Les Vers dorés de Pythagore, expliqués par Fabre d’Olivet.
Troisième examen.
.........................................Révère la mémoire
Des Héros bienfaiteurs, des Esprits demi-Dieux.
PYTHAGORE considérait l’Univers comme un Tout animé dont les Intelligences divines, rangées chacune selon ses perfections dans sa sphère propre, étaient les membres. Ce fut lui qui désigna le premier ce Tout par le mot grec Kosmos, pour exprimer la beauté, l’ordre et la régularité qui y règnent ; les Latins traduisirent ce mot par Mundus, duquel nous avons fait le mot français Monde. C’est de l’Unité considérée comme principe du monde que dérive le nom d’Univers que nous lui donnons. Pythagore posait l’Unité pour principe de toutes choses, et disait que de cette Unité était sortie une Duité infinie. L’essence de cette Unité et la manière dont la Duité qui en émanait y était enfin ramenée, étaient les mystères les plus profonds de sa doctrine, les objets sacrés de la foi de ses disciples, les points fondamentaux qu’il leur était défendu de révéler. Jamais on n’en confiait l’explication à récriture : on se contentait de les enseigner de bouche à ceux qui paraissaient dignes de les apprendre. Lorsqu’on était forcé par l’enchaînement des idées, d’en faire mention dans les livres de la secte, on se servait de symboles et de chiffres, on employait la langue des Nombres ; et ces livres, tout obscurs qu’ils étaient, on les cachait encore avec le plus grand soin ; on évitait par toutes sortes de moyens qu’ils ne tombassent dans les mains des profanes. Je ne pourrais entrer clans la discussion du fameux symbole de Pythagore, un, deux, sans dépasser de beaucoup les bornes que je me suis prescrites dans ces Examens [1] ; qu’il me suffise de dire que, comme il désignait Dieu par 1, et la matière par 2, il exprimait l’Univers par le nombre 12, qui résulte de la réunion des deux autres. Ce nombre se formait par la multiplication de 3 par 4 : c’est-à-dire que ce philosophe concevait le Monde universel composé de trois mondes particuliers, qui, s’enchaînant l’un à l’autre au moyen des quatre modifications élémentaires se développaient en douze sphères concentriques. L’Être ineffable qui remplissait ces douze sphères, sans être saisi, par aucune, était Dieu. Pythagore lui donnait pour âme la vérité, et pour corps la lumière.
Les Intelligences qui peuplaient les trois mondes étaient, premièrement, les Dieux immortels proprement dits ; secondement, les Héros glorifiés ; troisièmement, les Démons terrestres. Les Dieux immortels, émanations directes de l’Être incréé, et manifestations de ses facultés infinies, étaient ainsi nommés, parce qu’ils ne pouvaient pas mourir à la vie divine, c’est-à-dire qu’ils ne pouvaient jamais tomber dans l’oubli de leur Père, errer dans les ténèbres de l’ignorance et de l’impiété ; au lieu que les âmes des hommes qui produisaient, selon leur degré de pureté, les héros glorifiés et les démons terrestres, pouvaient mourir quelquefois à la vie divine par leur éloignement volontaire de Dieu ; car la mort de l’essence intellectuelle n’était, selon Pythagore, imité en cela par Platon, que l’ignorance et l’impiété. Il faut remarquer que, dans ma traduction, je n’ai point rendu le mot grec daimonus par le mot démons, mais par celui d’esprits, à cause du mauvais sens que le christianisme y a attaché, comme je l’ai déjà exposé dans une note précédente.
Cette application du nombre 12 à l’Univers n’était point une invention arbitraire de Pythagore ; elle était commune aux Chaldéens, aux Egyptiens, de qui il l’avait reçue, et aux principaux peuples de la Terre : elle avait donné lieu à l’institution du zodiaque, dont la division en douze astérismes a été trouvée partout existante de temps immémorial . La distinction des trois mondes et leur développement en un nombre plus ou moins grand de sphères concentriques, habitées par des Intelligences d’une pureté différente, étaient également connus avant Pythagore, qui ne faisait en cela que répandre la doctrine qu’il avait reçue à Tyr, à Memphis et à Babylone [2].
