ou Manès, avaient posé comme des émanations, des résultats, des forces ou même de simples abstractions de l’entendement. Ainsi Ormusd et Arhiman, la Puissance et la Nécessité, le Même et l’Autre, la Lumière et les Ténèbres, ne sont au fond que les mêmes choses diversement exprimées, diversement senties, mais toujours ramenées à la même origine, et soumises à la même Cause fondamentale de l’Univers.
Il n’est donc pas vrai, comme Chalcidius l’a dit, que Pythagore ait démontré que les maux existent nécessairement, parce que la matière est mauvaise en soi. Pythagore n’a jamais dit que la matière fût un être absolu dont le Mal composât l’essence. Hiérocles, qui avait étudié la doctrine de ce grand homme et celle de Platon, a nié que l’un ou l’autre eussent jamais posé la matière comme un être existant par lui-même. Il a prouvé, au contraire, que Platon avait enseigné sur les pas de Pythagore, que le Monde avait été produit de Rien, et que ses sectateurs se trompaient quand ils pensaient qu’il eût admis une matière incréée. La Puissance et la Nécessité, dont il est question dans les vers placés en tête de cet Examen, ne sont pointe comme on l’a cru, les sources absolues du bien et du mal. La Nécessité n’est pas plus mauvaise en soi que la Puissance n’est bonne ; c’est de l’usage que l’homme est appelé à en faire, et de leur emploi indiqué par la sagesse ou l’ignorance, la vertu ou le vice, que résulte le Bien ou le Mal. Ceci a été senti par Homère qui l’a exprimé dans une admirable allégorie, en représentant le Dieu des Dieux lui-même, Jupiter, ouvrant indifféremment les sources du bien et du mal sur l’Univers.
"Aux pieds de Jupiter sont deux vases égaux : De l’un sortent les Biens, et de l’autre les Maux"
Ceux qui ont rejeté cette pensée d’Homère n’ont pas assez réfléchi aux prérogatives de la Poésie, qui sont de particulariser ce qui est universel, et de représenter comme fait ce qui est à faire. Le Bien et le Mal n’émanent point de Jupiter en acte, mais en puissance, c’est-à-dire que la même chose, représentée par Jupiter ou le Principe universel de la Volonté et de l’Intelligence, devient bonne ou mauvaise, selon qu’elle y est déterminée par l’opération particulière de chaque principe individuel de volonté et d’intelligence.
Or l’homme est à l’Être appelé Jupiter par Homère, comme le particulier est à l’Universel.
[1] Lorsque Zoroastre parle de cette Cause, il lui donne le nom de Temps sans bornes, suivant la traduction d’Anquetil du Perron. Cette Cause ne paraît point encore absolue dans la doctrine de ce théosophe ; car dans un endroit du Zend-Avesta, où il est question de l’Être Suprême, producteur d’Ormusd, il appelle cet Être, l’Être absorbé dans l’excellence, et dit que, le Feu agissant dès le commencement, est le principe d’union entre cet Être et Ormusd. (36ème hâ du Vendidad Sadé, p. 180. 19ème fargard, p 415.) On trouve dans un autre livre, appelé Sharistha que lorsque cet Être Suprême organisa la matière de l’Univers, il envoya sa Volonté sous la forme d’une lumière éclatante. (Apud Hyde, c. 22, p. 298.).
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