Cette doctrine était celle des Indiens. On trouve encore aujourd’hui chez les Burmans la division de tous les êtres créés, établie en trois grandes classes, dont chacune contient un certain nombre d’espèces, depuis les êtres matériels jusqu’aux spirituels, depuis les sensibles jusqu’aux intelligibles. Les Brahmes, qui comptent quinze sphères dans l’Univers, paraissent réunir les trois mondes primordiaux aux douze sphères concentriques qui résultent de leur développement.
Zoroastre qui admettait le dogme des trois mondes bornait le monde inférieur au tourbillon de la lune. Là finissait, selon lui, l’empire du mal et de la matière. Cette idée ainsi conçue a été générale ; elle était celle de tous les philosophes anciens ; et ce qui est très remarquable, c’est qu’elle a été adoptée par des théosophes chrétiens, qui certainement n’étaient point assez instruits pour agir par imitation . Les sectateurs de Basilide, ceux de Valentin et tous les gnostiques y ont puisé le système des émanations, qui a joui d’une grande célébrité dans l’école d’Alexandrie. D’après ce système, on concevait l’Unité absolue ou Dieu comme l’âme spirituelle de l’Univers, le principe de l’existence, la lumière des lumières ; on croyait que cette Unité créatrice, inaccessible à l’entendement même, produisait par émanation une diffusion de lumière qui, procédant du centre à la circonférence, allait en perdant insensiblement de son éclat et de sa pureté, à mesure qu’elle s’éloignait de sa source, jusqu’aux confins des ténèbres dans lesquelles elle finissait par se confondre ; en sorte que ses rayons divergents, devenant de moins en moins spirituels, et d’ailleurs repoussés par les ténèbres, se condensaient en se mêlant avec elles, et prenant une forme matérielle, formaient toutes les espèces d’êtres que le Monde renferme. Ainsi l’on admettait entre l’Être suprême et l’homme, une chaîne incalculable d’êtres intermédiaires, dont les perfections décroissaient en proportion de leur éloignement du Principe créateur. Tous les philosophes et tous les sectaires qui admirent cette hiérarchie spirituelle, envisagèrent sous des rapports qui leur étaient propres les êtres différents dont elle était composée.
Les mages des Perses, qui y voyaient des génies plus ou moins parfaits, leur donnaient des noms relatifs à leurs perfections, et se servaient ensuite de ces noms mêmes pour les évoquer : de là vint la magie des Persans, que les Juifs ayant reçu par tradition, durant leur captivité à Babylone, appelèrent kabbale [3]. Cette magie se mêla à l’astrologie parmi, les Chaldéens, qui considéraient les astres comme des êtres animés appartenant à la chaîne universelle des émanations divines ; elle se lia en Egypte aux mystères de la Nature, et se renferma dans les sanctuaires, où les prêtres l’enseignaient sous l’écorce des symboles et des hiéroglyphes.
Pythagore, en concevant cette hiérarchie spirituelle comme une progression géométrique, envisagea les êtres qui la composent sous des rapports harmoniques, et fonda par analogie les lois de l’Univers sur celles de la musique. Il appela harmonie le mouvement des sphères célestes, et se servit des nombres pour exprimer les facultés des êtres différents, leurs relations et leurs influences. Hiérocles fait mention d’un livre sacré attribué à ce philosophe, dans lequel il appelait la Divinité le Nombre des nombres. Platon qui considéra, quelques siècles après, ces mêmes êtres comme des idées et des types, cherchait à pénétrer leur nature, à se les soumettre par la dialectique et la force de la pensée. Synésius, qui réunissait la doctrine de Pythagore à celle de Platon, appelait tantôt Dieu le Nombre des nombres, et tantôt l’Idée des idées. Les gnostiques donnaient aux êtres intermédiaires le nom d’Eons. Ce nom, qui signifiait en égyptien un Principe de volonté, se développant par une faculté plastique, inhérente, s’est appliqué en grec à une durée infinie [4]. On trouve dans Hermès Trismégiste l’origine de ce changement de sens. Cet ancien sage remarque que les deux facultés, les deux vertus de Dieu, sont l’entendement et l’âme, et que les deux vertus de l’Éon sont la perpétuité et l’immortalité. L’essence de Dieu, dit-il encore, c’est le bon et le beau, la béatitude et la sagesse ; l’essence de l’Éon, c’est d’être toujours le même. Mais, non contents d’assimiler les êtres de la hiérarchie céleste à des idées, à des nombres ou à des principes plastiques de volonté, il y eut des philosophes qui aimèrent mieux les désigner, par le nom de Verbes. Plutarque dit quelque part, que les verbes, les idées et les émanations divines résident dans le ciel et dans les astres. Philon donne en plus d’un endroit le nom de verbe aux anges ; et Clément d’Alexandrie rapporte que les Valentiniens appelaient souvent ainsi leurs Éons.
Selon Beausobre, les philosophes et les théologiens, cherchant des termes pour exprimer les substances incorporelles, les désignèrent par quelqu’un de leurs attributs ou par quelqu’une de leurs opérations, les nommant Esprits à cause de la subtilité de leur substance ; Intelligences, à cause de la pensée ; Verbes, à cause de la raison ; Anges, à cause de leurs ministères ; Éons, à cause de leur manière de subsister, toujours égale, sans changement et sans altération. Pythagore les appelait Dieux, Héros et Démons, relativement à leur élévation respective et à la position harmonique des trois mondes qu’ils habitaient.
Ce ternaire cosmogonique, joint à l’Unité créatrice, constituait le fameux quaternaire ou la tétrade sacrée dont il sera question plus loin.
[1] C’est le même symbole de Fo-Hi, si célèbre parmi les Chinois, exprimé par une ligne entière ---- 1, et une ligne brisée - -2. Je m’étendrai davantage sur cet objet, en parlant, comme je me propose de le faire, sur la Musique, et sur ce que les anciens entendaient par la langue des Nombres.
[2] Pythagore, étant fort jeune, fut conduit à Tyr par Mnésarque, son père, pour y étudier la doctrine des Phéniciens ; dans la suite, il visita l’Egypte, l’Arabie et alla à Babylone où il séjourna douze ans. Ce fut là qu’il eut de fréquentes conférences sur les principes des choses, avec un mage très-éclairé que Porphyre nomme Zabratos, Plutarque Zaratas, et Théodoret Zaradas. (Porphyr. Vita Pythag). Plutarque penche à croire que ce mage est le même que Zardusht ; ou Zoroastre, et la Chronologie n’y est pas entièrement contraire. (Plutar. de Procreat anim. Hyde, de Relig. vet. Pers. c. 24, p. 309 et c. 31, p. 379)
[3] Le mot signifie en hébreu, en arabe et en chaldaïque, ce qui est antérieur, ce qu’on reçoit des anciens, par tradition
[4] Le mot Eon, dérive de l’égyptien ou du phénicien (aï), un principe de volonté, un point central de développement, et (iôn), la faculté générative. Ce dernier mot a signifié, dans un sens restreint, une colombe, et a été le symbole de Vénus. C’est le fameux Yoni des Indiens, et même le Yn des Chinois : c’est-à-dire, la nature plastique de l’Univers. De là, le nom d’Ionie donné è la Grèce.
Commentaires sur Les Vers Dorés de Pythagore, par Fabre d'Olivet, troisième examen
Soyez le premier à apporter votre pierre à l'édifice de la connaissance, en mettant en partage vos richesses !